Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE CARDIAL.

RÉVOLUTION, RÉACTION.

L’apparition de la céramique dans les communautés castelnoviennes, vers 6.400 avant notre ère, avait cependant traduit l’entrée en scène du Cardial - une nouvelle culture beaucoup plus dynamique.
Si l’on excepte encore une fois le cas de Gramari, c’est avec cette culture, dans le deuxième ou le troisième quart du VI° millénaire (soit mille ans quand même après les premières tentatives de domestication des ovicapridés sur le littoral), que la Provence de l'intérieur allait faire en quelques siècles sa révolution néolithique - pour reprendre le terme du préhistorien australien Gordon Childe1.

Avec le Néolithique, ce n'est plus l'industrie lithique qui va définir les cultures matérielles, mais la poterie. On a pu dire à ce titre que c’est la poterie qui fait le Néolithique, même lorsqu’elle apparaît dans un contexte encore très mésolithique2.
On peut trouver assez arbitraire d’accorder tant de poids à une découverte a priori assez secondaire si on la rapporte à l’élevage ou l’agriculture. Mais elle offre aux archéologues des témoins qui permettent de mettre en évidence bien des nuances et bien des influences.
Dans notre région, l’apparition de la poterie est allée de pair avec une multiplication des contacts qui, à partir du littoral, s’est répercutée jusque dans l’arrière-pays. Comme le Castelnovien dont il était issu pour une part importante, le Cardial en effet était une culture maritime, représentée encore une fois de l'Adriatique au Portugal. Mais l’élan a été plus fort cette fois-ci, et les agents colporteurs de ce groupe, plus dynamiques - ou plus intrépides.
Assez rapidement - en une ou deux dizaines de générations - le nouvel ensemble culturel a réussi à pénétrer de 50 à 100 kilomètres à l'intérieur des terres. Cela a été suffisant pour que les populations les plus sauvages de l'arrière-pays en viennent à goûter d’abord, assimiler ensuite, les innovations apportées par la révolution néolithique.

Goûter… assimiler… les mots ne sont peut-être ici que trop justes ! Les découvertes de l'équipe de Jean Courtin à la grotte de Fontbrégoua à Salernes ont en effet révélé que des Provençaux de la première moitié du V° millénaire, déjà acquis au mode de vie néolithique, pratiquaient encore à l’occasion le… cannibalisme.
Leurs victimes étaient des étrangers tombant entre leurs mains, sinon directement leurs voisins3 : quelques siècles plus tôt, les premiers agents colporteurs des nouvelles façons de vivre auraient donc bien pu finir… en ragoût, ou en brochettes !
A Fontbrégoua les corps ont subi exactement le même traitement que les carcasses des animaux. On a pu toutefois évoquer un certain rituel : quoique précieux (réclamant de longues heures de travail), les bracelets de pierre des victimes ont ainsi été brisés. On ne mangeait donc pas de l'homme comme on mangeait du gibier - il y fallait au moins quelques formes, ou quelques précautions pour ne pas s'attirer de mauvais sort.
Mais si l’on en juge par le nombre des victimes (pas moins de sept personnes, trois adultes et quatre adolescents, certainement une majorité de jeunes filles selon J. Courtin) c’est un véritable festin rituel que le groupe de Fontbrégoua s’est offert : il est même probable qu’il a dû falloir conserver de la viande - et c’est avec le plus grand sérieux que l’on a envisagé pour ce faire la technique du boucanage qui semble avoir été assez couramment utilisée à cette époque.

LES SITES DU CARDIAL.

A Salernes, les restes humains que l’on a retrouvés avaient été jetés avec ceux d’animaux dans deux petites fosses creusées au fond de la grotte. Celle-ci en effet servait à la fois d'habitat et de dépotoir, sans doute pour éviter d'attirer les prédateurs (et notamment les loups).

