Histoire du Luberon Jean Méhu
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ULTIMA VERBA : LA RÉVOLUTION, LE XIX° SIÈCLE… ET LA SUITE.

Au terme de ce siècle - des Lumières… - la Révolution a changé les données du problème, ou du moins elle les a déplacées.
La plupart des nobles ont disparu. Ici ou là, souvent au hasard, leurs châteaux ont brûlé. Ce fut le cas du château de Sade à Lacoste, comme de quelques autres dans la région : La Tour-d’Aigues, Cadenet, Lauris entre autres… La disette de l'été 1792 jointe à la découverte d'un complot royaliste ont entraîné une excitation générale et le déplacement de bandes armées. Celles-ci ont pris pour cibles les vieilles demeures seigneuriales soupçonnées de receler des réserves de grain - et toujours bonnes à piller, de toute façon.
Quelques villages ont adhéré dans l’enthousiasme aux idées révolutionnaires : pendant un temps le village de Saint-Martin-de-Castillon a pris le nom de Castillon-la-Montagne, profitant de sa situation près du Luberon pour rendre hommage au club révolutionnaire des Montagnards.
Dans le Comtat la situation était plus contrastée. L’occupation d’Avignon par des troupes royales de 1768 à 1774 avait donné à la ville le goût de la France. Dans les mois suivant la Révolution, Avignon a donc demandé son rattachement à Paris. Mais le reste du Comtat restait très partagé. Des troubles ont éclaté. Les Avignonnais ont tenté d’intimider certains villages du Comtat, qui se sont défendus. Finalement le rattachement a été voté en août 1791 à Bédarrides, 44 communes sur 98 n’étant cependant pas représentées. Il a été entériné par décret du 14 septembre 1791. Puis, par décrets du 23 septembre 1791 et du 26 mars 1792, Avignon et le district de Vaucluse ont été rattachés au département des Bouches-du-Rhône, tandis que le district de l’Ouvèze était rattaché autour de Carpentras à celui de la Drôme, et le district de Sault aux Basses-Alpes.
L’année 1793 enfin a vu la naissance du département de Vaucluse, et aussi à Paris celle d’une Constitution très noble - sans jeu de mots. Je n’en voudrai retenir ici qu’un article, tiré de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui précédait l’Acte Constitutionnel :

« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui : elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait »1.

Elle devait malheureusement rester lettre morte. Son principal rédacteur, Marie-Jean Hérault de Séchelles, chef des Montagnards, fut également en effet l’un des organisateurs de la Terreur - dont il a été lui-même victime en avril 1794, pas même un an après l’adoption de sa Constitution. « Ne fais pas à un autre… », en quelque sorte.
La crainte du complot royaliste était bien réelle, et certainement en partie justifiée. Mais elle a eu bon dos ici et là - déjà en 1792, en Provence, pour piller et brûler quelques châteaux, et encore en 1793 à Paris pour tenter de faire place nette de toute opposition dans une lutte de factions qui avait tourné au règlement de comptes : la quête d’un nouveau pouvoir absolu n’était pas bien loin. Et tandis que la Terreur lui préparait une voie… impériale, Bonaparte en décembre 1793 canonnait la ville de Toulon qui s’était rendue aux Anglais. En flattant une folie des grandeurs bien nationale, née au temps des fastes de Versailles, l’ambitieux général n’allait pas tarder à réconcilier les Français avec la monarchie. Pour leur malheur, ils en rêvent toujours.

