Histoire du Luberon Jean Méhu
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LA GLACIATION WÜRMIENNE.

Dernière en date des grandes glaciations du Quaternaire, la glaciation du Würm est relativement bien connue. On la divise en quatre séquences glaciaires baptisées respectivement Würmien I, Würmien II, Würmien III et Würmien IV qui sont séparées par des oscillations tempérées appelées Interwürmiens. A l’intérieur des séquences glaciaires elles-mêmes trouvent place des pauses que l’on nomme interstades.Planche 015 - Glaciaire et Tardiglaciaire dans le Luberon.

LE WÜRM ANCIEN ET LE PALÉOLITHIQUE MOYEN : LES WÜRMIENS I ET II.

Le Würmien I à la Baume des Peyrards.

Le climat tempéré du Riss-Würm avait éloigné les tribus préhistoriques de l’abri offert par les grottes.
Les premiers froids de la nouvelle glaciation les y ont ramenés, même s’ils ont continué dans un premier temps à privilégier des campements de plein air souvent installés à l’abri de talus bordant les rivières.

Pendant le Würmien I donc, entre -85.000 et -60.000 environ, la Baume des Peyrards a été de nouveau fréquentée très occasionnellement.
Vers le milieu du Würmien I, le froid a provoqué un grand éboulement dans l’abri. L’eau qui s’était infiltrée dans les fissures de la roche en surplomb a fait éclater celle-ci en gelant. Mais l’occupation de la caverne est demeurée trop épisodique et surtout trop accessoire pour que les hommes s’en inquiètent. Comme à la fin du Riss en effet, la Baume des Peyrards n’a servi au Würmien I que de halte de chasse ou d’abri temporaire : l’occupation totale de l’abri n’a pas dû dépasser quelques mois… en près de 25.000 ans !
Il en va de même de l’abri du Pont de la Combette sur la D 36. Daté de la fin du Würmien I, il est marqué lui aussi par la faible densité des vestiges lithiques. Malgré cette rareté cependant la très forte proportion des racloirs traduirait à l’intérieur du Moustérien une orientation (Quina) bien différente de celle de la Baume des Peyrards (Ferrassie)1 : on aurait donc ici un témoignage de la fréquentation du Luberon par un deuxième groupe d’hommes. Celui-ci pourrait être originaire des Monts de Vaucluse ou l’on connaît justement un Moustérien riche en racloirs.

C’est probablement à l’occasion d’une halte de chasse dans la Baume des Peyrards qu’a été bâti le petit foyer retrouvé par l’équipe d’Henri de Lumley. Trois petits galets d’une dizaine de centimètres de diamètre délimitaient l’emplacement d’un feu, qu’une dalle plantée verticalement protégeait du vent2.
Grâce à ces vestiges, on peut encore imaginer très fugitivement un petit groupe d’une dizaine d’individus, peut-être uniquement des chasseurs, serrés dans leurs fourrures autour de la chaleur protectrice des flammes - en train de mordre à belles dents dans les morceaux de viande qu’ils coupaient au ras de leur bouche avec un éclat de silex. Ce n’est pas du roman : ici ou là en Europe, on a retrouvé des dents dont l’émail porte des coupures qui témoignent de cette manière originale de manger sa viande.

Les hommes du Würmien ancien.

Il s’agit là d’hommes de Néandertal ou Néandertaliens (Homo sapiens néanderthalensis), nommés d’après la vallée de la Néander en Allemagne où leurs restes furent exhumés pour la première fois en 1856.
Cantonnés à l’Eurasie (de l’Ouzbékistan à l’Espagne), ils appartenaient à la famille des hommes modernes (Homo sapiens) même s’ils constituaient une espèce bien à part de la nôtre (Homo sapiens sapiens).

En fait il ne faut pas imaginer des hommes très différents de nous. Trapus, ils étaient de taille moyenne (1,65 m à 1,70 m, quoiqu’il pût y avoir des sujets atteignant 1,80 m parmi eux)3, et ils avaient des membres assez courts et très robustes. Les traits de leur visage étaient un peu plus accusés que les nôtres, avec de puissantes arcades sourcilières au-dessous d’un front quelque peu bas et fuyant, une bouche légèrement proéminente et un nez assez fort pour mieux résister au froid, paraît-il. 4Un allongement de la branche supérieure de l’os pubien pouvait leur donner une démarche un peu particulière, elle ne limitait en rien leur motricité. Et l’architecture osseuse de leurs mains, au niveau du pouce, les dotait de capacités de préhension supérieures à celle de l’homme actuel. Finalement rien ne les aurait vraiment distingués de certains de nos contemporains — d’autant que la base arrondie des crânes que l’on a retrouvés, qui allait de pair avec une position basse du larynx, indique à coup sûr la faculté d’articuler des sons très variés. Le crâne assez bas et allongé des Néandertaliens renfermait en outre un cerveau dont le volume était égal, et souvent même supérieur, à celui de l’homme actuel. Le développement de la zone dévolue à la mémoire suggère que celle-ci pouvait être excellente : c’est peut-être en partie grâce à elle, parce qu’ils n’oubliaient jamais un de leurs gestes, fussent-ils involontaires, que les Néandertaliens ont pu réaliser tant d’avancées techniques.
Mais il n’y a pas que cela. Ici ou là, c’est une vraie sensibilité qui a percé. Ce sont certains groupes néandertaliens qui les premiers ont accompagné l’ensevelissement d’un cérémonial qui affirmait clairement la croyance en une autre vie après la mort. A Shanidar, en Irak, un homme a été allongé en position foetale sur un lit de branches d’Ephedras, et recouvert de diverses fleurs : séneçons, muscaris, roses trémières, achillées et centaurées. Ailleurs, à la Chapelle-aux-Saints en Corrèze ou sur le site de Kébara en Israël, ce sont des fosses à inhumation que l’on a découvertes. Sur de nombreux sites encore on a noté que les squelettes se trouvaient jambes repliées, en position plus ou moins foetale, et surtout on a trouvé autour d’eux de l’ocre et des outils, voire de la viande ou des os. La présence d’offrandes ne peut être exclue et semble même parfois très vraisemblable — à moins qu’il ne s’agît déjà des restes d’un repas rituel pris symboliquement avec le disparu… En outre les dépouilles de femmes, mais aussi de nouveaux-nés et même de fœtus ont été également préservées des charognards et environnées d’objets divers, ce qui paraît indiquer que jusqu’à ces derniers étaient considérés par certains groupes au moins comme des membres à part entière de la tribu. Ce ne sont pas les seules traces de préoccupations spirituelles : dans la grotte de Bourniquel, en Dordogne, on a retrouvé en 1990 les restes d’une structure circulaire d’une cinquantaine de mètres carrés, datée de 50.000 ans, composée de stalactites brisées et empilées, qui pourrait être le plus ancien lieu de culte de la préhistoire européenne.
La curiosité intellectuelle et les préoccupations esthétiques des Néandertaliens transparaissent également en maints endroits. A Arcy-sur-Cure, dans l’Yonne, ils ont ainsi ramené dans l’une des grottes qu’ils ont occupée de gros mollusques fossiles, des pyrites et des concrétions minérales5. Et nombreux sont les sites où l’on a fait état de fragments d’ocre jaune ou rouge ainsi que de bioxyde de manganèse qui ont pu servir, comme à Terra Amata à Nice au temps d’Homo erectus, à des peintures corporelles (voire des tatouages) ou encore à la décoration de peaux ou d’objets en bois ou en osier. Enfin c’est à l’homme de Néandertal que l’on doit l’invention du premier instrument de musique connu, une flûte en os à 3 ou 4 trous sculptée dans un fémur d’ours, retrouvée en 1995 en Slovénie… Même si la zone du cerveau qui est dévolue à la créativité semble avoir été moins développée que celle de la mémoire chez les Néandertaliens, il serait donc faux d’affirmer que leur faculté de s’exprimer, leur curiosité ou leur inventivité laissaient à désirer.
Il semble au contraire que les facultés de conceptualisation des Néandertaliens étaient très proches de celles des Cro-Magnon. Dans d’autres parties du Monde, au Proche-Orient par exemple6, c’est d’ailleurs à ces derniers que l’ont doit l’industrie moustérienne qui caractérise Homo sapiens neanderthalensis en Europe, exactement comme si le Moustérien était une étape obligée dans le processus d’évolution des hommes — pourvu qu’ils fussent parvenus à un certain niveau.
Le degré d’évolution des Néandertaliens continue pourtant de susciter de nombreuses réserves chez certains chercheurs. A Shanidar, comme aucune fosse n’a été creusée pour recevoir sa dépouille, on a parfois soutenu, ainsi, que le Néandertalien retrouvé là serait mort de l’effondrement d’une partie de la voûte. Ce serait donc par hasard qu’il se serait trouvé jambes repliées, en position foetale. Quant aux pollens qui recouvraient ses restes, il s’agirait seulement de ceux des plantes qui occupaient les environs — à moins qu’ils n’aient été amenés là accidentellement par les fouilleurs7. Aucune explication n’a cependant été avancée pour les branches d’Ephedras. En sortant un peu de nos propres schémas on pourrait pourtant imaginer qu’au lieu de creuser une tombe les Néandertaliens ont parfois simplement recouvert leurs morts de terre et de pierres… A la Chapelle-aux-Saints comme à Kébara, même les auteurs les plus critiques n’ont pu mettre en doute la réalité de fosses à inhumations. Mais on a encore suggéré qu’il pourrait s’agir dans ces deux cas, comme à Sima de los Huesos quelque deux cent cinquante mille ans plus tôt, d’une simple déposition — derniers devoirs rendus à la dépouille d’un membre de la tribu pour éviter qu’elle ne soit la proie des bêtes sauvages — sans que cela implique une croyance d’éternité. Enfin les objets retrouvés à proximité des dépouilles de Néandertaliens ont souvent été attribués au seul hasard dès lors que l’habitat ou le dépotoir ne se trouvaient pas très loin.
On peut se demander cependant pourquoi bestialiser les Néandertaliens, pourquoi s’interroger autant sur des vestiges qui ne susciteraient aucune réserve s’ils provenaient d’Homo sapiens sapiens. Leur mauvaise image pourrait certes tenir au fait qu’ils s’adonnaient parfois au cannibalisme. Mais nous aurons l’occasion à plusieurs reprises dans ce livre d’évoquer de telles pratiques — et ce bien plus près de nous, et dans un contexte appartenant cette fois-ci à Homo sapiens sapiens, notre propre espèce… Comme on invoquerait une excuse, il est vrai que l’on parle toujours pour ces derniers cas de cannibalisme rituel — même lorsqu’on retrouve les vestiges humains au milieu d’un dépotoir, et que les os ont subi exactement le même traitement que les os des animaux parmi lesquels on les a jetés. Si dans des circonstances analogues l’aspect rituel du cannibalisme des Néandertaliens fait encore régulièrement question, il semble donc que ce soit là avant tout une question… de parti pris. Reconnaître à l’homme de Néandertal des capacités et un degré d’évolution comparables à ceux de l’homme de Cro-Magnon paraît en effet soulever beaucoup de réticences. Mais derrière une approche hyper-critique — hors de propos dès lors qu’elle ne s’applique pas avec la même rigueur à Homo sapiens sapiens — celles-ci semblent en premier lieu d’ordre intellectuel ou moral. Et de fait l’existence d’une autre espèce d’homme évolué remet en question la nature humaine, unique, à part du reste de la vie, que la plupart des grandes religions et philosophies, l’arrière-plan plus ou moins conscient de toute notre pensée, ont voulu accorder à notre espèce.