A cette époque les vieux abris naturels étaient donc encore fréquemment occupés : sur trente-huit gisements de poterie cardiale recensés en 1975, vingt-quatre avaient un caractère rupestre4.
Dans le Luberon et sur ses marges, ce sont pourtant les sites de plein air qui semblent avoir dominé - à Boulon et aux Molières à Robion, au Plan ou sous les Roques à Gordes, aux Reys à Roussillon, ou encore à Rocsalière en bordure du plateau des Claparèdes au sud d'Apt, ou à l’Arcouade à Viens.Planche 033a - Le Luberon au Néolithique ancien (ouest)Planche 033b - Le Luberon au Néolithique ancien (est)
Dans la plupart des cas pourtant des abris naturels se trouvent à peu de distance, et un partage saisonnier de l'habitat entre grottes et sites de plein air demeure très vraisemblable : on sait que l'abri de Fontbrégoua n'a fourni qu'un refuge temporaire aux populations du Néolithique ancien - et il faut bien supposer en contrepartie l'existence à l'entour de cabanes dont les vestiges n'ont pu être décelés.
Dans le Luberon on a retrouvé des fragments de poterie cardiale dans la grotte Saint-Gervais à Bonnieux (aussi appelée Baume Croupatière), dans les abris sous blocs des Seguins à Buoux ainsi que les abris de Saint-Mitre à Reillanne où le Cardial succède au Sauveterrien récent.
Peu de choses, en fait. Les siècles, les réoccupations successives, les collectionneurs, les simples promeneurs même auront eu raison de toute trace : à Buoux l'historien J. Barruol pouvait témoigner en 1977 qu'en cinquante ans les visiteurs avaient détruit l'église du Fort de Buoux bien plus sûrement que l'érosion de plusieurs siècles5.

On sait donc finalement peu de choses sur les premières stations néolithiques de l'intérieur - on serait tenté de dire les premiers hameaux si ce terme ne supposait une sédentarité qui semble loin alors d'être acquise, comme on vient de le voir.
A Courthézon, sur une surface de 12 ares on a découvert les restes de cabanes circulaires de cinq mètres de diamètre, bâties en matériaux légers (bois, torchis) et aux sols empierrés. Des aires de galets plus petites, d'un diamètre d'un mètre à un mètre cinquante, avoisinant les huttes, ont été interprétées comme des foyers culinaires ou des aires de boucanage.
A Rocsalière comme à Boulon, au Plan comme à l’Arcouade, l'homme aurait pu aisément trouver les baliveaux et les branchages nécessaires à la construction de semblables cabanes.
Mais les vestiges d'occupation humaine, si riches en renseignements sur la vie des hommes qui les ont abandonnés, sont malheureusement très réduits sur la plupart des sites de plein air - surtout quand ceux-ci ont été réoccupés plus tard comme c'est le cas à Rocsalière.
C'est donc à partir des vestiges recueillis sur d'autres sites provençaux qu'il faut considérer ce que pouvait être l'existence dans le Luberon cardial.

LA POTERIE CARDIALE.

Puisque c’est elle qui définit les cultures du Néolithique, et le passage à cette séquence de la longue histoire des hommes, c’est par la poterie que nous nous devons de commencer cette approche.

A Châteauneuf-lès-Martigues, la céramique (la terre cuite) a été découverte pour la première fois dans le troisième quart du VII° millénaire, vers 6.400 avant notre ère.
Simultanément elle est apparue tout le long de la côte, dans le même contexte castelnovien, avant de gagner l'intérieur au milieu du VI° millénaire (abri de Saint-Mitre à Reillanne vers 5.580, Courthézon vers 5.490 avant notre ère).

La réalisation d'une céramique de bonne qualité suppose des connaissances techniques certaines. A cette époque, et pour des siècles encore, les poteries étaient modelées à la main, puis séchées au soleil, avant d'être cuites dans une fosse sous un tas de bois et d'herbe se consumant lentement : c'est le procédé de la cuisson en meule.
Or si la plasticité de la terre dépasse certaines limites, la pâte en séchant et en cuisant accuse un retrait qui déforme les pièces et les fendille. Pour prévenir ce risque, il faut mêler à l'argile des matières dites dégraissantes. Au cardial, on utilisait du sable quartzeux, du calcaire ordinaire ou de la calcite broyés. Quoiqu'encore relativement grossiers, ces dégraissants permettaient déjà d'obtenir une poterie d'assez bonne qualité.