Dans les campagnes la plupart des nobles ont été remplacés par des notables, précédemment enrichis dans le commerce, dont on avait déjà vu poindre le nez ou la bedaine dans le courant du XVIII° siècle. La plupart du temps ils se sont révélés aussi âpres au gain que leurs prédécesseurs (revenus en force avec la Restauration) même s'ils ne pouvaient plus se réclamer de modèles féodaux.
Le XIX° siècle allait voir la mise en culture de nouvelles plantes. La garance d’abord, qui fournissait un beau coloris rouge aux teinturiers, mais qui ne parvint jamais à s’imposer dans le pays. La betterave à sucre aussi, pour laquelle entre 1832 et 1834 le marquis de Forbin Janson allait faire construire la Fabrique à Villelaure, remarquable prototype des structures paternalistes du XIX° siècle - qui se révélerait pourtant un échec complet et un gouffre financier.
De l’autre côté du Luberon, un habitant de Roussillon, Jean-Etienne Astier, avait redécouvert en 1780 que l’ocre pouvait fournir une peinture aux couleurs inaltérables. Son exploitation, ainsi que celle du fer qui forme des croûtes épaisses au sommet des gisements d’ocre, allait faire la richesse de Roussillon, de Gargas, et aussi de Rustrel. Entre 1822 et 1890, deux usines traitant le minerai de fer y ont fonctionné tout à tour, qui ont employé jusqu’à 200 personnes, tandis que l’ocre était extraite par tombereaux entiers : à son apogée, avant la première guerre mondiale, la région en produirait jusqu’à 37.000 tonnes par an.
Mais il n’y avait pas que l’industrie à éclore au début du XIX° siècle.
Ses premières années ont encore vu naître, à Cadenet, l'unique compositeur classique dont le Luberon puisse s'enorgueillir, ce Félicien David que nous avons déjà entrevu plus haut quand nous avons détaillé les maisons bâties sur le rempart méridional du village. Il est né le 13 avril 1810 dans le petit appartement que les propriétaires avaient aménagé, pour le louer, au premier étage au-dessus de la rue - qui serait un jour, bien sûr, la rue Félicien David. Il y avait là deux pièces sous le toit, auxquelles on accédait en traversant un vaste grenier aménagé en magnanerie : l'une au sud-est, dans laquelle on entrait, était une cuisine ; l'autre au sud-ouest, une chambre. Au-dessus, et à partir de cette dernière, on accédait à deux terrasses couvertes, aménagées à une époque imprécise grâce à un exhaussement du toit, qui servait, comme à Manosque chez les Giono un siècle plus tard, de pigeonnier2. Ce n'est pas ici de la littérature : le père de Giono était cordonnier, celui de Félicien David orfèvre… à Cadenet, en 1810 ! Si la famille Giono n'était pas riche, que penser alors de celle des David ? Le père David travaillait d’ailleurs aux champs avec les propriétaires de la maison3. A Manosque les galeries donnaient sur les toits et sur le paysage des collines. A Cadenet depuis les terrasses la vue était magnifique sur la vallée, de la Sainte-Victoire aux Alpilles - et sans doute ce vaste horizon contribua-t-il à donner à l'enfant l'envie d'en connaître d'autres encore plus larges…Planche 095 - Un habitat paysan au début du XIX° siècle
Bien plus tard, comme égaré dans ses Mélodies d’Orient (1836) un bref morceau en tout cas aurait pour titre Souvenir d’enfance - tandis que les hirondelles, dont les nids s’égrenaient au-dessus des fenêtres de l’appartement que leurs cris remplissaient, lui inspireraient l’une de ses mélodies les plus connues.
Orphelin à 5 ans, Félicien David fut admis à 8 ans dans la maîtrise de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence. Reniant en partie cette éducation catholique, il fut ensuite, à partir de 1831, un disciple convaincu du comte de Saint-Simon. Et c’est tout naturellement, avec ses compagnons saint-simoniens qui voulaient rendre sa grandeur à l’Egypte, qu’il partit à la découverte de l’Orient en 1833 : Constantinople, Smyrne, Jaffa, Jérusalem, Alexandrie, Le Caire, Beyrouth… On allait le revoir à Paris en 1836, dont il devint soudain l’une des coqueluches en 1844 avec son poème symphonique « Le désert ». En 1869, il succéda à Berlioz, qui appréciait fort sa musique, à l'Institut et au Conservatoire. A sa mort, le 29 août 1876, le refus de lui accorder des funérailles nationales précipita la chute d'un Ministère. Mais son saint-simonisme, la faveur de Napoléon III et surtout son nom - dans un pays que l’affaire Dreyfus allait bientôt ravager - devaient lui valoir de sombrer dans l'oubli… A quoi bon cependant parler davantage de lui ? Il faut l’écouter, plutôt, dans « Les Brises d'Orient » ou ses « Trios pour violon, violoncelle et piano »4. Vous découvrirez un vrai compositeur que l'on n'écoute plus aujourd'hui, avec des attaques très franches et de superbes mélodies !

C’est assez, peut-être, pour ce livre. Nous venons de rencontrer Magnan, et Giono - des amateurs de musique, eux aussi…
Et nous sommes entrés là dans un autre monde, qu’ils ont su décrire avec talent, même si la lavande cultivée apparaît parfois un peu tôt aux yeux critiques de l’historien5.
Alors il est temps sans doute de se taire, et de les écouter, eux, parler de Lure et du Luberon, mais aussi de ce monde né après 1870 - loin, très loin, de la générosité de 1848…

Ceci, comme l'eût dit Kipling, est déjà une autre histoire - et celle-ci est à mes yeux résolument trop proche, le regard s’y trouble trop souvent. J’espère que les bons historiens contemporanéistes, comme Y. Rinaudo6, ne m’en voudront pas, mais certains témoignages, et quelques romans, valent beaucoup de livres d’histoire. Ils nous offrent… le reste, ce que les hommes ont pu vivre, ressentir - et ce qu’ils ont pu en faire : Magnan7 donc, et Giono8… Zola9 aussi, qui a fait ses études à Aix, ainsi que Martin du Gard10 et Genevoix11, et pourquoi pas… Nancy Huston12, pour sortir de notre belle Provence.
Car la vie continue, même si c’est dans la douleur souvent - et l’horreur, parfois.

