Histoire du Luberon Jean Méhu
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LES PREMIERS HOMMES DU LUBERON : LA BAUME DES PEYRARDS.

La glaciation du Riss pour sa part a débuté entre -250.000 et -200.000 ans pour faire place vers -120.000 ans à une période plus chaude que l’on a appelée interglaciaire Riss-Würm parce qu’elle sépare les deux périodes glaciaires du Riss et du Würm.

C’est un peu avant la fin de la glaciation rissienne, il y a 130.000 ou 125.000 ans, que la présence humaine a été attestée pour la première fois dans le Luberon1

A cette époque la Durance n’avait pas encore adopté le cours que nous lui connaissons aujourd’hui : bifurquant vers le sud après Mallemort, elle empruntait le passage, ou « pertuis », de Lamanon avant de traverser la Crau. Ce n’est qu’après la fin de la glaciation würmienne que, petit à petit, en plusieurs épisodes, elle devait rejoindre son lit actuel.Planche 010 - Une Durance erratique
Mais l’érosion avait déjà puissamment dégagé les flancs du Luberon. Le plateau qui un jour serait celui des Claparèdes s’était déjà vu profondément entailler par un Aiguebrun glaciaire, sans commune mesure avec le ruisseau moderne, d’un grand canyon peu différent de l’actuelle « combe » de Buoux. Les eaux tumultueuses de ce torrent, et les résurgences puissantes qui l’alimentaient, avaient créé de vastes abris naturels à la base des parois du canyon. C’est dans l’un d’entre eux, creusé dans la molasse miocène de la falaise qui le surplombe, que l’on a retrouvé les premières traces d’occupation humaine.

La station de la Baume des Peyrards s’ouvre en amont du hameau des Seguins, sur la rive droite de l’Aiguebrun qu’elle domine d’une vingtaine de mètres. Long de près de 50 mètres, c’est un vaste abri sous roche connu depuis 1808 même si ce sont surtout les travaux des années 1960 qui ont permis d’éclairer sa longue histoire : une histoire qui débute donc il y a quelque 125.000 à 130.000 ans avec les premiers hommes du Luberon.

DES HOMMES DIFFÉRENTS.

Au terme de la glaciation du Riss, l’homme pouvait déjà revendiquer une longue présence sur la Terre : de 2,5 millions d’années si l’on considère seulement l’apparition d’Homo habilis — mais de près de 6 millions d’années si l’on veut prendre en compte l’ancêtre « du millénaire » (Orrorin tugenensis) découvert en 2000 près du lac Boningo au Kénya : bien plus ancien que la petite Lucy (Australopithecus afarensis ; -3,1 millions d’années), il semblerait selon ses découvreurs qu’il ait été plus évolué que celle-ci !Planche 011 - Hominiens et hominidés
Vers -2 millions d’années en tout cas est apparu Homo ergaster qui s’est lancé à la conquête du Monde — à la suite cependant d’Homo habilis à qui il faut vraisemblablement attribuer certains outils très anciens connus hors d’Afrique, tels ceux de Saint-Eble en France, dans le Velay, qui dateraient de plus de 2 millions d’années ou ceux de Renzidong en Chine qui remonteraient à -2,2 millions d’années.
C’était ensuite au tour d’Homo erectus2(vers -1,8 millions d’années) d’entrer en scène. Capable assez tôt d’articuler des sons complexes, on lui doit de surcroît la découverte du feu (465.000 ans à Ménez Dregan en Bretagne, et peut-être même 600.000 ans à la grotte de l’Escale à… Saint-Estève-Janson, dans les Bouches-du-Rhône, tout près du Luberon), de même que les premiers signes gravés sur des os (-350.000 en Thuringe), et sans doute aussi les premières recherches esthétiques si l’on songe aux bâtonnets d’ocre retrouvés à la grotte de Terra Amata à Nice (‑380.000 ans). C’est également une forme évoluée d’Homo erectus qui en premier lieu semble avoir placé ses morts à l’abri des bêtes sauvages (dans l’aven sépulcral de Sima de los Huesos, en Espagne, daté de ‑300.000 ans environ). C’est encore lui le fameux homme de Tautavel (‑450.000 ans) et c’est lui enfin l’ancêtre direct des hommes de Néandertal3 comme de ceux de Cro-Magnon…