Sur le terrain, la céramique cardiale offre des tons variés où dominent les teintes claires, roses ou beige-orangé. Ceci traduit une cuisson dans un milieu relativement perméable à l'oxygène, le fer contenu dans l'argile ayant « rouillé » durant l'opération. On parle alors de cuisson oxydante.
Les vases du cardial, relativement nombreux, se distinguent par leur panse et leur fond arrondis. Leurs dimensions demeuraient modestes, de l'ordre d'une quinzaine de centimètres de diamètre en général : on est donc loin de grandes marmites ou de jarres imposantes ! Une variété assez rare de petits vases, dits « a pipa », était formée d'une demi-sphère munie d'un manche creux pouvant faire office de bec verseur : rappelant la couade du Sud-Ouest, il s'agissait peut-être là de lointains ancêtres de nos gargoulettes - à moins que ce ne fût, comme on l'a parfois avancé, une forme primitive de biberon pour nourrir le jeune bétail. Des louches en céramique sont également assez répandues sur certains sites, notamment à Courthézon.
Mais ce qui distingue le plus nettement cette poterie, c'est l'abondante décoration originale qui lui a donné son nom : réalisée à l'aide du bord côtelé de la coquille du Cardium (ou coque, ou bucarde) imprimé dans la pâte fraîche, celle-ci va de simples juxtapositions de ce motif à son agencement en véritables frises géométriques… Le goût des décors et leur recherche ne s'arrêtait d’ailleurs pas là : on trouve également des impressions faites avec l'ongle ainsi que de nombreux cordons ou mamelons rajoutés sur les vases. Tous ces motifs étaient parfois enfin rehaussés de colorant rouge ou blanc.Planche 034 - Poterie cardiale de Provence

La poterie est déterminante pour les archéologues. Mais qu’en était-il pour les hommes du Cardial ? On peut toujours discuter de son importance par rapport à l’élevage ou à l’agriculture. Mais on ne peut nier qu’elle a dû participer à l’évolution des modes de vie.
En-dehors des louches, son rôle dans la cuisine a dû pourtant rester limité, ainsi qu’en attestent les petites dimensions des vases. Même si certains portent des marques de feu, il s’agissait plutôt de bols ou de coupes à manger ou à boire que de pots destinés à cuire les aliments. Pour cela on pouvait toujours utiliser un tronc d’arbre évidé, un récipient en bois ou en vannerie serrée, ou encore la peau ou la poche stomacale d'un animal : remplis d’eau il suffisait d’y jeter des pierres chauffées à blanc, et de remplacer celles-ci lorqu’elles avaient refroidi. Il était par contre plus difficile, et fort long, même pour quelqu’un d’habile et d’expérimenté, de fabriquer bols et jattes en bois étanches dans lesquels on pouvait ensuite consommer ce que l’on avait fait cuire - de même qu’il était fastidieux de tailler une louche dans une branche ou une fourche.
Pourtant ce n’était pas là, peut-être, l’essentiel de l’utilisation de la poterie. Celle-ci a également joué un rôle primordial dans le stockage des céréales dès lors que leur culture a commencé à prendre de l’importance : les hommes ont vite découvert qu'ils pouvaient mettre leurs réserves à l'abri de l'humidité et des insectes dans des vases en terre - et ceci plus efficacement que dans des récipients en bois ou en vannerie, même si ces derniers étaient tressés très serrés. Il suffisait de munir ces vases en terre d’un couvercle en argile crue, éventuellement luté à la barbotine, pour obtenir une étanchéité remarquable.

Malgré tout, de nombreux récipients ou ustensiles devaient encore faire appel au bois ou à la vannerie. Cela notamment a pu être le cas pour les faisselles qui sont curieusement absentes de la céramique cardiale. La présure naturelle en effet ne manquait pas, sous la forme par exemple de gaillet vrai6 que ses nombreuses vertus médicinales avaient dû signaler déjà à l'attention des hommes : utilisé pour calmer les troubles nerveux, il serait assez étonnant qu’il n’ait jamais été associé au lait, et encore plus étonnant dans ce cas que les hommes n’aient pas vu le parti qu’ils pouvaient tirer de ses propriétés.
Il semble donc assez difficile d’imaginer que la domestication des ovicapridés ait laissé de côté l’exploitation du lait et de ses dérivés, qui étaient susceptibles de fournir un complément de ressources riche et bon… comme un petit banon !

L’INDUSTRIE : LA PREMIÈRE PIERRE POLIE… À CÔTÉ DES SILEX TAILLÉS.

