Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE PREMIER POSTGLACIAIRE : LE MÉSOLITHIQUE.

L’Épipaléolithique cède ici difficilement la place au Mésolithique. Du grec mesos, médian et lithos, pierre, littéralement l’âge de la pierre « moyen » — entre pierre taillée et pierre polie, Paléolithique et Néolithique — ce Mésolithique court du IX° millénaire jusqu’au milieu du VI° millénaire environ. Il paraît donc quelque peu en retard sur l’horloge du climat.

CLIMAT, VÉGÉTATION ET FAUNE AU MÉSOLITHIQUE.

Globalement en effet, c’est vers 9200 avant notre ère, depuis la fin du Dryas récent, que le climat a connu un changement radical : une série d’oscillations fraîches dans un ensemble tempéré a succédé à la série d’oscillations tempérées dans un ensemble encore froid (quoique tendant à se réchauffer) qui était de mise depuis la fin de l’interstade d’Alleröd. Ceci pour les températures.
Pour les précipitations, une combinaison de sécheresse et d’orages extrêmement violents s’est imposée par à-coups, avec de plus en plus d’insistance à partir de la fin du X° millénaire — mais le phénomène comme on l’a vu avait débuté bien avant.
Le contexte était donc à l’instabilité pour les premiers temps du Postglaciaire. D’une manière générale il semble possible de lier celle-ci à une succession d’accidents survenus dans le régime de la circulation atmosphérique : comme au Würmien III, il semble en effet que les entrées d’air océanique aient alors été très faibles — ce qui a profité à la circulation méridienne. Cette dernière assure les remontées d’air tropical tout autant que les coulées d’air polaire. Or à cette époque le front « polaire » qui correspond à la zone de contact entre l’air polaire et l’air tropical oscillait entre le nord de la Méditerranée occidentale et notre arc côtier sur lequel il débordait fréquemment. On comprend alors la violence qu’ont pu revêtir dans le Midi les orages de cette période, lorsque des masses d’air polaire très sec venaient soudainement coiffer l’air chaud qui stagnait sur les rives de la mer après s’être chargées d’humidité au-dessus de celle-ci !
Quelques grottes situées à des hauteurs impressionnantes ont conservé de ces temps le souvenir de crues dantesques. C’est le cas dans les gorges du Verdon aussi bien que dans la grotte de Peyroche II à Auriolles qui surplombe d’une dizaine de mètres la Beaume, un affluent de l’Ardèche1 pour lequel aucune débâcle glaciaire ne peut être évoquée.

A la fin du X° ou au début du IX° millénaire (transition Dryas récent / pré-Boréal) régnaient encore à l’abri Cornille à Istres le pin et le chêne vert, associés au genévrier, au pistachier et à la philaire. Mais la forêt semble ensuite avoir régressé comme peau de chagrin pour ne plus occuper dans le courant du IX° millénaire que le bord des rivières (ripisylve) et quelques zones privilégiées : à l’abri des Bœufs à Aix-en-Provence, la proportion des arbres est alors tombée de 80 % à… 10 % des essences végétales !
L’ensemble des végétaux subsistant conservaient cependant une teinture très méditerranéenne : chênes verts, pins, genévriers, nerpruns, pistachiers.

Pendant la plus grande partie du Mésolithique, il ne faut donc pas imaginer une abondance de grands mammifères : sans doute la rudesse du climat a-t-elle imposé sa loi, et la large place que les festins de nos ancêtres du Mésolithique faisaient sur les rives du Coulon aux campagnols et aux mulots — sans parler des milliers d’escargots dont les coquilles noircies jonchent les habitats de cette époque - traduit comme à la fin de l’Épipaléolithique la pénurie de gros gibier, au moins à certaines périodes.
Celui-ci en effet n’avait pas complètement disparu et on a retrouvé dans les dépotoirs de cette époque les traces du cerf, du chevreuil, d’un grand bœuf, du cheval et d’un autre équidé plus petit qui a permis d’évoquer l’âne. Mais elles restent rares.