L’industrie lithique du Würmien I.

Pour obtenir des éclats Levallois, pour prédéterminer la forme d’un outil, il fallait en tout cas déjà, par-delà la technicité et la répétition du geste, même avec l’aide d’une bonne mémoire, de sérieuses capacités d’abstraction.

C’est une forme encore archaïque de l’industrie moustérienne que l’on a retrouvée à la Baume des Peyrards au Würmien I.Planche 016 - Industrie moustérienne de la Baume des Peyrard.
Le débitage Levallois y occupait une place encore plus importante qu’au Rissien III avec près de 73 % des pièces retrouvées. Comme à l’abri du Pont de la Combette les éclats Levallois bruts, non transformés en outils, restaient abondants (plus de 34 % aux Peyrards). Les lames (éclats étroits et allongés)8 étaient également assez courantes.

Naturellement les racloirs dominaient l’outillage - et cette fois-ci avec une douzaine de types différents. Outils de base du Moustérien, ils pouvaient servir à racler (les peaux mais aussi les bois, qu’ils soient d’origine végétale ou animale) tout aussi bien qu’à façonner ou appointer des objets en bois.
Mais des pointes moustériennes ont fait leur apparition dans ce niveau, bien qu’elles demeurent rares : il s’agit d’éclats repris sur toute leur longueur pour obtenir une forme en ogive et une extrémité aiguë, qui servaient vraisemblablement de couteaux pointus.

Très nombreux, les silex retrouvés à la Baume des Peyrards n’ont pas été débités sur place. Sans doute les Néandertaliens avaient-ils quelque part ailleurs des zones privilégiées où se fournir en matériau, comme on l’a vu précédemment à la Bérigoule à Murs : c’est notamment le cas du site des Trécassats au nord-est d’Apt. La densité des vestiges a permis à certains auteurs d’y envisager la présence d’un « véritable village » regroupant des huttes concentrées en 6 ensembles distincts répartis sur les 60 hectares du site9. Nous préférons y lire la pérennité de la fréquentation des tribus nomades néandertaliennes, venant et revenant saison après saison sur des emplacements voisins pour se fournir en matériau. Les divers ensembles relevés correspondraient alors à des époques ou à des groupes différents.
Dans les environs immédiats de la Baume des Peyrards, on trouve néanmoins du silex sur le plateau des Claparèdes, à la base des falaises et dans le lit de l’Aiguebrun où il représente encore 2 % environ des galets de nos jours : les Néandertaliens pouvaient ainsi toujours trouver à se dépanner.

Climat, végétation et faune pendant le Würmien I.

Le climat, déjà brièvement évoqué, s’est refroidi tout au long du Würmien I. Il a connu en gros deux phases : tout d’abord une période humide pendant laquelle l’action du gel était peu sensible - et ensuite une séquence, humide toujours, où le froid s’est installé assez brutalement, provoquant comme on l’a vu plus haut l’effondrement d’une partie du plafond de l’abri.
Au début du Würmien I, on trouvait encore sur les pentes du Luberon le pin d’Alep et le chêne blanc, mais peu à peu ces espèces se sont effacées au profit des pins sylvestres et de grands feuillus tels que le hêtre.
La faune de cette époque comportait le cerf, abondant mais d’une taille inférieure à l’actuel, l’ours brun, le sanglier et un grand bovidé sauvage. La faible représentation du bouquetin indique un couvert forestier encore vigoureusement accroché aux pentes - tandis que la présence du cheval, en dépit de sa rareté, trahit la présence de prairies ou de pelouses sommitales. Le renne qui a envahi bon nombre de régions (c’est le début de « l’âge du renne ») est resté assez rare en Provence. Le cortège des grands prédateurs comprenait le loup, le lynx, une panthère et le redoutable lion des cavernes qui était presque une fois et demie plus gros que les fauves actuels. Parmi les petits carnivores figuraient la belette, le putois, la martre et la fouine tandis que la loutre s’ébattait dans les gours de l’Aiguebrun.

L’Interwürmien I-II.

Il y a 60.000 ans environ, la glaciation a marqué une pause : pendant quelque cinq millénaires, la Provence comme tout le reste de l’Europe a vécu le répit de l’Interwürmien I-II.
La pinède s’est réinstallée et le pin d’Alep, dont quelques îlots côtiers avaient dû résister ici ou là, a connu une belle extension. Auprès de l’Aiguebrun se sont épanouis noisetiers, tilleuls, aulnes, ainsi qu’un sous-bois de fougères traduisant un climat encore relativement humide.
Les cerfs et les sangliers ont proliféré, de même que les lapins, alors que bouquetins et chevaux ont plus ou moins disparu.
S’il s’est parfois arrêté dans les grottes, l’homme y a très peu séjourné et le matériel retrouvé reste très pauvre.Planche 017 - Industrie moustérienne de la Baume des Peyrards (Würmien I, Interwürmien I-II)

Climat et végétation au Würmien II.

Après l’accalmie de l’Interwürmien I-II, le froid est revenu, encore plus intense. Comme le Würmien I, le Würmien II (de -55.000 à -43.000 environ) peut se diviser en deux parties séparées par une brève pause baptisée interstade des Peyrards du nom du plus célèbre des abris de Buoux.

Marquée à ses débuts par une humidité importante la première d’entre elles (le Würmien IIa) a cependant vu le climat s’assécher au fur et à mesure que les températures s’abaissaient. Au Bau de l’Aubésier, situé sur la rive gauche de la Nesque (commune de Monieux) on a retrouvé des traces de la bonne représentation des pins sylvestres. On y a également signalé la présence du bouleau ainsi que du sapin peut-être cantonné aux ubacs. Alors que le tilleul était encore présent en début de séquence, la prairie ou la steppe paraît avoir occupé au terme de celle-ci une partie importante de l’espace, essentiellement sur les plateaux et les crêtes.

Après un redoux relativement sec, la seconde partie du Würmien II (Würmien IIb) a connu un contexte que l’on n’a pas hésité parfois à comparer au climat sibérien10. Des vents violents, véritables blizzards attestés à la grotte de l’Hortus au nord de Montpellier, balayaient la région.
La végétation paraît alors s’être réduite dans l’ensemble à de vastes étendues steppiques parsemées de maigres bosquets de pins sylvestres et de bouleaux. Quoique fort rabougris, ceux-ci n’étaient pas à négliger : leur écorce qui se pèle facilement protège leur bois de l’humidité et permet de faire du feu même sans bois sec — et les hommes pouvaient encore consommer leurs jeunes pousses et même leur écorce interne, riche en vitamines.

La Baume des Peyrards au Würmien II.

Les grottes sont redevenues des abris recherchés, et dans le courant du Würmien II la Baume des Peyrards a été utilisée plusieurs saisons comme habitat principal par une tribu néandertalienne au cours de ses déplacements.

Pour se prémunir des atteintes du froid et du vent, des structures ont parfois alors été aménagées à l’intérieur de l’abri.
Les fouilleurs ont ainsi retrouvé les restes d’une cabane installée dans la Baume pour en protéger les occupants : il s’agissait d’un alignement de grosses pierres qui étaient vraisemblablement appuyées contre sa paroi pour la caler. L’espace ainsi circonscrit, long de 11,50 m pour une largeur de 7 m11, accueillait une série de foyers alignés selon le grand axe.
Sans doute chasseurs, femmes, enfants et vieillards trouvaient-ils auprès d’eux refuge et chaleur durant les longs mois où le froid engourdissait les membres et où le vent limitait les sorties. Ce devait être le temps de se remémorer les histoires de la tribu, de tailler dans les peaux accumulées durant les beaux jours, de fabriquer ustensiles et récipients avec les os, racines et bois patiemment mis de côté à cet effet. Ici ou là on peut imaginer les aliments cuisant dans des récipients en bois, en peau ou encore dans les poches stomacales de grands animaux spécialement conservées. L’eau y chantait doucement. A l’aide de baguettes des femmes en retiraient de temps à autre — une fois qu’elles avaient communiqué leur chaleur au liquide — les pierres brûlantes qu’elles y avaient déposées un peu plus tôt. Elles les remplaçaient aussitôt par celles qu’elles sortaient du foyer où elles chauffaient au milieu des flammes. Plus loin des enfants s’exerçaient en jouant à imiter le chant des oiseaux, tandis que les hommes vérifiaient et complétaient leur équipement pour la chasse au bouquetin.
L’homme restait un chasseur-cueilleur, mais l’analyse des coprolithes (crottes fossiles) montre que la viande occupait une place prépondérante dans son régime alimentaire. En fait, compte tenu des conditions climatiques, il était impossible durant de longues périodes chaque année de se procurer des herbes, des graines, des fruits, des baies, des racines, des tubercules ou des champignons. Et à la belle saison, ils n’étaient sans doute pas assez abondants pour que l’on pût en faire sécher suffisamment pour en consommer toute l’année. Lorsque la nourriture venait à manquer, il restait certes la possibilité de ramasser des lichens : si Lecanora esculenta, la Manne céleste de la Bible, est absente de nos régions, par contre on pouvait cueillir et faire bouillir Bryoria fuscescens et même Cladonia rangiferina, le lichen des rennes. Mais cela n’est pas très nourrissant, et pas très bon, non plus… sans un bon jus de viande.

L’industrie lithique du Würmien II.

Les outils étaient réalisés comme précédemment sur des éclats débités en dehors de l’abri, ou quelquefois extraits de niveaux d’occupation antérieurs.
Parmi ces éclats, les lames restaient nombreuses, certes en retrait par rapport aux éclats allongés mais à égalité avec les éclats arrondis. La part des éclats Levallois bruts, non transformés en outils, a diminué sensiblement (26,5 % au Würmien IIa) mais elle est restée élevée si on la rapporte à la baisse générale du matériel obtenu par débitage Levallois (30 à 40 % en moyenne).
Les outils regroupaient une trentaine de variétés de racloirs, cinq types de pointes moustériennes, courtes ou longues, et trois sortes de couteaux. Les denticulés (outils à plusieurs encoches contiguës ou très proches les unes des autres servant à désosser la viande ou à scier, tels quels ou fixés à un manche en bois) étaient également bien représentés.
Burins et grattoirs restaient rares.Planche 018 - Industrie moustérienne de la Baume des Peyrards (Würmien II)Planche 019 - Industrie moustérienne de la Baume des Peyrards (Würmien II)

Stations secondaires au Würmien II.