Pour les spécialistes c’est la poterie qui définit en premier lieu les cultures néolithiques - et, au-delà, le Néolithique lui-même… Mais c’est pourtant l’outillage lithique qui lui a donné son nom courant, âge de la pierre polie, de la pierre nouvelle (néo-lithos), par opposition à l’âge de la pierre taillée, la pierre ancienne (paléo-lithos, Paléolithique).
En fait l’apparition de l’outillage en pierre polie s’est révélée variable dans le temps : parfois avant la poterie, parfois simultanément, parfois après elle.
Elle concerne principalement des haches ou des herminettes. C’est là une question d’emmanchement : alors que la lame de la hache est fixée dans l’axe du manche, celle de l’herminette, légèrement inclinée de surcroît (comme celle d’une pioche ou d’une « eïssade »), est ajustée perpendiculairement à celui-ci. On peut toutefois également trouver dès cette époque des ciseaux en pierre polie reconnaissables à leur petite taille.
La fabrication de l’outillage en pierre polie est moins « technique » que la taille des silex, et elle permettait en outre d’utiliser une plus grande variété de roches. C'est ainsi que des schistes, impossibles à tailler, ont pu être exploités. Dans notre région les outils en pierre polie étaient réalisés pour la plupart en roche verte « durancienne ». Ce nom s’applique en fait à deux roches différentes : la plus courante est la glaucophanite (ou métabasite à glaucophane) que l’on peut ramasser sur les rives de la Durance. La seconde est une éclogite dont les plus proches gisements connus se trouvent sur le versant italien des Alpes, ou dans l'Apennin ligure. Elle n’a donc pu parvenir ici qu’à la suite d’une succession d’échanges. Ces minéraux offraient une plus grande résistance aux chocs que le silex, toujours enclin à éclater.
Les techniques de fabrication devaient varier sensiblement selon la nature de la roche employée. Dans l'ensemble le bloc, souvent un galet, devait être préalablement dégrossi, et parfois même véritablement taillé, avant d'être poli sur une meule dormante réalisée dans une roche dure telle que le grès. Cette partie au moins de l’opération pouvait être confiée à une main-d’œuvre non-spécialisée, les enfants par exemple. Mais d'assez nombreux outils, façonnés dans un galet dont un bord seulement a été travaillé, n'ont pas reçu de polissage même s’ils procédaient de la même démarche - très certainement pour gagner du temps.
Dès son apparition, l’importance pour les Néolithiques de l’outillage en pierre polie ne fait aucun doute. Les haches-herminettes ont d’ailleurs été reproduites en miniature, et percées, pour servir d’amulettes. On pense que leur forme (triangulaire ou trapézoïdale si on les regarde de face, en amande avec une arête longitudinale si on les prend de profil) pouvait les associer au sexe féminin.
Voilà un culte sympathique, direz-vous ! Mais c’est la Terre-Mère qu’il s’agissait avant tout ici d’honorer. Cela n’a donc pas empêché les anthropophages de Fontbrégoua de dévorer les jeunes filles qu’ils avaient capturées, d’une façon qui n’avait rien d’amoureuse - hélas pour elles… et pour eux !

Malgré l’apparition de la pierre polie, au Néolithique c’est encore pour l'essentiel aux ressources de la pierre taillée que l'outillage, abondant et varié, faisait appel.
Peu regardants, les artisans ont utilisé le silex, le quartzite, le quartz hyalin et même parfois de simples pierres « froides » calcaires.
L’industrie de la pierre taillée s’inscrit alors tout naturellement dans la tradition du Castelnovien. Grattoirs épais, rabots et perçoirs demeurent donc bien représentés. Les lames sont souvent grandes, larges, assez fines et régulières. Les microlithes aux formes plus ou moins géométriques tendent par contre à se raréfier, à l'exception de trapèzes réguliers utilisés comme tranchets, ou flèches tranchantes, qui présentaient à leur extrémité une arête coupante au lieu d'une pointe.
En fait c'est l’apparition puis le développement des faucilles qui a démarqué l'outillage du Cardial de celui des périodes précédentes. Ces faucilles, comme de nombreux outils encore, étaient alors constituées de plusieurs lames fixées côte à côte sur un manche courbe, creusé d’une rainure pour les accueillir. On les reconnaît aisément à une patine particulière de leur tranchant acquise en coupant les tiges des graminées : dès le VI° millénaire, leur progression témoigne du développement de l'agriculture jusque dans l'arrière-pays. Celui-ci est confirmé par la présence de nombreuses meules à va-et-vient constituées d’une plaque de roche dure sur laquelle on broyait le grain à l’aide d’un demi-galet de grès ou de quartzite que l’on passait et repassait dessus.