La vie continue. Pour la plupart les hommes nourrissent des rêves, pas très grands, mais irréalisables par manque de moyens, ou de temps - ce qui souvent revient au même.
Quelques-uns toujours se placent là où il faut pour confisquer les richesses et le pouvoir - ou bien le pouvoir et les richesses, selon l’époque. Leurs rêves n’en sont pas plus grands pour autant, qui reposent sur cette forfaiture.
« Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier »13 avait-on rêvé, jadis…

La vie continue. L’homme naît, il grandit, un jour il découvre que son existence lui file entre les doigts comme du sable, le lendemain… le lendemain, ses doigts eux-mêmes sont devenus du sable. Son existence ? Une étincelle fugitive, absolument invisible à l’œil nu, sur un grain de poussière perdu dans l’infini de l’Espace et du Temps.

Et les saisons passent… et les siècles, et les millénaires - comme des saisons.
Le climat change, la pluie succède à la neige, la sécheresse à la pluie, les orages à la sécheresse, la chaleur au froid, la violence à la douceur.
Les hommes vivent ou meurent, c’est selon.
Leur espace se modifie, il change de couleurs et de volumes, il se contracte ou se dilate. Les steppes, les forêts profondes, les champs, la garrigue, parfois des infrastructures, apparaissent, s’épanouissent et sombrent dans le gouffre du temps.
Et tout recommence dans la spirale sans fin des temps.

Quelque chose comme le samsâra des bouddhistes, peut-être. Chaque être - chaque chose en fait - se compose d’une somme d’éléments disparates provisoirement liés, et parfois mis en mouvement, par des réactions électrochimiques. Rien n’existe vraiment dans le temps, à chaque instant tout se modifie, perd des éléments, en acquiert d’autres - et régulièrement tout se dilue, se défait, s’éparpille dans le Tout.
Quelque chose comme le samsâra des bouddhistes, oui… mais s’il y a différentes vies, ce ne sont - peut-être, encore une fois… - que les choix qui s’offrent à chaque individu à tout moment.
Au fond tout ce qui compte, à la fin, c’est d’avoir fait la paix, sa paix, avec sa propre existence, sa vie et… sa mort. Parenthèse dans le néant. Faire sa paix… Composer d’abord avec les capacités de perception et de conception attachées au cerveau humain pour inventer un sens à ce qui par nature n’en a aucun - l’univers, l’homme, l’individu. Trouver un sens pour trouver une place, sa place, là-dedans.
Chacun est son propre centre du monde, et l’homme n’a jamais fourni autant d’efforts que pour inventer des systèmes qui fassent de lui le centre de l’Univers. Et ni Copernic, ni Galilée n’ont rien changé à l’affaire…
A chacun sa paix, alors, même si beaucoup n’y songent même pas, et pour atteindre celle-ci à chacun sa voie : religion, philosophie, psychologie… c’est tout un, et cela au fond n’a guère d’importance, pourvu qu’aucune de ces voies ne cherche à s’imposer à tous comme la Seule, l’Unique, la Vraie : à chacun sa voie, toute vérité, toute existence, est respectable, pourvu qu’elle ne se propose pas d’aliéner autrui…

Au-delà, bien au-delà, de tout cela, immobile et bleutée dans l’air transparent, ou vibrant de chaleur, il y a la montagne. Une voie, pour certains… Un cadre, dans tous les cas - et qui donne l’impression d’être éternel : les hommes passent, les générations passent, elle demeure. Elle geint, elle craque, elle s’use, la végétation qui la recouvre, les animaux qu’elle abrite, changent et se transforment, mais elle est toujours là.
Et pourtant… à l’échelle des Temps, à la surface de la Terre, la montagne elle-même n’est rien… rien de plus que l’onde du caillou, jeté dans l’eau, qui trouble la surface d’un lac.

Tout passe, et tout passera… Vous, moi, ce livre, tous les livres… et toutes les œuvres d’art, et toute la musique aussi…
Et les hommes sur la Terre.
Et la Terre elle-même, un jour, poussière moulue dans le sablier géant de l’Univers…

Ce n’est pas grave, allez… ça va passer.

« Grâce, Monsieur le bourreau, encore un petit moment… »14

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