Le même profil se retrouve dans l’industrie lithique de diverses stations secondaires (abris temporaires ou simples haltes de chasse, parfois en plein air) découvertes ici ou là dans le Luberon ou à ses abords. C’est le cas à la Baume de Buoux, à la Barre sur le plateau des Claparèdes - mais aussi sur la crête du Luberon, aux Grottes et au Castelas à Sivergues, et encore dans la falaise de Roque Molière à Mérindol ainsi qu’à la Baume de Luce ou de Baude sur la rive droite du Régalon… Il serait assez tentant de voir dans tous ces sites des satellites de la Baume des Peyrards pendant le temps où elle a joué le rôle d’habitat principal : c’est en effet la carte du territoire ordinaire d’une tribu néandertalienne qui s’esquisserait alors avec au nord les sites de Gargas et des Trécassats.
Mais les cultures matérielles du Paléolithique moyen ont évolué en fin de compte assez lentement, et le Würmien II dure près de 20.000 ans - au regard desquels l’occupation totale de la Baume des Peyrards, quelques dizaines de saisons, demeure infime : en comptant qu’une quinzaine d’années environ séparaient deux générations de Néandertaliens, 20.000 ans représentent quand même… plus de 1.300 de ces générations !
Il y a donc bien sûr une présomption plus forte de fréquentation des stations secondaires du Luberon pendant que la Baume des Peyrards servait d’habitat principal. Mais il demeure que tout au long de 1.300 générations de Néandertaliens, des dizaines de tribus successives ont pu, au cours de déplacements liés à leur vie nomade, s’arrêter à l’une ou l’autre de ces stations : même si elle est passionnante, une hypothèse ne doit jamais nous masquer la difficulté que nous éprouvons à envisager des durées très longues - et du tassement qui en résulte obligatoirement dans notre conception des temps préhistoriques.
On connaît d’ailleurs d’autres sites un peu plus éloignés. Il s’agit des stations des Briquets à Gordes, d’Oppède-les Poulivets, des Combans à Saint-Pantaléon, de la Verrière à Roussillon, ou du Pont de Redony à Saint-Saturnin-lès-Apt. Moins complet, le matériel recueilli sur ces sites ne permet pas toujours de les rattacher à une séquence précise du Würmien ancien ni à un profil particulier, celui des Peyrards ou celui des Monts de Vaucluse représenté à la Baume Troucade à Murs.Planche 020a - Le Luberon néandertalien (ouest)Planche 020b - Le Luberon néandertalien (est)

Le gibier au Würmien II.

Au Würmien II le Luberon a donc été fréquenté par des Néandertaliens en quête de territoires de cueillette et de chasse.
Cette dernière concernait alors essentiellement de petits chevaux, dont la taille ne devait guère dépasser 1,40 m ou 1,50 m au garrot, ainsi que les bouquetins : les premiers rappellent la présence de vastes étendues herbeuses ou steppiques, les seconds évoquent les pentes abruptes et dénudées.
Les cerfs étaient devenus très rares tandis que les sangliers avaient tout simplement disparu.

Dans la grotte de l’Hortus, située à une vingtaine de kilomètres au nord de Montpellier, le cheval et le bouquetin étaient également prédominants. Mais on a aussi découvert là les restes d’un âne sauvage et ceux d’un grand bovidé, aurochs ou bison. Le rhinocéros laineux a laissé quelques traces, mais demeurait très rare. Comme dans le Luberon, les cerfs étaient ici fort peu représentés. Le mammouth ne paraît pas avoir été traqué : peut-être cet animal intelligent restait-il plus au nord, près des grandes étendues englacées où le sol ne risquait pas de céder la place à de traîtreuses fondrières.
Par contre les ours des cavernes étaient nombreux et l’homme les chassait activement : par-delà les ressources alimentaires qu’ils pouvaient lui fournir il semble qu’il ait été en concurrence avec eux pour l’occupation des meilleures cavernes. Dans certaines régions il leur a voué un véritable culte. Mais celui-ci a parfois été exagéré parce que dans quelques abris on a pris pour des agencements humains les alignements d’ossements d’ours qui en fait étaient dus aux ours eux-mêmes (tri mécanique des os des générations précédentes lord du creusement de nouvelles bauges) ou encore aux remaniements naturels que l’on peut observer dans les grottes (délitage des parois). Quoi qu’il en soit, affronter un ours des cavernes ne devait pas être chose aisée. Bien que végétariens, ils mesuraient facilement 2,40 m du museau à la queue (soit plus de 3 m de haut lorsqu’ils se dressaient), ils pouvaient dépasser les 750 kg, et ils étaient en outre puissamment armés de dents et de griffes redoutables. Parmi les prédateurs on relève la présence du glouton, du loup, du lynx, de la panthère et du lion des cavernes, mais bien peu se seraient risqués à attaquer l’ours des cavernes.
A l’Hortus, un abondant petit gibier venait enfin s’ajouter aux grands mammifères : lapins, loirs, mulots, taupes, hérissons, plusieurs espèces de campagnols, de mausaraignes et de chauves-souris (dont une écrasante majorité d’espèces cavernicoles) — sans oublier les oiseaux : aigles, faucons (pèlerin et crécerelle), chouettes chevêches, hiboux des marais, perdrix bartavelles, pigeons bisets, martinets alpins, hirondelles, grives draines, étourneaux et moineaux soulcies…
En plus de lecques, on a envisagé l’usage de lacets et même de filets pour prendre les petits mammifères et les oiseaux. Il n’est pas sûr que la fronde ait été utilisée, mais la morphologie des Néandertaliens leur assurait puissance et précision dans les gestes de lancer.

L’INTERWÜRMIEN II-III ET LA FIN DES NÉANDERTALIENS.

Il y a 43.000 ans environ, les rigueurs glaciaires ont à nouveau connu une accalmie qui a duré quelque huit millénaires : c’est l’Interwürmien II-III qui se compose de deux séquences tempérées séparées par une oscillation plus froide.
Si l’on excepte celle-ci, le climat encore frais et sec au début s’est ensuite orienté vers un ensemble relativement chaud et humide : aux Peyrards comme dans toutes les grottes de la région, un voile stalagmitique a recouvert le sol.

Cette coupure est importante car elle met fin au Paléolithique moyen ainsi qu’au Moustérien : à l’issue de la période, l’homme de Néandertal avait pratiquement disparu de l’ensemble des régions qu’il occupait précédemment.
Ici ou là il a certes survécu à l’Interwürmien II-III : on l’a retrouvé associé dans certains cas aux industries du Paléolithique supérieur naissant (à Saint-Césaire en Charente-Maritime par exemple). En outre, il y a 30.000 ans environ, des Néandertaliens évolués vivaient encore à Zafarraya dans le sud-est de l’Espagne, tout comme il y a 28.000 ans à Velinka et Vindija en Croatie, et même encore il y a 25.000 ans à Lagar Velho au Portugal.
Mais d’une manière générale il y a 35.000 ans (c’est-à-dire 33.000 ans environ avant J.-C.), les régions peuplées accueillaient pour la plupart une autre espèce d’homme, notre espèce, l’Homo sapiens sapiens. Pour sa période préhistorique on l’appelle couramment homme de Cro-Magnon, bien qu’il existât sous d’autres formes que celle connue dans ce lieu-dit des Eyzies-de-Tayac en Dordogne.