C’est seulement parvenu presqu’au terme du Mésolithique que le climat s’est modifié, vers 7.000-6.900 avant notre ère. Les entrées d’air océanique se sont renforcées, pénétrant loin en Europe. En outre une nouvelle augmentation des températures a fait remonter le front polaire bien au-delà de notre région, libérant progressivement celle-ci des orages qui l’avaient meurtrie pendant une partie du Paléolithique final et le Mésolithique. L’air tropical chargé d’humidité au-dessus de la Méditerranée est devenu source de précipitations douces et régulières qui sont venues compléter les entrées d’air océanique.
En corollaire à une augmentation des fougères, le couvert forestier a alors très rapidement regagné le terrain perdu. Mais aux essences méditerranéennes se sont alors associées la chênaie de type atlantique et diverses espèces telles que le tilleul, le noyer ou l’orme.

L’OCCUPATION HUMAINE AU MÉSOLITHIQUE.

On a retrouvé la trace de l’homme à Roquefure, dans le vieil abri déjà fréquenté occasionnellement depuis des millénaires, aussi bien que sur le site du Bois Sauvage à Bonnieux (au pied d’une haute falaise située presqu’en face de Roquefure), aux Agnels au sud d’Apt, à la grotte de la Combe Buisson à Lacoste, ainsi qu’à l’abri Soubeyras à Ménerbes.
Les crues extrêmement violentes qui ont ponctué les IX° et VIII° millénaires n’ont donc pas fait reculer nos lointains ancêtres. Peut-être la sécheresse a-t-elle souvent fait passer le besoin d’eau avant la crainte de la rivière… Mais plus vraisemblablement celle-ci, dont les berges abondaient par ailleurs en escargots, constituait-elle pour le gibier une zone d’attraction que l’on ne pouvait se permettre de négliger. Et l’aspect temporaire de l’occupation de tous ces abris a dû permettre de limiter les risques.Planche 029 - Le Luberon mésolithique

Les vestiges qui jalonnent ces diverses occupations laissent fréquemment l’impression d’une assez grande précarité : si l’on considère les reliefs de ses repas (composés pour l’essentiel de petits mammifères ou d’escargots) l’homme a incontestablement connu des temps difficiles. Mais il a su faire face, s’adapter et innover.
A Roquefure, dans ce qui n’était toutefois qu’un abri temporaire, on a noté la présence de blocs accumulés intentionnellement, parallèlement à la paroi rocheuse : cette muraille primitive, à même déjà de protéger du vent les hommes assis autour d’un foyer, a pu supporter de surcroît des peaux tendues sur des branchages pour former un pare-vent, voire une tente.
Ce n’est pas le seul exemple d’aménagements : dans les niveaux supérieurs du site de Gramari près de Malemort-du-Comtat, on a découvert tout un ensemble de foyers circulaires qui ont dû servir à griller, fumer ou boucaner le gibier et le poisson afin de les conserver. Il s’agissait de s’assurer des ressources pour survivre.
Ce même souci de conservation a pu être mis en avant pour expliquer l’abondance des escargots - mais cette fois-ci il s’agirait de la conservation d’animaux frais qui, sans être à proprement parler déjà de l’élevage, traduirait une tentative d’utiliser au mieux les ressources de la nature, de la domestiquer en quelque sorte…

L’OUTILLAGE AU MÉSOLITHIQUE.