Aux côtés enfin de l’outillage lithique, poli ou taillé, une industrie de l’os de tradition paléolithique demeurait florissante. Elle fournissait des pointes de sagaies ou des harpons mais aussi des perçoirs, des ciseaux et de fort belles spatules - tandis que les potiers utilisaient lissoirs et estèques également en os.Planche 035 - Industries provençales du Cardial

SOUCIS ESTHÉTIQUES ET / OU RELIGIEUX : LA PARURE AU CARDIAL.

L’os servait encore à fabriquer de nombreux objets de parure. Habilement sculpté, il rejoignait là les canines d’animaux utilisées comme pendeloques, la pierre, travaillée pour faire des bracelets ou des amulettes (nos fameuses haches-herminettes miniatures), et toute une série de coquillages (percés eux aussi ou, pour les plus gros d'entre eux, les tritons par exemple, découpés en anneaux).
Les préoccupations esthétiques, déjà clairement révélées par le souci du décor céramique, ont trouvé là à s’exprimer dans le cadre d’une tradition vieille de plusieurs millénaires même si elle s’est enrichie de figurations nouvelles.

Ce souci cependant, auquel se mêlait probablement un sentiment religieux, ne s’est pas cantonné aux objets de parure.
En plus des décors céramiques qu’elle rehaussait, l'ocre paraît avoir été très utilisée : à Châteauneuf-lès-Martigues, dès le Castelnovien les parois de l'abri ont été peintes en rouge tandis qu'à Courthézon on a retrouvé des meules qui n'ont apparemment servi qu'à piler cette matière.
Dans la tradition inaugurée par les Homo erectus quelques centaines de milliers d’années plus tôt, on a pu également envisager l'hypothèse de peintures corporelles à caractère magique ou totémique, un peu comparables à celles des Indiens d’Amérique du Nord au XIX° siècle.

L’ÉLEVAGE ET LA CHASSE AU CARDIAL.

Céramique et industrie (de la pierre ou de l’os) sont primordiales pour faire la part entre Mésolithique et Néolithique. Mais elles n’ont pas transformé l’existence des hommes du Néolithique : elles n’offrent que le reflet de changements plus profonds qui ont affecté leurs modes de vie.
La « révolution » néolithique en effet a fourni aux populations qui l'ont vécue un extraordinaire élargissement de leurs limites, tant vis-à-vis de leurs ressources que de leurs moyens techniques.

Comme sur la côte une dizaine de siècles plus tôt, c'est en règle générale l'élevage qui, parmi les facteurs de néolithisation, s’est imposé le premier dans l'arrière-pays - avant la poterie, et même si l’on écarte le cas exceptionnel du site de Gramari.
Au Cardial, il s'agissait avant tout de moutons qui ont représenté assez rapidement jusqu'à la moitié des animaux consommés par l'homme. En fait il faut parler d'ovicapridés, car on ne fait pas toujours facilement la différence entre les ossements des moutons et ceux des chèvres : à Courthézon toutefois on a estimé que celles-ci ont pu représenter jusqu'à 6 % du total des animaux.
Les bovidés venaient ensuite. Leur domestication pourrait remonter à la fin du VII° ou à la charnière avec le VI° millénaire : à Châteauneuf-lès-Martigues d’abord7, dans un niveau où la poterie était déjà connue, puis dans un niveau castelnovien de la grotte Gazel à Sallèles-Cabardès, dans l’Aude, on a en effet trouvé aux côtés de spécimens de grand bœuf sauvage (qui était activement chassé) quelques individus d’une taille anormalement faible - ce qui pourrait bien traduire les difficultés rencontrées par un élevage primitif dans l’alimentation des animaux, et notamment des jeunes. Bien que moins importants en termes d'individus décomptés, les bovidés ont constitué pour les hommes du VI° millénaire où leur élevage ne fait plus question une ressource considérable : les masses de viande que peuvent fournir un bœuf et un mouton sont en effet sans commune mesure (de l'ordre de 10 à 12 fois plus pour le premier, même en tenant compte de la petite taille des bœufs préhistoriques).
Les porcs enfin font toujours question : quasiment tous les sites recèlent des ossements de suidés, mais il est difficile de les rattacher à des porcs plutôt qu'à des sangliers. Et la présence possible, en plus, d'animaux à demi-domestiqués (ou à demi-sauvages) n'est pas pour simplifier le problème. Celui-ci se pose donc avec acuité jusqu'à l'âge du fer chaque fois que l'on veut distinguer les ressources de la chasse de celles de l'élevage.
En moyenne, et en considérant les suidés comme des animaux sauvages, chassés, on peut considérer que l’élevage fournissait au cardial entre 60 % (à Salernes) et 85 % (à Courthézon) du total des animaux décomptés - ce qui est énorme : on comprend qu'à cette époque les escargotières, ces épaisses couches de cendres mêlées de milliers de coquilles de mollusques, aient disparu du sol des abris.