Evidemment cette disparition et cette succession de deux espèces d’hommes évoluées posent bien des questions.
La première est celle de la fin même d’Homo sapiens neanderthalensis : s’est-il éteint ou bien s’est-il mélangé avec les premiers Homo sapiens sapiens pour donner naissance à l’homme actuel ? Il existe effectivement des squelettes qui semblent mêler les caractères propres aux deux espèces : c’est le cas sur le site de Lagar Velho au Portugal, évoqué ci-dessus, pour un squelette d’enfant vieux de 25.000 ans qui rendrait compte à la fois d’une union mixte et de la présence tardive de Néandertaliens dans cette région… Pourtant si l’on en croit les premiers résultats des généticiens qui ont comparé l’ADN de fragments d’os de Néandertaliens et d’hommes actuels, toute filiation serait exclue12 : même si de nombreux tests doivent encore être réalisés, notamment entre des os de Néandertaliens et de Cro-Magnons, c’est un argument qui pèse aujourd’hui beaucoup en faveur d’une nette différenciation de l’espèce néandertalienne — et aussi, de son extinction… Si les deux espèces étaient bien différenciées, il n’est pas exclu en effet que les enfants nés d’unions mixtes aient été stériles comme le sont les mulets ou les bardots.
Mais pourquoi, et comment, l’homme de Néandertal a-t-il disparu ? Le phénomène a suscité on s’en doute bien des spéculations.
On lit encore souvent aujourd’hui que Cro-Magnon, plus créatif, a simplement été capable d’une adaptation supérieure. Parallèlement la lutte pour s’approprier les meilleurs territoires l’aurait conduit à exterminer impitoyablement les pauvres Néandertaliens. Mais on peut opposer plusieurs arguments à cette vision des choses. Tout d’abord les différences entre Cro-Magnons et Néandertaliens n’étaient peut-être pas si nettes aux yeux des premiers qu’à nos yeux : on a vu que les deux espèces n’étaient quand même pas très éloignées physiquement. En outre les Néandertaliens n’étaient pas si fragiles, ni si dépourvus de ressources et d’inventivité, qu’ils ne pussent opposer de résistance sérieuse. Enfin on a de nombreux exemples de cohabitation d’espèces d’hominiens et d’hominidés n’ayant pas entraîné d’extinction : Homo habilis (-2,5 Ma ; -1,3 Ma), Australopithecus robustus (-2 Ma ; ‑1,2 Ma)13, Homo ergaster (-2 Ma ; -1,7 Ma) et Homo erectus (-1,8 Ma ; — 0,1 Ma) se sont ainsi côtoyés pendant des dizaines et même dans certains cas des centaines de milliers d’années en Afrique de l’Est. L’extermination totale d’une espèce supposerait qu’il y ait eu un véritable phénomène de saturation de l’espace. Or ce n’est visiblement pas le cas puisque dans certaines régions, il y a un hiatus important entre Néandertal et Cro-Magnon (environ 20.000 ans dans le Luberon). Il faut donc chercher ailleurs, envisager d’autres solutions.
Si l’on fait référence à un passé plus lointain — à l’échelle de l’histoire de la Terre — on s’aperçoit que même en-dehors des grandes catastrophes qui ont entraîné des extinctions de masse, chaque espèce est dotée d’une certaine durée de vie. Elle était en gros de 20 à 25 Ma pour les reptiles de la fin du Primaire, de 6 Ma tout au plus pour les dinosaures, de 5 Ma pour les thérapsides comme pour les mammifères du Tertiaire14. Pour les hominiens assurant la transition entre les grands singes et les hommes tout comme pour les hominidés qui constituent les formes fossiles de ceux-ci, la durée de vie d’une espèce paraît bien inférieure. Pour les australopithèques elle varie entre 2 Ma (pour Australopithecus ramidus, le plus ancien) et 800.000 ans (pour Australopithecus robustus, le plus récent). Elle est de 1,2 Ma pour Homo habilis, 300.000 ans seulement pour Homo ergaster. Celle d’Homo erectus paraît réellement exceptionnelle. Elle tient sans doute à ses extraordinaires facultés d’évolution : en 1,7 million d’années, ses caractéristiques physiques n’ont pas cessé en effet de se modifier.
En fait, des reptiles aux hominidés, la durée de vie de toute espèce paraît liée à deux facteurs. D’abord sa place dans le schéma général de l’Evolution : plus elle est évoluée, plus elle a un métabolisme élevé, et plus une espèce semble fragile — et plus elle a besoin de pouvoir évoluer dynamiquement de manière intrinsèque, comme Homo erectus, pour survivre longtemps. C’est cette capacité propre, génétique, d’évoluer dans un sens favorable, rendue de plus en plus indispensable au fur et à mesure de l’Evolution, qui constitue le second facteur de pérennité : déterminante pour les espèces situées en haut de l’arbre, elle paraît en outre parfaitement indépendante des facultés mentales de l’espèce, celles-ci n’étant à l’occasion qu’un reflet accessoire de celle-là.
Dans le cadre ainsi tracé, malgré d’indéniables capacités intellectuelles l’homme de Néandertal pourrait n’être finalement qu’une espèce assez peu douée quant à son potentiel d’évolution, qui aurait atteint ses limites il y a 35.000 ans : une espèce qui aurait eu une durée de vie moyenne comprise entre 365.000 ans si l’on considère le premier anté-Néandertalien de Petralona en grèce (un Homo erectus évolué) et 65.000 si l’on s’en tient à l’apparition de la forme achevée d’Homo sapiens neanderthalensis il y a 100.000 ans — ou encore de 165.000 ans, si l’on veut prendre en compte l’émergence des pré-Néandertaliens il y a 200.000 ans au Bau de l’Aubesier dans les gorges de la Nesque par exemple.
L’étude comparative des dents des Néandertaliens et de celles des Cro-Magnons révèle que les premiers étaient près de 75 % à souffrir de carences alimentaires contre seulement 30 % pour les seconds. Cela suffirait à entraîner un léger désavantage démographique, de l’ordre de 1 à 2 % de mortalité supplémentaire15. Et cela permettrait d’expliquer la disparition totale des Néandertaliens en une soixantaine de générations seulement, un petit millier d’années, dès lors que les deux espèces auraient été en concurrence — et en quelques milliers ou dizaines de milliers d’années sans cette concurrence pour peu que ces carences soient de nature à provoquer à la longue une altération des capacités d’évolution et, au-delà de celles-ci, de survie même de l’espèce…
Mais il resterait encore alors à tenter de définir l’origine de ces carences. Etait-elle extrinsèque, liée aux conditions défavorables que connaissait l’homme de Néandertal ? Même si le régime alimentaire des Néandertaliens paraît avoir été excessivement carné d’après les coprolithes (crottes fossiles) que l’on a pu étudier, certains des premiers Cro-Magnons étaient logés à la même enseigne et ils ne disposaient pas de moyens supérieurs… Ou bien était-elle intrinsèque, provenant par exemple d’une difficulté naturelle des Néandertaliens, croissant au fil des générations, à bien fixer ce qu’ils absorbaient ? Dans ce dernier cas on pourrait dire que cette espèce était, dès le départ en fait, irrémédiablement condamnée à (relativement) brève échéance — et aussi qu’il existerait une sorte d’horloge génétique des espèces au même titre que l’on peut évoquer une horloge biologique pour les individus…
Il n’y a certainement pas eu, en tout cas, de conflit généralisé entre les deux espèces d’Homo sapiens — mais simplement un repeuplement par Homo sapiens sapiens après qu’Homo sapiens néanderthalensis ait disparu, ou au fur et à mesure qu’il disparaissait… ce qui n’exclut nullement, ici ou là, bien sûr, l’existence d’affrontements locaux, ni celle d’unions mixtes ponctuelles au fur et à mesure de la progression des Cro-Magnons.
Si elle laisse à la Nature le temps d’épuiser les ressources de son horloge génétique, qui peut savoir ou prévoir quelle sera la durée impartie à cette dernière espèce, la nôtre ?

LE WÜRM RÉCENT ET LE TARDIGLACIAIRE.

Le Würmien III.

Après l’Interwürmien II-III, le froid a repris ses droits. De -35.000 à -23.500 (soit environ 33.000 à 21.500 ans avant J.-C.), il faut bien sûr encore distinguer entre plusieurs séquences froides et plusieurs oscillations tempérées. Mais ces dernières, quoique bien réelles, sont restées de faible amplitude au regard des froids extrêmes que l’on a atteints alors.
De fait le Würmien III a connu des températures parmi les plus basses de toute la glaciation würmienne, inférieures d’une dizaine ou d’une douzaine de degrés centigrades en moyenne aux températures actuelles16. Et pourtant le maximum glaciaire n’a été atteint que pendant le Würmien IV, aux alentours de 19.500 ans avant notre ère !

La mer a atteint la cote -110 (mètres) et peut-être même -130 par rapport au niveau actuel17. Pourtant, dans les Alpes, les glaciers ont alors occupé une place moins importante qu’au Würmien II : l’influence de l’air atlantique humide semble avoir peu pénétré en Europe, et de ce fait le volume des précipitations est resté minime. En France l’air atlantique a sans doute rarement atteint la vallée du Rhône et l’antilope saïga, qui vit aujourd’hui dans les étendues arides des bords de la mer Caspienne et du désert de Gobi, a fait son apparition aussi bien à Solutré que dans le Gard.Planche 021 - Extension des glaciers et retrait de la mer pendant le Würm
En Provence, le couvert végétal semble s’être réduit à de vastes étendues steppiques, agrémentées de maigres bosquets de bouleaux et de pins sylvestres dans les endroits abrités, ainsi que de quelques saules le long des talus bordant le lit de rivières souvent réduites à fort peu de chose.
Seules les oscillations tempérées et en général plus humides qui ont émaillé la séquence ont permis à une forêt galerie (tilleuls, frênes, aulnes, noisetiers, charmes) de se développer le long de ces cours d’eau.

Comme on l’a vu plus haut, les Néandertaliens ne paraissent pas avoir eu de successeurs immédiats dans le Luberon : on n’y a pas retrouvé de vestige d’occupation humaine que l’on pourrait attribuer au Würmien III, ce qui indiquerait un hiatus de quelque 20.000 ans.
Il faut atteindre la fin de cette période ou le début du Würmien IV, soit entre 24.000 et 19.500 environ avant notre ère, pour trouver trace d’un campement établi à la Font Pourquière, à Lacoste18 : un gisement de plein air, aujourd’hui enfoui à 0,80 m de profondeur, a livré une industrie à grands éclats et pointes à dos que l’on a rattachée à un Tardigravettien ancien (du nom de la grotte de la Gravette sur la commune de Bayac en Dordogne - on dit encore parfois Périgordien).
A moins qu’il ne s’agît d’un camp de chasse estival comme le fameux site de Pincevent (au demeurant plus récent) on serait tenté ici de privilégier la fin du Würmien III, pendant l’oscillation tempérée dite de Tursac, entre 24.000 et 23.000 ans avant notre ère.

Comme il s’agissait d’un gisement de plein air, seule l’industrie lithique a été conservée à la Font Pourquière. On n’a donc pas retrouvé de traces de la faune de cette époque. On peut cependant établir des parallèles avec d’autres sites régionaux. Selon les séquences on devait donc trouver tout le cortège des animaux des steppes (rhinocéros laineux, antilope saïga), de la haute-montagne (chamois et bouquetin), de la prairie (cheval, bison) ou de la toundra (renne, à titre occasionnel en Provence). Une espèce proche de l’âne (l’Equus hydruntinus) qui avait besoin d’un climat doux à modérément froid paraît en outre avoir apprécié le Sud-Est : sa présence traduit probablement le répit que les oscillations tempérées, pour brèves qu’elles fussent, ont amené dans les rigueurs glaciaires.
Parmi les grands prédateurs on peut toujours évoquer le lion, la hyène et le lynx des cavernes, la panthère, un loup plus grand que les loups actuels et un chien sauvage originaire d’Asie : le dhôle. L’ours brun et l’ours des cavernes continuaient à disputer opiniâtrement aux hommes les abris qu’ils fréquentaient tous trois.

Le Würmien IV et le Tardiglaciaire : limites et questions de datations.

On distinguait il y a quelques années encore vers -18.000 (16.000 avant notre ère) un bref Interwürmien III-IV que l’on appelait interstade de Lascaux. Il introduisait un Würmien IV auquel on reconnaissait une durée de quatre à cinq millénaires environ19, jusqu’à l’oscillation tempérée d’Alleröd.
Aujourd’hui on placerait plutôt cet Interwürmien III-IV pendant l’oscillation ou interstade de Laugerie, entre 21.500 et 20.500 environ avant notre ère.
La plupart des climatologues préfèrent en outre individualiser après l’interstade de Lascaux un Tardiglaciaire faisant suite au Würmien IV à proprement parler20. Ainsi la durée impartie à ce Würmien IV ne varie pas sensiblement (cinq millénaires) mais elle se trouve vieillie de quelque cinq millénaires.
On divise alors le Tardiglaciaire en trois séquences bien individualisées : la séquence encore très froide du Dryas I ou Dryas ancien (pendant laquelle s’est néanmoins amorcé le Grand Réchauffement), l’interstade de Bölling-Alleröd (deux oscillations « chaudes » où l’on remonte au-dessus de -2,5 °C en température moyenne estivale par rapport à l’actuel, séparées par un bref Dryas II) et le Dryas III ou Dryas récent.
Pour ces trois périodes les chronologies récemment retenues sont les suivantes :

Il s’agit là de chronologies calibrées.