Mais alors, dans tout cela, qui étaient donc les premiers hommes du Luberon il y a 125.000 ou 130.000 ans ?
En l’absence de tout vestige osseux, on doit dire qu’il s’agissait probablement de pré-Néandertaliens. L’homme de Néandertal en effet n’est apparu dans sa forme accomplie qu’il y a 100.000 ans à peu près. En fait ceci ne pose pas vraiment problème : les plus vieux des anté-Néandertaliens ont été datés de -400.000 ans en Grèce, et durant l’été 2000 le Canadien Serge Lebel a exhumé au Bau de l’Aubésier à Monieux, dans les gorges de la Nesque, la mandibule d’un pré-Néandertalien datée de -200.000 ans.

Rien de tel cependant à Buoux. La trace laissée par les premiers hommes du Luberon consiste en un outillage lithique (outillage de pierre) qui annonce clairement de par ses formes et sa technique les industries qui allaient lui succéder. Durant 4 ou âge de la pierre taillée, c’est effectivement l’industrie lithique qui définit la culture à laquelle se rattache tel ou tel groupe.

UNE INDUSTRIE

Durant des dizaines et même des centaines de milliers d’années, les hommes préhistoriques ont taillé des outils à partir d’un bloc de silex qu’ils façonnaient par enlèvements successifs jusqu’à obtenir la forme souhaitée. Cela a commencé avec des galets aménagés par Homo habilis, simples galets fendus puis galets taillés sur une face (choppers en anglais). Le biface ou coup-de-poing (chopping tool), développé vers ‑1,3 million d’années en Afrique de l’Est par Homo erectus, constitue le produit le plus achevé de cette technique. C’est un outil en forme d’amande dont les deux bords étaient tranchants et qui pouvait avoir de nombreux usages. Ceux-ci transparaissent dans la diversité des formes qu’on lui connaît : il peut être ovalaire, en forme de lance (lancéolé), de cœur (cordiforme) ou d’amande (amygdaloïde). Mais pour autant ces usages demeurent assez imprécis en dehors des fonctions les plus simples : frapper, couper, tailler, dépiauter, racler, creuser, ou encore d’une manière plus aléatoire servir d’arme de lancer.Planche 012 - Industrie Prémoustérienne de Provence
Les éclats détachés du bloc de silex pendant la taille pouvaient être utilisés, mais tels quels et de manière accessoire.

Une autre technique, beaucoup plus élaborée, a cependant vu le jour très tôt elle aussi, peut-être même dès -1,7 à -1,6 millions d’années en Ethiopie5. Elle exploitait, systématiquement cette fois-ci, les éclats produits par la percussion d’une pierre, d’une branche, d’un os ou d’un bois de cervidé sur le rognon de silex. Dégrossissant tout d’abord ce bloc de silex, ou nucleus, les tailleurs préhistoriques le frappaient ensuite d’un coup sec pour obtenir un éclat aux bords tranchants, aisément utilisable tel quel pour scier, couper ou racler mais surtout facilement transformable, pour peu qu’on lui appliquât quelques retouches, en une multitude d’outils différents. Cette méthode de taille, fondée sur le débitage systématique d’éclats de différentes tailles et de différentes formes, allait connaître de nombreux perfectionnements.
Parmi eux, l’un des plus intéressants demeure le débitage Levallois qu’Homo erectus a découvert il y a environ 350.000 ans. Cette méthode de taille donnait d’abord au nucleus la forme d’une carapace de tortue, à la partie supérieure relativement plate, et aux bords verticaux : lorsque le tailleur frappait l’un de ces bords (préalablement préparé par quelques petits coups destinés à aménager un plan de frappe), il obtenait un gros éclat correspondant dans sa partie supérieure au sommet quasiment plat de la « carapace de tortue ». Cet éclat, lisse dans sa partie inférieure (bien que légèrement courbe, et renflé près du point de percussion) était donc de taille et de forme prédéterminées. Mais surtout cette technique permettait de reprendre le nucleus et de le retoucher afin d’en détacher un nouvel éclat selon le même procédé, et d’obtenir ainsi plusieurs ébauches de même forme générale et de même calibre. C’est ce que maîtrisait déjà le premier homme du Luberon.Planche 013 - Débitage Levallois