Dans la seconde moitié sinon à la fin du IX° millénaire une nouvelle culture, apparue quelque peu auparavant dans le nord du Vaucluse, a gagné le Luberon.
Il s’agit du Sauveterrien — du nom de Sauveterre-la-Lémance, dans le Lot-et-Garonne, où il a été individualisé à l’abri du Martinet. Ce Suaveterrien se caractérise par une industrie tout entière réalisée sur lamelles et petits éclats, qui reprenaient en gros le rôle d’outils à tout faire précédemment occupé par les pointes et les lamelles à dos.
Comme celles-ci, les petites pointes à dos, les lamelles étroites appointées et les géométriques ou pseudo-géométriques (petites pièces trapézoïdales, triangulaires, ou ovales) qui formaient alors l’essentiel du matériel constituaient des éléments destinés à être fixés sur un support pour réaliser un outil.Planche 030 - Industries provençales du Tardiglaciaire et du Postglaciaire
Les outils « vrais », identifiables comme tels, ne représentaient plus qu’une part minime du matériel lithique : à Roquefure, les grattoirs ne totalisaient qu’un peu moins de 7 % et les burins 6 % de celui-ci. Les troncatures comptaient, elles, pour plus de 18 %, mais c’est sans doute parce qu’elles se rapprochaient beaucoup des géométriques.
Soit pour faciliter leur transport par des groupes nomades, soit pour économiser la matière première, les dimensions de la plupart de ces silex ont diminué jusqu’à quelques millimètres : on parle alors de microlithes. Au bois Sauvage à Bonnieux on peut même parler d’hyper-microlithisme face à des pièces qui ne mesurent pas plus de 4 mm ! Il y a peu ces microlithes étaient encore considérés comme caractéristiques de cette seule séquence. Mais les travaux récents, qui ont généralisé le tamisage sur les sites de l’Épipaléolithique et même de la fin du Paléolithique supérieur, ont montré leur fréquence dans ces niveaux également : mieux vaudrait donc considérer les différentes formes de ces microlithes, leur typologie, pour définir les diverses cultures du Mésolithique. C’est cependant un peu fastidieux : après tout, il ne s’agit que de fragments d’outils - qu’il est de surcroît impossible de reconstituer, même si l’observation des micro-traces qui affectent leur tranchant permet parfois de les trier selon ce qu’ils ont coupé, raclé ou frotté.
Peut-être la fabrication de microlithes, outre une économie de matériau, permettait-elle d’être moins regardant sur la qualité du silex utilisé : aux Agnels M. Livache a recensé huit catégories différentes de matière siliceuse et il a pu définir que la majeure partie avait une origine très proche (0,5 km à 5 km), seule une faible part provenant d’un rayon un peu plus large (de 10 à 20 km). C’est intéressant car c’est le rayon d’action ordinaire autour d’un site qui transparaît là. Certes la notion d’habitat sédentaire demeure étrangère à la réalité de l’époque. Au Mésolithique l’homme est resté un pur nomade. Mais le site des Agnels, en bordure de la Mauragne, devait être un peu plus qu’une halte de chasse - au moins un habitat saisonnier : alors que la fouille n’a pu être menée que sur une trentaine de mètres carrés, il a en effet livré plus de 5.000 silex et une grande quantité de restes osseux.

En Provence, il faut savoir encore que le Mésolithique ne se limite pas au Sauveterrien que nous venons d’effleurer.
Sur le littoral, ce dernier a pris dès la fin du IX° millénaire et au VIII° millénaire une teinte particulière qui lui a valu d’être distinguée sous le nom de Montadien (de la grotte de La Montade, à Plan-de-Cuques dans les Bouches-du-Rhône). Cette différenciation faisait suite assez logiquement aux divers faciès reconnus pendant l’Azilien et spécialement à la fin de celui-ci.
Et puis, vers le milieu du VIII° millénaire, il y a eu le Castelnovien.

LE CASTELNOVIEN, UNE CULTURE DE TRANSITION.

Avec ce dernier, qui tire son nom de Châteauneuf-lès-Martigues où il a été reconnu, c’est autre chose : pour la première fois une culture ne va pas se définir exclusivement par son industrie lithique, mais aussi par les activités des populations qu’elle a touchées.