Au départ en effet, les datations proposées pour les périodes glaciaires ou le Postglaciaire étaient des chronologies estimées, souvent à partir de l’épaisseur des sédiments accumulés.
Par la suite, pour certaines de ces périodes, on a utilisé la radio-datation. On s’est en effet aperçu que les organismes vivants contenaient des substances très faiblement radio-actives qui s’effaçaient progressivement et lentement après la mort de ces organismes. Il suffisait donc de mesurer la quantité résiduelle de ces substances pour savoir à quel moment ils étaient passés de vie à trépas.
Tout s’est compliqué lorsque l’on a découvert que selon les périodes la quantité de ces substances radio-actives avait varié — en fonction par exemple de l’activité solaire pour le C14 (Carbone 14, isotope radio-actif du C12 ordinaire). La quantité initiale de substance radio-active fixée par les organismes n’était donc pas toujours la même !Planche 022 - Variation de la quantité de Carbone 14 contenu dans l'atmosphère
On a alors cherché à « calibrer » les datations obtenues par le C14, à les aligner sur la réalité. Mais encore fallait-il pouvoir appréhender celle-ci.
Pour ce faire, on a fait appel aux listes royales égyptiennes — et plus récemment à la dendrochronologie. Tout le monde s’est amusé un jour ou l’autre à mesurer l’âge d’un arbre abattu en comptant ses cercles de croissance. Ces cercles sont irréguliers : ils sont plus larges les belles années (quand l’arbre a bien poussé) et plus étroits les mauvaises. On peut donc, pour un arbre vieux de plusieurs siècles, tracer une courbe de croissance assez précise liée au climat. C’est ce dont s’occupe la dendrologie.
Mais on peut aller plus loin. Si l’on trouve dans une charpente toute proche de notre premier spécimen les restes d’un très vieil arbre qui a été abattu alors que ce premier spécimen avait quelques décennies seulement, les courbes de ces deux arbres vont se recouper sur ces quelques décennies et permettre de descendre sans discontinuité beaucoup plus bas encore dans le temps. Et ainsi de suite de témoin en témoin : Grâce aux recherches effectuées dans des tourbières, dans les Alpes comme en Irlande, on a réussi à atteindre les temps reculés du Dryas récent, voire de l’interstade de Bölling-Alleröd. Or les troncs étudiés ainsi, par la dendrochronologie, peuvent être livrés à l’analyse du C14 résiduel : la comparaison, et la « calibration », sont donc possibles…
Au-delà, jusque vers 21.000 av. J.-C. environ, on peut aussi comparer les dates fournies par le C14 résiduel et le couple uranium-thorium dans les coraux fossiles des mers chaudes.
D’une manière générale, la « calibration » des datations par le radiocarbone amène à vieillir plus ou moins sensiblement celles-ci - plus ou moins, car la teneur en C14 initial a connu comme on l’a vu des hauts et des bas.
On peut donc proposer à partir du Würmien IV des chronologies en années réelles (ou années solaires). Pour les datations plus anciennes, en dépit des promesses de l’analyse du couple uranium-thorium, on n’a toujours accès qu’aux résultats C14 non calibrés, conventionnels, des laboratoires.

Le problème, actuellement, lorsqu’on lit un ouvrage traitant de préhistoire, c’est que l’auteur n’a pas toujours pensé à indiquer s’il faisait référence à des données C14 conventionnelles ou calibrées. En général ce sont des données conventionnelles.
J’ai pris le parti ici de calibrer toutes les datations proposées, qu’il s’agisse d’analyses radiocarbone conventionnelles ou qu’elles proviennent d’estimations réalisées en corrélation avec ces analyses22. La chronologie proposée dans cet ouvrage à partir du Würmien IV est donc une chronologie réelle, en années solaires - ou tentant de s’approcher au mieux de la réalité, car il ne s’agit que d’estimations. Les datations énoncées plus haut pour la glaciation würmienne sont forcément plus imprécises - indicatives, tout au plus, de durées relatives entre les grandes périodes considérées.
Le hic, bien sûr, c’est le passage de l’un à l’autre de ces systèmes de datation : pour respecter un intervalle raisonnable entre l’interstade de Laugerie qui marque le début du Würmien IV (vers 21.500 avant notre ère en données calibrées, aux limites des capacités actuelles de calibration) et l’oscillation de Tursac évoquée un peu plus haut (entre 22.000 et 21.000 environ avant notre ère en données conventionnelles), il a bien fallu vieillir tout à fait arbitrairement celle-ci — de deux millénaires, en l’occurrence.

Climat, végétation, faune au Würmien IV et au Tardiglaciaire.

C’est donc au Würmien IV, malgré sa relative brièveté, que sont associés les froids les plus intenses de la glaciation, vers 19.500 avant notre ère23.
Dans un contexte très rigoureux et très sec, on trouvait alors en Provence des chamois, des bouquetins, des antilopes saïgas et des chevaux (couramment associés aux rennes au-delà du Rhône) qui trahissent des paysages évoluant entre la steppe et la toundra.

Le Tardiglaciaire se présente comme une période plus heurtée. Malgré son nom, la deuxième moitié de la séquence est marquée par le Grand Réchauffement qui a débuté vers 14.500 avant notre ère. Mais il y avait beaucoup à rattraper : il a fallu vaincre l’inertie des milliards de mètres cubes de glace accumulée aux pôles et dans les gigantesques glaciers continentaux. Outre qu’il était très sec, le Dryas ancien (16.000-13.000 av. J.-C.) pendant lequel se place l’essentiel de l’épisode, peut donc être considéré comme une période glaciaire. Les températures moyennes estivales qui à son commencement devaient se situer à 10 °C en dessous de l’actuel, étaient encore à -2,5 °C environ à son terme. Pour mémoire, le Petit Âge Glaciaire ne représente qu’une péjoration de 1 à 1,5 °C — et même moins selon certains chercheurs… De surcroît ce n’était pas fini. Si l’interstade d’Alleröd (12.000-11.000 av. J.-C.) a vu les températures moyennes estivales atteindre un niveau proche de l’actuel, le Dryas récent pour sa part (11.000-9.200 av. J.-C.) a marqué un nouveau recul sensible de celles-ci (de -1° à -2 °C environ selon l’Autrichien S. Bortenschlager)24.
Des vents violents ont en outre parcouru le pays à la fin du Dryas ancien et pendant le bref Dryas II qui sépare les oscillations de Bölling et d’Alleröd.
Enfin, alors que le froid continuait de reculer par à-coups, avec de brusques retours, le Dryas récent est marqué par une alternance de brèves phases humides et de temps secs. Ces derniers s’accompagnant de violents orages, dans la deuxième moitié de la séquence le Coulon a connu des crues de plus en plus fortes.

Pendant le Tardiglaciaire, la végétation a hésité entre des formations herbacées à pins sylvestres où les buis occupaient un espace important, et un ensemble forestier à pins et chênes dominants dans lequel la représentation des autres grands feuillus a varié selon le volume des précipitations du moment.
Au Dryas ancien prévalaient encore ainsi les steppes chères à l’antilope saïga. Mais au XIII° millénaire avant notre ère, pendant l’oscillation de Bölling, on trouvait à la grotte de l’Adaouste à Jouques le chêne pédonculé, l’ormeau, le noisetier, l’aulne, ainsi que le platane, le pistachier et le chêne vert. En Languedoc apparaissait pour la première fois l’amandier sauvage (Amygdalus). Et au XII° millénaire avant J.-C. encore (oscillation d’Alleröd) le noyer, le tilleul, l’aulne et le prunier sauvage poussaient à l’abri de Chinchon à Saumane-de-Vaucluse.
Cette forêt de feuillus s’est à nouveau dégradée, peu à peu, en un couvert forestier plus rare au Dryas récent (prairies, bois de pins sylvestres) avant que des essences plus méditerranéennes reprennent le dessus à la fin du X° et à l’aube du IX° millénaire.Planche 023 - Courbe des températures moyennes estivales au Tardiglaciaire et au Postglaciaire

Dans ce contexte général la faune a lentement poursuivi son évolution vers un ensemble moderne. A ce titre, il faut rappeler que le chevreuil est toujours présent dans le Luberon et le cerf dans les Monts de Vaucluse. Quant au lynx, le dernier de la région n’aurait été abattu qu’en 1777 ou 1779 à Saint-Christol — et le dernier loup du Luberon aperçu en 1922 à La Bastide-des-Jourdans, au cours d’une battue au sanglier25.
Pendant le Dryas ancien (entre -16.000 et -13.000) dans l’abri n° 1 de Chinchon à Saumanes de Vaucluse, la présence du bouquetin, de la marmotte et du mammouth (dont on a retrouvé un fragment de défense) témoigne toujours de froids persistants. Malgré le relèvement des températures qui a commencé à se dessiner vers 14.500 avant notre ère, celles-ci restaient fort basses. C’est d’ailleurs encore à cette époque que le renne semble être devenu assez fréquent de ce côté-ci du Rhône : on le retrouve également à Chinchon. L’antilope saïga, qui paraît avoir connu là ses plus beaux jours, est un bon marqueur d’une sécheresse confinant à l’aridité.
Mais après cette séquence la situation est devenue un peu confuse — en tout cas très contrastée. En effet les espèces liées au froid sec ont bien résisté. Le renne, ainsi, s’est installé dans les Monts de Vaucluse où il allait réussir à se maintenir encore quelque temps. Parallèlement vers -12.000 on retrouve l’antilope saïga dans des échantillonnages de faune du Dryas II (en compagnie du cheval et du bison des steppes) et même du Dryas récent entre 11.000 et 9.200. Mais la présence de l’élan au Dryas II traduit sans doute déjà une extension de la forêt jusque pendant les séquences froides. Naturellement cette progression est plus nette encore durant les séquences tempérées : dès l’interstade de Bölling (entre -13.000 et -12.000) le cerf et le chevreuil ont supplanté le cheval et le bouquetin dans les quelques échantillonnages de faunes réalisés ici ou là. Pendant l’interstade d’Alleröd (entre -12.000 et -11.000) ils vont littéralement dominer ceux-ci, parfois accompagnés du cerf mégacéros à la ramure démesurée (3,50 m d’envergure pour les plus grands) appelé lui aussi à disparaître sous peu. Finalement, seule la tendance à l’assèchement du climat qui s’est fait jour à certains moments paraît contrarier cette évolution générale : pendant les séquences concernées (la fin du Dryas récent par exemple) on a pu noter une régression sensible du cerf, du chevreuil et du sanglier allant de pair avec la raréfaction du couvert forestier.
Enfin il faut noter dans les échantillonnages la persistance d’animaux qui ont connu les grands froids sans en être spécialement tributaires. C’est le cas de l’ours brun (dont on a retrouvé les restes jusqu’au début de l’âge du bronze dans les gorges du Verdon et dans une grotte de la forêt du Toulourenc à Brantes derrière le Ventoux) et de l’aurochs ou grand bœuf sauvage : déjà présent pendant les petites oscillations à tendance tempérée du Würmien III, on va retrouver ce dernier jusqu’au Néolithique.
Dans l’ensemble le terme de la glaciation paraît avoir été marqué par un appauvrissement de la faune. De très gros animaux (les ours des cavernes, les rhinocéros laineux, les rhinocéros de prairie, les mammouths, les bisons des steppes notamment) ou des animaux qui vivaient en grands troupeaux (les chevaux, les rennes) ont disparu, entraînant avec eux tout le cortège de leurs prédateurs : les lions, les hyènes ou les lynx des cavernes…

L’occupation humaine au Würmien IV et au Tardiglaciaire.