A la fin du Riss, l’industrie lithique de la Baume des Peyrards se caractérisait par la variété de ses outils sur éclats — et en particulier sur éclats Levallois qui représentait environ 44 % du matériel. Un grand nombre d’éclats restaient bruts (37 % du total) mais les racloirs ne comptaient pas moins d’une demi-douzaine de formes. Rien d’étonnant à cela : « Inventés » eux aussi par Homo erectus il y a 600.000 ans environ, les racloirs s’étaient déjà largement diversifiés en cette fin du Paléolithique inférieur, devenant un peu les outils à tout faire bien qu’ils fussent avant tout destinés au travail des peaux.
Tous les caractères énoncés rattachent l’industrie des Peyrards au Moustérien (du nom de l’abri du Moustier à Peyzac-le-Moustier en Dordogne) même s’il ne s’agit encore là, à proprement parler, que d’un pré-Moustérien.Planche 014 - Industrie moustérienne de la Baume des Peyrards (Riss 3)

UN HABITAT DANS SON MILIEU.

En ces temps reculés la Baume des Peyrards ne constituait vraisemblablement pour la tribu qui la fréquentait qu’un abri éphémère au cours de ses déplacements dans la région, ou encore une halte de chasse.
L’homme de cette époque maîtrisait le feu depuis longtemps. Dans la région les premières traces de feu d’origine indiscutablement humaine ont été retrouvées sur le site de Terra Amata, à Nice, et datent de près de 400.000 ans. On a vu qu’il est peut-être possible de les faire remonter jusqu’à 600.000 ans à la grotte de l’Escale à Saint-Estève-Janson6. Le feu était alors produit par frottement de deux morceaux de bois. Une bûche prise dans un bois assez tendre était creusée d’une encoche. On y plaçait ensuite le bout d’une branche en bois dur qui, frottée en tournant alternativement dans un sens et dans l’autre, produisait une chaleur suffisante pour enflammer la mousse ou l’amadou dont on avait garni le fond de l’encoche. On pouvait utiliser un archet, branche courbée par un tendon ou une lanière de cuir enroulés autour de la branchette de bois dur : le mouvement de va-et-vient qu’on lui imprimait faisait tourner celle-ci — qu’il fallait quand même maintenir solidement appuyée dans l’encoche à l’aide d’une pierre creuse ou d’un autre morceau de bois dur.
Sans doute les hommes n’hésitaient-ils pas, lorsque l’environnement le leur permettait, à allumer des incendies pour effrayer le gibier et le pousser vers un groupe de chasseurs ou un piège : ils savaient en effet creuser des fosses et utilisaient couramment des épieux de bois à pointe durcie au feu.
Dans le Luberon, on chassait le bouquetin, le cerf, et un grand bovidé sauvage (l’aurochs) plus rare cependant dans les reliefs de repas. Les fauves n’étaient apparemment abattus que pour leur fourrure : leurs os n’ont pas été brûlés par le feu, ils n’ont pas été fragmentés pour en extraire la moelle et on trouve une majorité de phalanges parmi les restes osseux, ce qui indique qu’il s’agit des restes de fourrures intégrales. A la même époque on a retrouvé dans la grotte du Lazaret à Nice les restes de loups, de renards, d’ours bruns, de lynx, et même d’une panthère - aux côtés de sangliers, d’une espèce de grand daim, de chamois, de lapins, de marmottes, et d’un grand nombre de petits rongeurs qui pouvaient constituer la proie des femmes, des enfants ou des vieillards devenus inaptes à la chasse au gros gibier.
C’est ce même groupe qui devait être chargé, en s’aidant au besoin de bâtons à fouir, du ramassage des herbes, baies, tubercules ou rhizomes - sans oublier les champignons - qui complétaient l’alimentation : jusqu’à l’avènement de l’agriculture, des millénaires plus tard, l’homme allait rester un chasseur-cueilleur (ou chasseur-collecteur). Et puisque l’Aiguebrun glaciaire coulait juste sous la Baume, on peut ajouter à ces ressources quelques truites que les hommes, à défaut d’hameçon, pouvaient prendre à la main ou à l’aide de nasses en saule tressé. Là où le profil des rivières le permettait, ils pouvaient en outre bâtir des pièges en pierre dans lequel se précipitait le poisson, effrayé par le bruit de l’eau que l’on battait vigoureusement en aval.