Mais l’homme continuait à chasser : outre les suidés (si on les classe parmi les animaux sauvages), la chasse portait préférentiellement sur le cerf, le grand bœuf sauvage, et le lapin - plus rarement le renard, le blaireau ou le castor.
Loups, chats sauvages et lynx n'étaient abattus que très occasionnellement, sans doute lorsqu'ils menaçaient la communauté ou encore pour leur fourrure et leurs dents qui devenaient objets de parure entre les mains des Préhistoriques.

L’AGRICULTURE ET LA CUEILLETTE AU CARDIAL.

A la suite de l'élevage, c’est l'agriculture qui est venue accroître les ressources des populations de Provence intérieure. Comme nous l'avons vu, jamais en effet des conditions aussi favorables n'avaient été offertes à l'homme - et plus jamais il ne les retrouverait.

Durant l'Épipaléolithique et le Mésolithique, on consommait déjà des glands et des légumineuses (dont l’homme a peut-être favorisé la venue à cette dernière époque, comme nous l'avons vu, dans le cadre d’une végéculture).
Au Cardial la cueillette s'en est poursuivie : les restes de glands écalés (pelés), grillés pour en chasser l'amertume, se retrouvent sur la plupart des sites. Mais l'on voit apparaître du matériel de broyage et des lames de silex présentant ce lustré caractéristique acquis au contact des tiges herbacées, celles des céréales en particulier. Leur développement rapide traduit clairement l'apparition et l'essor de l'agriculture.Planche 036 - A l'âge de la pierre polie, haches, herminettes et faucilles

De fait vers 5.570 avant J.-C. on consommait à Salernes le blé tendre ou froment (Triticum aestivo compactum) ainsi que l'orge à plusieurs rangs, ou escourgeon (Hordeum vulgare, dans sa variété à grain nu).
Ces deux céréales fournissaient la base de l'agriculture primitive qui accompagnait la culture cardiale : contrairement en effet à ce que l'on a parfois avancé jadis, il n'y a pas eu de civilisation des plateaux exclusivement pastorale, mais bel et bien une généralisation de l'agriculture dès le VI° millénaire dans les zones touchées par le phénomène néolithique.

Pour la première fois on peut donc imaginer des champs, petites clairières de quelques ares parsemées des souches trop grosses pour être enlevées lors des défrichements : pour ceux-ci l'homme du cardial avait essentiellement recours au feu, le travail étant complété à la hache de pierre.
La culture sur brûlis constituait la pratique courante - et les sols devaient s'épuiser assez vite, occasionnant de fréquents déplacements des espaces cultivés par les petites communautés agricoles, sinon de ces petites communautés elles-mêmes.
Le plus gros du travail était présenté par le défonçage. Les outils rudimentaires comptaient le pic en bois de cerf et la houe (simple branche recourbée durcie au feu, parfois garnie d'une pierre taillée). L'herminette était plus petite. Enfin le vieux bâton à fouir hérité du Paléolithique (une sorte d'épieu à la pointe durcie au feu, lesté d'un bloc de pierre) était toujours utilisé. On comprend que l'homme du cardial ait apprécié les terres légères, plus faciles à travailler !