A Châteauneuf, le niveau castelnovien le plus ancien a été daté des environs de 7.500 avant notre ère.
C’est cependant un peu plus tard, dans la première moitié du VII° millénaire que les Castelnoviens apparaissent comme des pionniers de l’élevage des ovicapridés — chèvres et moutons, qu’il est bien difficile de différencier dans les restes quand on ne dispose pas de leurs crânes. Mais on n’a jamais retrouvé à Châteauneuf-lès-Martigues de traces de chèvres ou de moutons sauvages parmi le gibier. L’apparition soudaine de vestiges de ces animaux dans les reliefs de repas suggère donc qu’ils ont été introduits là sous une forme domestiquée, ce qui ne manque pas de poser les questions de l’existence d’un troupeau primitif, de l’origine de ce troupeau et, au-delà, de l’origine du Castelnovien lui-même.
A la différence en effet du Montadien et du Sauveterrien provençal qui faisaient un peu figure de faciès régionaux, ce Castelnovien a connu une aire de répartition très large puisqu’elle s’étend de la Vénétie au Portugal2. C’est donc par le littoral, sinon déjà par la mer, que les Castelnoviens ont dû gagner la Provence avec leurs animaux. Ces derniers ne se limitent pas aux ovicapridés. Dans la première moitié du VII millénaire avant J.-C. on trouve également trace à Châteauneuf-lès-Martigues d’un canidé plus petit que le loup, dans lequel on a reconnu les restes d’un chien. Or celui-ci, pas plus que les chèvres ou les moutons, n’existait à l’état sauvage dans la région, les dhôles du Würmien III n’ayant pas eu de postérité3.
Ce n’est encore pas tout. Vers la fin du VIII° ou le début du VII° millénaire, les Casltenoviens ont peut-être testé d’autres voies pour apprivoiser ou tenter de soumettre la nature. L’abondance des restes de graminées ou de légumineuses retrouvés entre la fin du VIII° et le début du VII° millénaire suggèrent en effet qu’ils devaient pratiquer la végéculture : il s’agit là d’une étape intermédiaire entre la simple cueillette et l’agriculture, pendant laquelle l’homme a favorisé la venue en pleine nature des plantes qui l’intéressaient, en arrachant par exemple les mauvaises herbes qui risquaient de les étouffer.
On sent vraiment là un changement, et jusque dans l’industrie lithique. On trouve certes encore toute la panoplie de petites armatures de silex, trapézoïdales, à bords concaves, qui garnissaient les pointes des flèches et des harpons en bois. Mais certains outils « vrais » paraissent plus robustes : c’est le cas de grattoirs épais et de véritables rabots qui côtoient perçoirs et couteaux. Peut-être faut-il lire dans les premiers le début de travaux effectués à l’aide d’outils en bois, houes primitives par exemple, visant à nettoyer l’espace autour des belles touffes de graminées : cet outillage en bois pourrait trouver une antériorité dans les vieux bâtons à fouir du Paléolithique, toujours utilisés par ailleurs.

Mais il faut relativiser les progrès réalisés : en dépit de ces diverses entreprises, dans la première moitié du VII° millénaire les petites communautés castelnoviennes continuaient à vivre prioritairement de la chasse et de la cueillette : à Châteauneuf même, les ovicapridés ne fournissaient que 9 % des ressources en viande contre 44 % pour les bovidés (sauvages), 27 % pour le cerf et 17 % pour le lapin.

Comme le Montadien, le Castelnovien s’est cantonné au littoral : il resterait donc très marginal pour nous si les fouilles n’avaient offert des traces qui témoignent peut-être de contacts précoces avec l’arrière-pays.
On a vu en effet que chèvres et moutons étaient inconnus dans la région à l’état sauvage. Or entre 6.800 et 6.500 av. J.-C., sensiblement au moment où ils sont apparus chez les Castelnoviens, et même un peu avant qu’ils soient signalés sur le site même de Châteauneuf, on les a retrouvés chez les Sauveterriens du site de Gramari à Malemort-du-Comtat. Ils étaient même bien représentés puisqu’ils comptaient là pour 10 à 15 % du total des animaux recensés - et non des ressources en viande, ce qui est très différent car un cerf ou un bœuf sauvage ne fournissent pas la même quantité de viande qu’un mouton ou une chèvre, voire un lapin4.
Il a donc dû y avoir des contacts entre les deux groupes. Mais on ne peut pour autant présumer de la nature de ceux-ci. En effet les ovicapridés de Gramari paraissent être restés exceptionnels : pour le moment aucune autre trace d’animal domestiqué n’a été retrouvée dans l’arrière-pays. Et il est impossible de définir si l’on a là le fruit de relations suivies, d’une migration ou d’une simple expédition de troc, voire uniquement d’un acte d’hostilité contre un groupe castelnovien parti à la découverte de l’arrière-pays : on verra bientôt avec l’exemple de la Baume de Fontbrégoua à Salernes, dans le Var, que ce dernier n’était pas à exclure dans ces temps sauvages.

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