On a signalé des traces d’occupation à la station des Molières à Robion, dans l’abri de la Grande Côte et à la station du vallon des Mians à Gordes, dans la grotte de Valloubeau ou Vauloubaud à Saint-Saturnin-lès-Apt, aux stations de la Font Pourquière à Lacoste et de Roquemaure à Bonnieux, dans l’abri de Recougourdière à Apt, à la station des Trécassats déjà connue pour l’exploitation du silex au Moustérien, de même que dans la grotte de la Falaise à Mérindol qui avait été fréquentée elle aussi au Moustérien… Ce ne sont, pour la plupart, que des stations secondaires dont l’occupation demeure parfois difficile à situer précisément dans le Würmien IV et le Tardiglaciaire. C’est ailleurs qu’il faut chercher des sites plus représentatifs.
Là encore, ce sont en premier lieu les contreforts septentrionaux du Luberon et la vallée du Coulon qui ont livré des traces de la présence des hommes.
Ceux-ci ont fréquenté plusieurs sites où se superposent différents niveaux d’occupation qui enchaînent Tardigravettien, Magdalénien (culture baptisée du nom de la grotte de la Madeleine à Tursac en Dordogne, s’étageant de 18.000 voire 19.000 jusqu’à 12.000 environ avant notre ère) et Azilien (XII° — IX° millénaires, du nom de la grotte du Mas d’Azil en Ariège). Celui-ci paraît déborder quelque peu le cadre du Tardiglaciaire pour mordre sur la première des séquences du Postglaclaire que l’on appelle Préboréal.
Au Dryas ancien (entre -16.000 et -13.000) les hommes ont occupé l’abri Soubeyras à Ménerbes sur la rive gauche du Coulon, face aux Beaumettes. On y a retrouvé une industrie tardi-gravettienne plus évoluée que celle que nous avons déjà rencontrée à la Font Pourquière à Lacoste au Paléolithique supérieur.
La fin de ce Dryas ancien a retrouvé les Préhistoriques dans ce même abri et celui de Roquefure sur les rives du Coulon, ainsi qu’à la grotte de la Combette dans le Luberon. Tous trois, occupés temporairement, ont alors livré du Magdalénien. La grotte de la Combette (distincte de l’abri du Pont de la Combette évoqué plus haut au Moustérien) constitue donc le seul site du Paléolithique supérieur connu dans le Luberon à proprement parler. On y a découvert les restes de sols réalisés avec de grandes dalles de molasse qui attestent le souci de l’homme d’améliorer les conditions de son habitat. Mais il est vrai que la matière première ne manquait pas : l’érosion avait fortement délité les parois et le plafond de l’abri. La question de l’origine « humaine » de ces sols se pose donc toujours - ou le degré d’intervention nécessaire à leur réalisation.
Aux XII°, XI° et X° millénaires enfin (Alleröd et Dryas récent) on a repéré le passage des hommes à l’abri Soubeyras à Ménerbes, dans l’abri de Roquefure et dans la grotte de la Combe Buisson à Lacoste. Ils renferment tous trois des témoins sporadiques d’un Magdalénien terminal évoluant vers l’Azilien, puis de l’Azilien lui-même (Roquefure, la Combe Buisson).Planche 024 - Le Luberon au Paléolithique supérieur

L’explosion de l’art… et ses prolongements.

En plus d’un abondant matériel lithique, le site de la Combette a fourni en 1930 à A. Moirenc une fort belle tête d’oiseau, découpée et gravée dans une mince plaque de schiste (hauteur 5,9 cm ; épaisseur 0,6 cm) : sur chaque face sont gravés l’œil et la ligne séparant les deux parties du bec26. Pendant longtemps, c’était là le seul témoin de l’art du Paléolithique provençal.Planche 025 - Un exemple d'art mobilier dans le Luberon au Paléolithique final, l'oiseau de la Combette
Aujourd’hui il a été relégué au second plan par les magnifiques peintures rupestres de la grotte Cosquer — chevaux, bisons, chamois, bouquetins, cerfs, félin et, plus extraordinaire encore, pingouins et phoques. Ces représentations sont bien plus anciennes : la fréquentation de ce site exceptionnel, qui s’est déroulée en deux séquences, aurait en effet débuté dès le milieu du Würmien III (entre -25.500 et -24.500, en données conventionnelles) pour se poursuivre vers ‑17.000 / -16.500 (en données conventionnelles, soit environ 20.000 ans avant J.-C en données calibrées pour cette dernière date, peu avant le maximum glaciaire)27.

Au-delà de l’émerveillement que suscitent ces découvertes, l’art paléolithique pose toujours autant de questions.

Son unité apparente à travers les millénaires est déjà assez impressionnante : elle permet en effet à un néophyte d’en identifier bon nombre de productions au premier coup d’œil, même si leur authentification est affaire de spécialistes et suscite parfois bien des polémiques, comme ce fut le cas pour la grotte Cosquer. Il semblerait aujourd’hui qu’on peut voir dans cette unité le reflet d’une étape dans l’évolution du cerveau humain, exactement comme le Moustérien que l’on retrouve aussi bien chez les Néandertaliens que chez les ancêtres des hommes modernes. Et comme dans le cas du Moustérien on peut trouver à l’intérieur de ce cadre, au-delà de leur parenté générale, des formes d’expression très différentes — dans lesquelles les plus travaillées ne sont pas toujours les plus récentes, comme on peut le voir à la grotte Chauvet.

La signification qu’il faut accorder à ces œuvres est autrement complexe à démêler. Devant la difficulté de la tâche, voire son impossibilité, certains scientifiques ont proposé d’en faire l’inventaire précis et détaillé sans chercher davantage à en expliquer le sens. La plupart cependant tentent encore de comprendre pourquoi les Préhistoriques se sont donné la peine de se glisser, parfois très malaisément et très dangereusement, jusque dans les entrailles de la Terre pour y peindre et pour y graver des représentations diverses — mais aussi disposer des pierres selon un ordre précis, griffer et rayer les parois ou insérer des centaines de petits morceaux d’os ou de silex dans certaines fissures de celles-ci. La représentation d’une véritable genèse des animaux, nés des entrailles de la Terre, reste une piste intéressante lorsqu’ils sont figurés. Mais comme telle elle ne s’applique qu’à une toute petite partie des diverses interventions humaines dont on peut relever les traces dans les grottes.
Il y a maintenant une dizaine d’années, une étude a proposé une lecture plus globale de la question28. Elle faisait la part belle au chamanisme. De fait celui-ci est certainement le phénomène religieux le plus important que l’humanité ait connu : sans avoir fait l’objet d’aucun prosélytisme il a éclos sous toutes les latitudes et à toutes les époques. Cela tient vraisemblablement à son essence. Au départ, le chamanisme paraît en effet procéder d’une faculté naturelle du cerveau d’Homo sapiens sapiens qui dans certaines conditions bien particulières le place dans un état second, que l’on qualifie de conscience altérée. Cet état de conscience altérée peut relever d’une origine naturelle (due à la douleur, ou à la fièvre) ou bien cultivée (par exemple par le jeûne, la danse, la méditation, ou encore l’absorption de substances hallucinogènes). Il prend l’aspect d’un véritable voyage dans un monde qui mêle plus ou moins étroitement le réel et l’hallucination et qui peut mener jusqu’à la transe, au « monde des esprits » des chamanes. Selon les neuropsychologues ce voyage emprunte toujours le même parcours, passe toujours par les mêmes étapes, les mêmes visions. Or certaines représentations schématiques figurées sur les parois des grottes coïncident parfaitement avec les visions correspondant aux premières étapes du processus. En outre l’accès au « monde des esprits » se fait toujours par une sorte de tourbillon, de tunnel ou de puits horizontal ou vertical que le « voyageur » emprunte. Dans la Nature, les grottes offrent la réalité la plus proche de ce tunnel ou puits horizontal — et une vision tourbillonnante s’exprime clairement à Lascaux… Enfin au terme de son voyage, dans la transe elle-même, l’homme se prend généralement pour un animal, son « totem » pour certaines cultures où le chamanisme a joué un rôle important29. Certaines figurations animales pourraient donc représenter les chamanes eux-mêmes — ce qui expliquerait pourquoi on a peint ou gravé des animaux qui n’entraient souvent que fort peu dans le tableau de chasse de la tribu des artistes.
J. Clottes et D. Lewis-Williams sont allées plus loin : ils ont proposé de voir dans les parois des grottes la limite entre le monde des hommes et le « monde des esprits » qui aurait palpité derrière pour les chamanes de la préhistoire. Les représentations de certains animaux accrochées au relief des parois trouveraient là une signification nouvelle et profonde — de même que les nombreux témoins qui parsèment le sol, la glaise des parois et jusqu’aux fissures de celles-ci.
Mais comme pour le degré d’évolution des Néandertaliens, leur théorie a suscité bien des réserves et bien des critiques. A cela plusieurs raisons.
En premier lieu, dans un monde résolument bien-pensant, qui se veut convenable et… correct à tout point de vue, une théorie scientifique prenant en compte le recours éventuel à des drogues pour expliquer ce que l’on a considéré comme le summum de la culture paléolithique — et jusqu’à la fameuse « chapelle Sixtine de la préhistoire » (Lascaux) — a sûrement de quoi heurter profondément certains esprits. Mais il y a plus, sans doute.
Si l’on affirme en effet que par le chamanisme l’Homo sapiens sapiens n’a fait que composer avec une faculté naturelle de son cerveau — qui lui échappe complètement et qu’il a seulement tenté là de rationaliser — c’est son libre arbitre que l’on met en question, et toute une tradition que l’on pourrait faire remonter au moins jusqu’à Epictète30. On savait déjà que les facultés mentales de l’homme sont le fruit de l’organisation que la Nature, à travers quelques brefs millions d’années d’évolution, a donnée à son cerveau. Un hasard, en somme. On pouvait penser, ou rêver, que les créations de ce cerveau, une fois que la Nature l’avait produit, s’étaient émancipées de ses propres contingences matérielles — que la machine à penser n’interférait pas sur la pensée, ne gauchissait pas celle-ci. Mais si l’on doit envisager que les constructions de notre cerveau restent étroitement dépendantes de sa structure neurophysiologique (ce qui n’a finalement rien de surprenant) et que la vision même que l’homme s’est donnée du monde n’a fait parfois que répondre de cette organisation, c’est toute une Raison qui vient à chanceler — au profit d’une autre Raison, qui reste à inventer31… et c’est vertigineux.
Ce n’est certes pas une idée neuve : on peut lire déjà dans un passage du Mahâbhârata que « L’homme, malgré lui, est mis en action par les qualités de sa matière »32. Mais cela revient bel et bien à ôter tout caractère de raison à certaines constructions du cerveau de l’homme qui ont guidé celui-ci depuis des millénaires — au premier rang desquelles, bien sûr, les religions : les expériences de mort clinique33, telles qu’elles ont été souvent relatées, semblent en effet assez proches d’un état de conscience altérée pour que se pose la question de l’origine de tous les au-delàs. Certes dans le cas d’une expérience de mort clinique, le tunnel ou tourbillon de lumière qu’emprunte le « voyageur » débouche dans ses descriptions classiques sur un état de paix et de sérénité fort différent du « monde des esprits » auquel la transe du chamane conduit celui-ci. Mais ce pourrait être simplement après tout parce que l’absence d’irrigation du cerveau amène physiquement, presque mécaniquement celui-ci à créer des substances chimiques différentes : phénomènes naturels donc, que l’homme aurait tenté là encore de rationaliser par des constructions mentales… dans lesquelles il se serait, finalement, enfermé lui-même.
L’idée d’un au-delà paraît être née avec l’homme de Néandertal à qui l’on doit les premières sépultures. Il faudrait donc le comprendre dans le champ d’étude du chamanisme. Pourtant sans que ses capacités mentales aient été inférieures à celles de l’homme de Cro-Magnon, l’homme de Néandertal (à qui l’on doit par ailleurs la première flûte en os) n’a pas dû atteindre le moment de son histoire où un art pariétal aurait pu éclore : il s’est éteint avant — peut-être, comme on l’a vu, parce que l’horloge biologique de son espèce, inscrite dans ses gènes depuis son apparition, ne lui a pas permis d’atteindre ce point de son évolution, à la différence du moment propice au développement du Moustérien qui est commun, lui, aux deux espèces d’Homo sapiens.
Finalement ce qui étonne le plus dans le chamanisme, c’est qu’il aît pu s’imposer durablement aux sociétés dites primitives dans lesquelles il s’est manifesté. Il faut certes compter avec la crédulité inhérente, en la matière, à Homo sapiens sapiens. Au moins celle-ci s’explique-t-elle ici en partie par sa confrontation à des phénomènes échappant à son entendement, tel que l’état de conscience altérée. Mais on peut imaginer que l’on réclamait à ses servants des réponses autrement pratiques, concrètes et précises — concernant le gibier, notamment, pour de grandes chasses — que celles que l’on a demandées aux religions qui l’ont remplacé dans les sociétés considérées comme évoluées. Même si elle peut prêter à sourire, voire à grincer, car c’est la porte ouverte à bien des impostures, la question de ressources méconnues du cerveau humain n’est peut-être pas si vaine : bien qu’elle fût très critique envers la majorité des lamas tibétains — héritiers du chamanisme Bön qui régnait sur les contreforts des Himalayas avant le VIII° siècle — Alexandra David-Néel n’avait pas manqué pourtant de répertorier chez eux des phénomènes « supranormaux » liés pour la plupart à des états de transe34. Et aujourd’hui le Mc Govern Institute du MIT (Massachusets Institute of Technology) étudie très sérieusement et scientifiquement la méditation de certains grands lamas qui possèderaient les mêmes extraordinaires capacités mentales, dont l’une des plus communes demeurerait la transmission de pensée35.
Toutes ne nous entraîneraient pas aussi loin, mais les hypothèses restent nombreuses pour tenter de comprendre un peu, sinon d’expliquer, les divers témoins que nous ont laissés les hommes du Paléolithique supérieur. Elles ne se contredisent pas forcément, bien au contraire : dans les parois rupestres des chamanes, toutes palpitantes du « monde des esprits », on peut ainsi aisément retrouver la matrice de la Terre, source de toute vie.
Il ne faut pas oublier enfin, même s’il existe des fils conducteurs ou des traits d’union — et le chamanisme pourrait être un de ceux-là — que l’art pariétal, au-delà de l’unité technique que l’on a déjà évoquée, recouvre très vraisemblablement des réalités et des sens très différents d’un site à l’autre et d’une époque à l’autre.

