Histoire du Luberon Jean Méhu
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UN CONTEXTE FAVORABLE.

Comme nous avons eu l’occasion de le voir plus haut, le climat a changé une fois de plus vers 7.000-6.900 avant notre ère. Le nouvel équilibre qui s’est dessiné, appelé période atlantique ou plus simplement Atlantique, est aussi qualifié d'optimum climatique.Planche 031 - Le Postglaciaire en Haute-Provence
De fait les températures moyennes estivales ont pu être de 1,5 à 2 °C plus élevées que l'actuel : c'est peu, dira-t-on, au regard des écarts de 10 à 15 °C qui ont accompagné les grandes glaciations. Mais c'est énorme, si l'on songe qu'une baisse de celles-ci de 1 à 1,5 °C (et peut-être moins selon certains chercheurs) suffit pour amener les glaciers alpins à avancer de plusieurs kilomètres… pour peu que les précipitations soient de la partie. On en a des témoignages précis pendant le Petit Age Glaciaire, entre 1550 et 18501.
L’observation de la courbe « historique » du carbone 14, dont la quantité est inversement proportionnelle à l’activité solaire, indique pourtant que cette dernière a connu des oscillations durant l’Atlantique. Et l’on y a aussi enregistré dans les Alpes quelques petites avancées glaciaires. Mais rien, globalement, qui puisse apparemment remettre en cause la tendance générale : la dynamique de la Terre semblait alors à même d’absorber les variations de l’activité solaire - et les avancées glaciaires observées en montagne pourraient relever davantage d’une augmentation de l’activité nuageuse (filtrant les rayons du soleil) que d’une baisse sensible, générale et forcément assez durable des températures.
Car ce n’est pas tout. Des moyennes estivales particulièrement clémentes, pour importantes qu’elles soient, ne sont pas suffisantes pour créer un optimum climatique. Alors que les séquences qui ont ponctué le Mésolithique (Dryas récent, Préboréal, Boréal) et même la fin du Paléolithique (Würmien III, Dryas ancien) avaient été marquées par la sécheresse, on note pendant l’Atlantique - qui leur doit son nom - de vigoureuses entrées d’air maritime, océanique, qui ont pénétré très profondément en Europe et ont nourri des précipitations importantes et très régulières.Planche 032 - Circulations atmosphériques...
Comme les températures étaient élevées, le front « polaire » (qui correspond à la zone de contact entre l’air polaire et l’air tropical) s’est établi le plus souvent très au nord de l’Europe, au niveau du sud de la Scandinavie2. Cela a mis fin aux violents orages qui avaient ponctué tout le Mésolithique sur notre arc côtier. Et en plus des entrées d’air océaniques, notre région, comme toute l’Europe méridionale et moyenne, s’est alors trouvée soumise à des remontées d’air tropical, chaud et se chargeant également d’humidité au-dessus de la Méditerranée. S’ajoutant aux entrées d’air océanique, ces remontées d’air tropical ont dispensé des pluies douces et régulières, gorgées d’aérosols marins de deuxième type… L’optimum climatique !

Profitant de la chaleur et de l'humidité, les plantes ont donc connu un développement sans pareil. La forêt a largement reconquis l'espace qu'elle avait abandonné durant le Mésolithique.
Les feuillus tels que le hêtre, l'orme et les chênes à feuillage caduc (s'accommodant mieux que le chêne vert de l'humidité du climat) ont été les grands gagnants de cette période. Mais le pin d'Alep, de même que certaines espèces méditerranéennes comme la philaire, les genévriers ou le nerprun, sont restés bien présents.
Au pied de ces arbres, les herbes aussi (parmi lesquelles les graminées et les légumineuses) ont prospéré : chacune de leurs graines tombant au sol avait alors de bonnes chances de germer, croître et donner à son tour en moyenne, à maturité, une dizaine ou une vingtaine de graines susceptibles de germer à leur tour… C’est énorme !

La faune a suivi : le cerf, le sanglier, le blaireau aussi bien que le bœuf sauvage se sont multipliés, améliorant les ressources des populations préhistoriques : s'il y eut jamais un âge d'or de l'humanité, c'est durant les trois ou quatre millénaires de l’Atlantique qu'il faut le chercher.
A terme le mode de vie des hommes allait s’en trouver changé de manière absolument inimaginable.

Au début, pourtant, il ne s'est rien passé.

LE PHÉNOMÈNE NÉOLITHIQUE.

C’est en effet à l’autre bout de la Méditerranée ou en Afrique du Nord qu’il nous faut aller chercher l’origine des bouleversements qui allaient toucher la vie des populations préhistoriques - et il leur a fallu du temps pour parvenir jusqu’ici et s’imposer.