Le paysage que les premiers hommes du Luberon ont eu sous les yeux était bien évidemment très différent de ce que découvre aujourd’hui le promeneur. Si l’on effectue un rapprochement avec la région niçoise, mieux connue pour cette époque, on peut imaginer le vallon de l’Aiguebrun abritant de grands feuillus (notamment des hêtres) et les pentes du Luberon couvertes de pins sylvestres - tandis que les crêtes, plus froides et balayées par les vents, restaient le domaine des prairies d’herbes rases. C’est qu’en cette fin du Riss le climat demeurait très froid, et l’Aiguebrun devait être pris dans les glaces une grande partie de l’année.

L’INTERGLACIAIRE RISS-WÜRM.

Vers -120.000, cet ensemble climatique s’est modifié : l’interglaciaire Riss-Würm a succédé aux rigueurs de la glaciation rissienne. Les températures se sont nettement relevées alors que le climat paraît être demeuré assez humide.

Dans la région, on a retrouvé des traces de l’ormeau, du chêne blanc (ou chêne pubescent), du noyer, du charme, de l’érable champêtre, du peuplier, de l’aulne, mais aussi du micocoulier, du figuier, du laurier, du nerprun et de la vigne sauvage. Les pins sont représentés par trois espèces : le pin de Salzmann que l’on rencontre aujourd’hui dans les Cévennes, les Pyrénées orientales et l’Espagne, le pin nain (Pinus pumilio) actuellement présent dans l’Apennin, et enfin le pin d’Alep qui occupe la région de manière plus ou moins continue depuis près de deux millions d’années. Il semble donc que jusque pendant les rigueurs des glaciations des îlots de végétation tempérée ont survécu ici ou là le long du littoral.

Profitant de la douceur du climat, l’homme a déserté les grottes durant quelque 35.000 ans, et nous perdons alors sa trace dans le Luberon.
On l’a retrouvée à Murs, sur le site de plein air de la Bérigoule au nord du village. Les fouilles conduites entre 1988 et 1991 ont mis en évidence un matériel moustérien qui s’apparente déjà à celui que l’on rencontrera à la Baume des Peyrards au Würmien ancien, comportant toutefois une très forte proportion d’éclats bruts. Les conditions du site n’ont pas permis la conservation des os mais on a retrouvé une concentration de charbons de bois et d’argile rubéfiée, roussie, qui marquaient l’emplacement d’un foyer. Il semble que deux générations au moins de Néandertaliens ont fréquenté le site, y poursuivant la même activité de ramassage et de débitage du silex. Sans que l’on puisse parler véritablement d’atelier de taille du fait de l’absence de structures pérennes, on aurait là un site où les hommes savaient pouvoir venir s’alimenter en silex au cours de leurs déplacements.
Plus à l’est, il faut mentionner les stations du pont de la Blaque et de Rizan (ou Pra Rougien) à Oppédette, du chemin de la Poste à Vachères, du rocher de Guérin, des plateaux de Marceline (ou de la Méouline) et du Moulin-à-Vent (ou de Vendron) à Saint-Michel-l’Observatoire, des Clausses à Aubenas-les-Alpes, de la Tuilerie, du plateau de Saint-Laurent, du Clos, du Plan, de Silvabelle et du Grand Gubian au Revest-des-Brousses. Le seul abri connu dans ce secteur est celui du Largue à Banon. La datation de ces sites est assez difficile : leur industrie fait fortement appel au débitage Levallois tout en conservant un nombre relativement important de bifaces. C’est pourquoi on l’a attribuée en règle générale à l’inter-glaciaire du Riss-Würm plutôt qu’à l’Interwürmien I-II ou à un interstade quelconque.

La faune de cette époque ne nous est pas connue avec précision car on ne peut analyser les restes osseux abandonnés ici ou là dans les abris, qu’ils proviennent de fourrures ou des reliefs de repas. On peut cependant imaginer aisément que les grandes forêts devaient abriter des cerfs, des sangliers, des chevreuils, des bovidés sauvages et tout un cortège de prédateurs au rang desquels le loup, le lynx et le renard…
Peut-être l’éléphant antique, aux défenses très écartées et presque droites, ainsi que le grand rhinocéros de Merck qui appréciait le couvert forestier, ont-ils alors hanté le Luberon.

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