Les questions posées par l’art paléolithique ne se limitent pas toutefois à son universalité ou à l’interprétation que l’on peut faire des diverses formes qu’il a pu revêtir. Certaines grottes, comme la grotte Cosquer, ont été fréquentées à plusieurs milliers d’années d’intervalle. Or il existe souvent un grand nombre de cavernes a priori tout aussi propices situées à proximité immédiate. Doit-on alors envisager que le choix d’une grotte déjà ornée a relevé de la chance d’un découvreur préhistorique, ou bien procédé du souvenir d’un lieu magique transmis précieusement de génération en génération — même alors que ce lieu magique n’était apparemment pas fréquenté ? La piste du chamanisme ouvrirait là encore une autre voie : l’aspect de l’entrée de certaines grottes, qui malheureusement nous demeure inconnu dans les temps préhistoriques, aurait pu revêtir une importance capitale — pour peu que l’on admette qu’il n’ait pas ou peu changé tout au long des périodes glaciaires. Dresser le portrait de l’entrée des grottes ornées à l’époque préhistorique, mais encore recenser les ressources rupestres potentielles autour d’une grotte connue, et établir une étude statistique des probabilités de voir redécouvrir cette grotte ou de trouver une nouvelle caverne voisine constituerait un sujet d’étude inédit… et passionnant. Ce serait en effet toute la faculté des hommes préhistoriques à se souvenir de leurs grands ancêtres, toute la vigueur de leur tradition orale donc, à travers des dizaines ou des centaines de générations, qui se pourrait éventuellement entrevoir là…
Les choses avancent, déjà. La découverte ces dernières années d’une série de très belles grottes ornées absolument vierges (grotte Cosquer, grotte Chauvet en Ardèche, grotte de Cussac en Dordogne pour les plus célèbres d’entre elles) a relancé les études sur ces cavernes.
A la grotte Chauvet, connue pour ses magnifiques félins, on a découvert que le soin de décorer certains panneaux a ainsi été confié à un(e) adolescent(e) ou à une femme : cela ressort nettement de la taille des paumes de mains qui constituent là l’élément décoratif. Il faudrait donc imaginer une société relativement ouverte, où les rôles n’étaient pas entièrement distribués par l’âge et le sexe, où les talents étaient recherchés et sollicités, et où l’apprentissage d’une technique ou d’un art, fût-il sacré (pour autant qu’il y ait du sacré dans les représentations rupestres) se devait de commencer tôt.

Parvenu au degré de maturité qui le lui permettait, l’homme a alors progressé dans toutes ses capacités d’expression artistique : l’art mobilier en offre de splendides exemples tant avec les modelages en argile que les sculptures sur ivoire, os ou bois de renne — voire sur pierre comme l’oiseau de la Combette.
Plus modestement, mais aussi plus couramment, on assiste encore à la première grande explosion des objets de parure, et de nombreux sites ont alors livré une fantastique collection de pendeloques en tous genres : dents et griffes percées, mais aussi os ou ivoire sculptés.

Les industries lithiques du Würmien IV et du Tardiglaciaire.

Pendant le Tardiglaciaire la présence d’industries faisant référence à diverses grandes cultures du Paléolithique supérieur (Gravettien, Magdalénien) ou de l’Épipaléolithique (Azilien) traduit une certaine accélération du processus d’évolution. En même temps s’est fait jour une nette différenciation par zones géographiques - presqu’une certaine régionalisation, déjà.

Par ailleurs le Paléolithique supérieur a vu s’imposer une nouvelle technique de taille. Les hommes cette fois-ci ont privilégié les lames (éclats allongés de quelques millimètres seulement d’épaisseur, aux bords extrêmement tranchants)36.
En fait on connaissait celles-ci depuis longtemps, au Paléolithique moyen et même au Paléolithique inférieur, mais ce n’est qu’à cette époque que leur débitage systématique paraît s’être imposé comme une évidence.
Pour obtenir des lames, l’artisan préhistorique devait d’abord dégrossir un bloc de silex jusqu’à lui donner sensiblement la forme d’un cylindre muni d’une arête longitudinale : plus simplement il pouvait aussi prendre un galet de silex et se contenter d’en faire sauter des éclats de manière à former une crête. En exerçant une pression au sommet de celle-ci, on détachait alors une lame de la longueur du nucleus. Mais ce qui demeurait le plus important c’est qu’en enlevant cette première lame (dite lame de crête) on produisait deux nouvelles arêtes de part et d’autre de celle-ci : moyennant une légère préparation du plan frappe au-dessus de ces arêtes, il était donc possible d’obtenir à nouveau deux lames… et ainsi de suite jusqu’à épuisement du nucleus.Planche 026 - Au Paléolithique supérieur, le débitage laminaire
Pour faciliter le travail, le silex était parfois chauffé dans le sable jusqu’à une température de 200 ou 300 °C, ce qui permettait d’obtenir des lames plus fines, plus longues et plus droites.
Mais les différences essentielles avec la méthode Levallois proviennent du fait que les éclats étaient détachés sur le pourtour du nucleus au lieu d’écrêter la partie sommitale de celui-ci - et que cette façon de faire engendrait un débitage « à répétition » où l’acte de détacher une lame préparait déjà le nucleus pour l’obtention à moindres frais de deux nouvelles lames, alors que le débitage Levallois réclamait une remise en forme de celui-ci : on a pu estimer qu’à partir du même bloc de silex, un artisan habile pouvait ainsi débiter jusqu’à six fois plus de pièces !

Pour autant toutes les industries lithiques du Paléolithique supérieur, qui définissent les grandes cultures, n’ont pas fait appel à cette technique de taille.
L’une des plus connues parmi ces cultures, le Périgordien ou Gravettien, l’a reléguée au second plan pendant la plus grande partie des 15.000 ans qui lui sont attribués. Des générations et des générations ont continué à travailler principalement sur des éclats, obtenus par une technique très voisine du débitage Levallois : ce sont donc de grands éclats et des pointes à face plane qui définissent en priorité le Tardigravettien de la Font Pourquière à Lacoste à la fin du Würmien III, même si l’on a retrouvé également des lames larges et des lamelles à dos bitronquées.Planche 027 - Industries provençales du Würmien récent et du Tardiglaciaire
Mais le Tardigravettien de l’abri Soubeyras, plus récent et plus évolué (ou plus dénaturé), est caractérisé, lui, par des lames à dos et troncature. Encore ces termes méritent-ils quelques explications : le dos d’une lame, c’est son côté non tranchant, plus épais, laissé brut ou rabattu par retouches pour faciliter la préhension et éviter de se couper. Quant à la troncature, c’est un tranchant perpendiculaire à la lame, ou en biseau peu accusé, obtenu par fracture de celle-ci ou retouche de l’une de ses extrémités.