Il n'est pas possible d'estimer le poids relatif de l'agriculture face à la cueillette, comme cela a pu être tenté pour l'élevage vis-à-vis de la chasse : l'absence globale de restes et le hasard présidant à leur conservation, lorsqu'il s'en trouve, interdit en effet toute approche quantitative.
Parmi les végétaux ayant fait l’objet d’une cueillette nous avons déjà rencontré les légumineuses (gesses, vesces) et les glands. Il faudrait leur rajouter les fruits : noix, noisettes, pommes sauvages, cornouilles, mûres, framboises, fraises des bois, prunelles et peut-être même raisin…
Les herbes aussi devaient être nombreuses : pissenlits, laitues vivaces, chicorées sauvages, valérianelles ou doucettes, laiterons, oseille, joubarbe, sans oublier nos salades « fer » (Lactuca serrolia) ou nos « costes cournilières » (Reichardia picroïdes)…
Et plus encore tout ce que le Moyen Âge allait rassembler sous le terme générique de racines : carottes sauvages, panais, salsifis, ou tout bonnement trèfle, par exemple, mais aussi les excellentes « rabettes » (Campanula rapunculus)…
Selon les saisons, on pouvait compter en plus sur les champignons : morilles, girolles, cèpes (de Bordeaux, des pins, bais…), chanterelles d’automne, trompettes des morts (craterelles noires), pieds de mouton (hydnes sinueux), grisets (tricholomes terreux ou prétentieux), « fleurs », « crêtes de coq » ou « bonnets de capellan » (helvelles crépues), lactaires délicieux, « baveux » (gomphydes glutineux), et encore les fameux pieds bleus (lépistes nues) pour ne citer que les plus goûteux…
C'est un autre livre que l'on écrirait facilement ici !