Dès le XI-X° millénaire avant J.-C. le mouton a été domestiqué en Anatolie, à la fin du IX° millénaire la chèvre en Palestine, et dans le courant du VIII° millénaire le porc et le bœuf au Proche-Orient.

Entre le IX° et le VIII° millénaire, l'agriculture véritable a succédé sur les contreforts occidentaux des Monts Zagros et en Syrie à la végéculture, cette étape pendant laquelle l'homme avait favorisé dans la nature la venue des plantes qui l'intéressaient. Le contexte était alors celui d’une grande sécheresse, mais il semble qu’il y ait eu des zones localement bien arrosées, peut-être grâce à une active circulation atmosphérique méridienne3.

La terre cuite enfin, le troisième élément du bouleversement néolithique, est connue depuis près de 25.000 ans, sur certains sites comme Dolni Vestonice ou encore Pavlov, tous deux en Moravie. Enrichie de poudre d’os utilisée comme dégraissant primitif, elle a servi à façonner des Vénus préhistoriques qui ont été cuites dans des fours en fosse.
Dépouillée de la connotation magique de chamanes ou de sorciers capables de faire naître la pierre à partir de la terre, c’est seulement dans le courant du VIII° millénaire que l'usage de la céramique s'est répandu à travers le Proche-Orient.
A la même époque, elle est apparue au Sahara avec les premiers témoignages d'agriculture et d'élevage, ce qui traduit le caractère multiple des foyers de néolithisation et fait apparaître celle-ci comme une espèce d'étape obligée de l'évolution de l'homme - un peu comme le Moustérien évoqué plus haut, que l’on a retrouvé aussi bien chez les Néandertaliens que parmi les tout premiers sapiens sapiens au Proche-Orient.

Quant à la sédentarité, souvent liée jadis au développement de l'agriculture, il est maintenant certain qu’elle l’a précédé : elle est en effet attestée pour la première fois à Mallaha (Eynan) en Palestine, au XII° millénaire, dans une communauté dont les membres menaient encore une existence de prédateurs mésolithiques. L'idée selon laquelle c'est l'attachement à la terre cultivée qui aurait précipité la fin du nomadisme ou du semi-nomadisme se révèle donc fausse, en certains endroits tout au moins.

Parallèlement aux découvertes qu’il a effectuées, l'homme s'est aventuré sur la mer. Après l’interstade de Bölling-Alleröd (XIII°-XII° millénaires avant J.-C.) qui marque la conclusion du processus de réchauffement général amorcé vers 14.500 avant notre ère, il a fallu encore plusieurs milliers d'années pour que les calottes glaciaires fondent, entraînant la remontée du niveau des mers.
Dans l'ensemble, à un petit mètre près, le niveau actuel des mers ne semble avoir été atteint qu’entre 3.500 et 3.000 avant notre ère - si l’on excepte toutefois les anomalies, sensibles jusqu’aux périodes historiques, que l’on peut lier à la résorption de l’énorme bourrelet de magma que la pression colossale des glaciers würmiens avait constitué à leur périphérie.
A la fin du IX° millénaire, ce niveau en était à quelque 25 mètres au-dessous de l'actuel. Il n'affectait donc plus guère le profil des côtes rocheuses de la Méditerranée ni les distances maritimes que nous connaissons. A cette époque, en Méditerranée orientale, on exportait depuis longtemps l'obsidienne de l'île de Mélos vers la Grèce continentale où elle était appréciée pour le tranchant des lames que l'on peut en tirer. Moins d'un millénaire plus tard, en Méditerranée occidentale, la Corse a été ralliée, sans doute à partir de l'île d'Elbe (le squelette d’Araguina-Sennola près de Bonifacio est situé sous un niveau daté de 7.520 env. avant notre ère).

C'est encore dans ce contexte général qu'il faut situer en Provence l'apparition du Castelnovien sur le littoral provençal au milieu du VIII° millénaire et son développement dans la première moitié du VII° millénaire. Pourtant, si l'on excepte les ovicapridés de Gramari, dont l’origine demeure par ailleurs assez énigmatique, aucune des innovations liées à cette culture n'a gagné l'arrière-pays. Dans son ensemble la Provence intérieure a continué de vivre au VII° millénaire au vieux rythme mésolithique de la chasse, de la pêche et de la cueillette - même si l'on vivait indiscutablement mieux qu'au Mésolithique du fait d'une nature plus prodigue.
Et c'est pourquoi l'on peut dire qu'au début, véritablement, il ne s'est rien passé… dans l’arrière-pays !

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