Si les Périgordiens ont refusé le recours systématique au débitage laminaire il en est allé tout autrement des Magdaléniens : A la Combette, 94 % du matériel lithique était constitué par des lames ou des outils sur lames, généralement d’une grande finesse.
Près de 90 % d’entre eux par ailleurs mesuraient moins de 5 cm de longueur. Ceci marque une forte diminution par rapport à la taille des outils du Paléolithique moyen. Comme la primauté accordée aux lames, il y a là vraisemblablement une recherche d’économie de la matière première. Le recours aux outils composites a dû se généraliser, les petits outils obtenus pouvaient être fixés individuellement ou assemblés à plusieurs sur un support ou manche en bois.
A l’abri Soubeyras, les cinq niveaux magdaléniens ont livré des grattoirs (en progression de 7 à 22 % dans cette stratigraphie), des pointes à dos (de 5 à 7 %), des lamelles à dos (en régression de 46 à 33 %) et des burins (de 20 à 15 %).
On doit considérer les burins et les grattoirs comme des outils « vrais » (utilisables seuls, sans montage avec d’autres silex taillés) même s’ils pouvaient servir à différentes tâches. Très adaptables selon les besoins, les premiers servaient à poncer, régulariser, polir ou forer l’os, les bois végétaux ou animaux (cervidés), mais aussi à rainurer ceux-ci pour y fixer diverses formes d’outils. Emmanchés de différentes façons, les seconds étaient utilisés pour couper ou raboter l’os et les bois, mais aussi pour nettoyer les peaux. Les spécialistes qui étudient au microscope les micro-traces d’usure sur les outils préhistoriques en sont venus à distinguer deux gestes : la coupe positive qui s’effectue en poussant et apparente le grattoir à une gouge, et la coupe négative qui s’effectue en tirant et le rapproche d’une plane.
Pointes et lamelles à dos, par contre, destinées en priorité à épouser une armature, n’avaient semble-t-il pas de fonction propre au-delà du simple geste de couper sans se couper : elles ne se concevaient qu’en association, fixées sur un manche où elles pouvaient donner naissance à de nombreux outils (harpons, scies, couteaux entre autres…). C’est sans doute cette adaptabilité qui a fait d’elles les outils à tout faire, ou plutôt les éléments à tout faire des outils du Paléolithique final.
L’industrie osseuse reste caractéristique des cultures du Paléolithique supérieur. Elle a progressé elle aussi au Magdalénien. Outre de beaux harpons, tel celui à barbelures anguleuses retrouvé dans la grotte de l’Adaouste à Jouques, c’est en effet à cette époque que l’on doit rapporter le développement de l’aiguille à chas : plus besoin avec elle de recourir à un poinçon pour faire les trous dans les peaux à ajuster ensemble. Plus besoin surtout de pousser ensuite laborieusement le tendon d’animal servant de fil à travers ces trous. On pouvait en un seul geste percer et passer le tendon : ce n’est presque rien, mais c’est capital !

Avec l’Azilien, au XI° millénaire, on est entré dans l’Épipaléolithique. Littéralement, le terme signifie « sur (ou après) le Paléolithique » — et il en a perpétué les grandes orientations.
Selon un processus déjà perceptible dans le dernier Magdalénien (que l’on considère effectivement dans le Luberon comme une transition vers l’Azilien) les burins ont continué à régresser et les grattoirs à progresser, spécialement les petits grattoirs circulaires ou en forme d’ongle. Parallèlement à une évolution des catégories d’outils, la tendance à la diminution des dimensions de ceux-ci s’est confirmée.
L’Azilien enfin a connu de très nombreux faciès (profils culturels) locaux qui introduisent bien des nuances. Ainsi l’outillage en os est parfois signalé ici, mais il ne semble pas avoir revêtu l’importance qu’il a connue dans d’autres régions.

Chasse et pêche au Würmien IV et au Tardiglaciaire.

Pendant le Paléolithique supérieur et l’Épipaléolithique, les progrès n’ont pas porté que sur les méthodes de taille et la réalisation d’un outillage toujours plus performant. Les techniques et le matériel même de la chasse ont été concernés.
Pour chasser, l’homme disposait déjà de toute une panoplie de pièges, héritée des époques antérieures, à laquelle il faut ajouter la chasse à la battue (comme au Roc de Solutré, en Saône-et-Loire, où l’on poussait les chevaux affolés vers le vide). Peut-être utilisait-il aussi plus couramment le feu : c’est en effet à un moment assez imprécis du Tardiglaciaire, sans doute pendant le Dryas ancien, qu’il a appris à allumer rapidement celui-ci en heurtant vivement un silex contre une pyrite de fer37. Il pouvait en outre utiliser des appeaux, sifflets en bois (qui n’ont bien sûr pas laissé de traces) ou flûtes en os (dont la plus ancienne a été retrouvée en 1995 sur un site néandertalien de Slovénie). Mais ce n’est pas tout. Il avait alors également des instruments de jet : la fronde, les bolas et le lasso, et surtout le propulseur à sagaie.
Ce dernier mérite que l’on s’y attarde quelque peu. C’est une baguette ou planchette de 30 à 60 cm de longueur dont on connaît trois types : le type « mâle » présentant à sa tête un crochet sur lequel venait s’appuyer le talon de l’arme de jet, le type « femelle » creusé longitudinalement d’une rainure se terminant en cul-de-sac pour accueillir le talon de l’arme de jet, et le type « androgyne » muni d’une rainure et d’un petit éperon au bout de celle-ci. Dans tous les cas le pied de l’instrument était percé de trous destinés à accueillir des boucles de cuir qui permettaient au chasseur de bien tenir en main l’instrument.
Les plus connus, parce que les plus spectaculaires, sont les très beaux spécimens de type mâle ou le crochet terminal a donné lieu à une riche décoration exécutée dans la palmure d’un andouiller de renne ou de cerf.
En position d’attente, le chasseur tenait le propulseur sur son épaule. La sagaie était maintenue accolée contre sa tige, calée dans la rainure ou bien le crochet maintenant le talon évidé de l’arme. Celle-ci était en outre tenue par les doigts du chasseur passés dans les boucles de préhension du propulseur.
Pour décocher son trait, le chasseur lançait son bras en avant en prolongeant son mouvement de toute la longueur du propulseur. Lorsque les doigts du chasseur la lâchaient, le crochet empêchait que la sagaie glissât vers l’arrière. Le talon de celle-ci pouvait en outre être muni d’une boucle qui épousait la tête du propulseur et ne libérait celle-ci que lorsque le mouvement de rotation était achevé, imprimant à l’arme le maximum de puissance. La force développée est telle que l’usage du propulseur permet de doubler la portée d’une sagaie : un chasseur adroit pouvait ainsi tuer un cerf à près de 30 ou 40 mètres !Planche 028 - Au Paléolthique final, une nouvelle technique de lancer, le propulseur à sagaies
Les propulseurs sont connus au Magdalénien supérieur entre la Dordogne et les Pyrénées. Hors de cette zone on n’a découvert qu’un seul exemplaire en… Suisse. On n’en a donc pas retrouvé dans notre région. Compte tenu de la propagation des techniques au Paléolithique supérieur, on peut cependant penser que leur diffusion a été très large : tout simplement la plupart de ces armes, en bois ordinaire, n’ont pas dû se conserver aussi bien que les très beaux spécimens ornés, en bois de cerf ou de renne, découverts dans le Sud-Ouest de la France. On pourrait en dire autant des bâtons percés, caractéristiques cette fois de tout le Paléolithique supérieur et non plus du seul Paléolithique final, qui devaient servir à obtenir à chaud, par flexion, le redressement des éléments de sagaie en bois et en os, qu’il s’agît des hampes ou des pointes.
Le propulseur était particulièrement adapté à la chasse en terrain nu ou peu boisé : en effet la sagaie envoyée avec lui parcourt une trajectoire parabolique, en arc de cercle, qui s’accommode mal de la présence de branches ou de frondaisons dans lesquelles elle se perd. Dès lors que la forêt s’est réinstallée, ses jours étaient comptés. Il allait être complètement remplacé par l’arc - peut-être pendant l’interstade de Bölling-Alleröd, bien que l’usage de cette arme de chasse demeure assez hypothétique avant le Postglaciaire38.
Il n’est pas exclu, non plus, que la sarbacane ait également été utilisée ici ou là.

Comme toujours lorsque l’on parle de chasse, il ne faut pas oublier la pêche. Le Magdalénien et l’Azilien sont réputés pour la qualité de leurs harpons. Avec l’apparition au Magdalénien de l’aiguille à chas, on peut envisager aussi les premiers hameçons - d’abord simples aiguilles à doubles pointes percées en leur milieu d’un trou destiné à accueillir le tendon ou le crin servant de ligne, puis véritables hameçons incurvés. Avec les nasses mobiles en saule, ou les nasses permanentes en pierres (vers lesquelles on poussait le poisson en battant l’eau), ils permettaient de prendre anguilles, gardons, perches ou truites. Et la technique du fagot garni d’abats de viande, immémoriale, pouvait fournir les foyers préhistoriques en goûteuses écrevisses…

Les sites de la fin du Paléolithique supérieur et de l’Épipaléolithique renferment un autre sujet de débat : il s’agit des escargotières.
De fait les fouilleurs ont rencontré dans certains niveaux du Magdalénien et de l’Azilien des couches épaisses de coquilles d’escargots noircies par le feu (Helix nemoralis, escargot des bois). L’interprétation qu’il fallait donner à ces témoins a suscité de nombreuses divergences de vues.
En fait il semble qu’il faut discerner deux situations correspondant à des niveaux différents.
Dans les premiers, les hommes trouvaient encore aisément à se nourrir avec la chasse : comme à la Combette ce sont des niveaux où l’on rencontre les restes de cerf, de sanglier, voire de chevreuil, même si les lapins sont de loin les plus abondants. Il est vrai que les ressources fournies sont très différentes : le poids moyen de viande retenu pour un cerf (sans tenir compte de son âge) est de 75 kg - de 50 kg pour un sanglier, de 20 kg pour un chevreuil. Pour un lapin il est de 2 kg ! Ici les escargots (quelques grammes, multipliés par des dizaines de milliers de sujets) représentaient certainement un complément de ressources - parce qu’ils étaient abondants et faciles à ramasser.
Mais dans d’autres niveaux le gros gibier a pratiquement disparu. On trouve alors à côté des lapins plus ou moins bien représentés une micro-faune composée de diverses espèces de campagnols, de mulots, voire de musaraignes. La forêt avait reculé ou disparu, la sécheresse prévalait excepté sur le bord des rivières soumises à de redoutables caprices. On était apparemment ici dans un contexte de pénurie alimentaire plus ou moins accusée. Davantage qu’un complément de ressources les escargots ramassés sur les rives de ces cours d’eau au débit très irrégulier constituaient alors une donnée fondamentale de ces ressources. Apparue dès la seconde partie du Dryas récent, c’est cette situation qui a prévalu pour les derniers Aziliens à la fin du X° et au début du IX° millénaire, pendant la première séquence du Postglaciaire que l’on appelle Préboréal.

 

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