En fait, au vu de la multitude de ces ressources, ce sont les raisons du développement de l’agriculture qui font question.
L'apparition d'un groupe d'hommes et de femmes docilement suivis par des animaux a dû être particulièrement impressionnante. Et la perspective de produire à moindre effort des récipients permettant la conservation et la cuisson des aliments a pu se révéler très séduisante…
Mais l'agriculture ? Les défrichements, les défonçages, les piochages, les sarclages, les moissons - quand la Nature était si prodigue !
Justement, bien sûr, parce que la Nature était prodigue : à toute autre époque, jamais l'agriculture - ni l’élevage, d’ailleurs - n'aurait eu la moindre chance de s'imposer, parce que les tentatives de mise en culture de certaines plantes n’auraient pas abouti, d’abord, et aussi parce que toutes les ressources étaient indispensables à la survie du groupe : pour que l’on pût garder quelques mesures de blé pour le semer à la saison prochaine, ou se permettre d’essayer d’élever un animal, il fallait déjà qu’il y eût abondance.
Mais si l’on compare la chronologie des séquences climatiques et culturelles, on constate que l’avènement d’un mode de vie néolithique a été tardif, dans l’arrière-pays montagneux tout au moins. A ceci plusieurs explications possibles. D’une part, certainement, l’extrême réticence des mentalités à toute nouveauté. Et encore, aussi, l’absence pendant longtemps de toute nécessité vitale d’évoluer : la Nature étant généreuse, les hommes ont pu se contenter de ce qu’elle offrait à profusion - et en profiter pour proliférer, occuper peu à peu tout l’espace qui était le leur, et à terme le saturer. Toute société humaine possède des limites - qui lui sont dictées, en premier lieu, par les ressources de son territoire rapportées aux moyens techniques dont elle dispose pour mettre celles-ci en valeur. Et toute société tend naturellement à se rapprocher de ces limites, puis à outrepasser ce point d’équilibre. C’est même là sans doute l’un des moteurs du progrès, tel que l’homme l’entend depuis des millénaires : non pas vivre mieux (comme on pourrait s’y attendre) mais tout simplement parvenir à faire vivre, dans des conditions souvent fort précaires pour la plupart, le plus grand nombre d’hommes possible sur un territoire donné… Conquérir l’espace, à n’importe quel prix, à défaut d’imaginer, de pouvoir, ou de vouloir, selon les époques, planifier sa population autrement que dans le crime collectif ou la honte - la guerre, ou l’exposition des nouveaux-nés à Rome, par exemple8
Comme il s’agit essentiellement de sites de plein air, il est difficile d’apprécier s’il y a eu multiplication ou extension de ceux-ci pendant la première moitié de la séquence atlantique, de 6900 à 5500 av. J-C. environ. On peut cependant imaginer que les Sauveterriens, prédateurs accomplis d’une Nature peu avare de ses ressources, ont dû profiter de ces ressources jusqu’à finalement atteindre les limites de celles-ci : mais au fur et à mesure que leur population s’accroissait, que leur espace se trouvait de plus en plus encombré, il a fallu faire de plus en plus d’efforts pour se procurer à manger, subsister, survivre… Pour cela, ils ont dû alors modifier inconsciemment l’un des termes de l’équation de base - s’adapter donc - en s’appropriant de nouvelles techniques : faute de pouvoir gérer leur population, il leur a tout simplement fallu travailler dur.
Défricher, piocher, sarcler… se battre contre la Nature. On pourrait être tenté de voir là une des sources du désir de l’homme de prendre à la première occasion l'ascendant sur un environnement jugé ou préjugé hostile - et dans tous les cas étranger… Déjà, peut-être, on sentirait alors que « la nature va son chemin qui n'est pas le nôtre »9, qui ne peut pas, qui ne doit pas être le nôtre - celui d’un homme ivre de son intelligence et de la technicité qu’elle lui confère. Serait-ce à dire que depuis sept mille ans Narcisse est vraiment à part des grands équilibres naturels ? Cela pourrait certes fournir un argument à ceux qui combinent à présent, sans crainte et sans état d’âme, de détruire plus ou moins complètement et définitivement ceux-ci, ici ou là sur la planète. Mais ils n’ont pas résolu le vieux problème : Sur Terre tout est interdépendant, et pour vivre l’homme a besoin de manger, de boire et aussi de respirer des produits que son corps accepte - sinon ce sont des poisons, et ce n’est certes pas en codifiant leur nom ou en taxant leur production qu’on les rend inoffensifs.
Au Néolithique, l’homme n’avait pas le pouvoir de bouleverser radicalement l’évolution de l'écosystème qui l'abritait. Tout au plus pouvait-il, très localement, très ponctuellement, imprimer sa marque dans celui-ci. Et encore… on verra plus loin qu'au vu des données recueillies on hésite souvent entre un léger changement des grands facteurs environnementaux et l’action de l’homme - et celle-ci toujours cantonnée aux environs d'un habitat. Même s’il tentait d’en maîtriser quelques parcelles, l’homme du Néolithique restait très humble vis-à-vis de son environnement. Sans doute en grande partie la crainte de celui-ci - qu’il avait longuement apprise - lui tenait-elle lieu de respect, si peu qu’il égratignât le sol : il portait donc parfois à son cou une petite amulette qui veillait à associer la Terre-Mère à ses travaux. On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis, à moins d’être devenu fou. Et au Néolithique l’ivresse de sa puissance non plus que sa vanité démesurée, ni la cupidité sans limites qui l’anime si souvent, n’avaient encore fait vaciller le bon sens d’Homo sapiens sapiens : sans doute méritait-il alors un peu plus le nom qu’il s’est lui-même attribué bien plus tard - deux fois sage, en toute modestie.
Sept mille ans plus tard, tous les paramètres indispensables à sa survie semblent dépendre d’activités humaines - technique, technologie, et enfin logistique en ce qui concerne ses approvisionnements… L’homme peut donc rêver qu’il s’est définitivement libéré de son environnement. C’est une erreur, bien sûr. Il n’a fait que se façonner un nouvel environnement, plus artificiel. Et alors qu’il se veut de plus en plus individualiste, il est de plus en plus incapable, seul, de subvenir à ses besoins. En cherchant à se couper de la Nature, il n’a donc fait que changer ses chaînes. Celles qu’il porte aujourd’hui n’en sont pas moins fortes ou réelles parce qu’il ne les perçoit pas clairement et qu’elles le placent entre les mains d’autres hommes dont les enjeux lui échappent le plus souvent.
De plus en plus évolué, l’homme apparaît ainsi de plus en plus fragile - un peu comme les premiers grands animaux à sang chaud, à métabolisme élevé, qui jadis ont conquis le monde… avant de s’éteindre, tandis que d’autres formes de vie leur survivaient, moins adaptées et par conséquent plus opportunistes quand bien même elles possédaient elles aussi la thermo-régulation. Mais oublieux des leçons du passé, Homo sapiens sapiens n’a toujours pas médité cette autre phrase de P. Valéry : « Il faut rappeler aux nations croissantes qu'il n'y a point d'arbre dans la nature qui, placé dans les meilleures conditions de lumière, de sol et de terrain, puisse grandir et s'élargir indéfiniment »10

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