Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE XVIII° SIÈCLE.

De Notre-Dame-de-Lumières au Siècle des Lumières, il n'y a qu'un pas - une petite année à peine. Mais une déception nous attend : quel qu’ait pu être l'éclat de ce XVIII° siècle dans l'Europe des idées, à tout point de vue la situation n'a fait qu'empirer dans nos campagnes.
On a certes vu l'introduction de quelques nouvelles cultures - telle celle des haricots, dans le premier quart de ce siècle : ceux de Pertuis allaient vite devenir célèbres, au point de figurer plus tard dans un petit conte de Paul Arène1, avant que les pommes de terre ne viennent leur disputer le terrain au XIX° siècle.
Nouvelles cultures, nouvelles activités encore : en 1728, le marquis de Brancas, seigneur de Céreste, et un certain abbé Moulin, curé de Castellet, ont créé un atelier de faïence dans ce village. Ils l'ont confié à César Moulin, un neveu de l'abbé, qui jusque-là travaillait à Apt. Tout en continuant à produire des faïences classiques, celui-ci a lentement expérimenté la technique qui allait lui permettre, dans les années 1760, de produire les premières faïences à décor marbré dans la masse. Elles feraient sa renommée, et celle d'Apt, à la fin du siècle et au début du XIX°. Auparavant, des ateliers allaient se multiplier à Apt, Castellet, Céreste, Mane et Goult. Entre-temps, la seigneurie de Castellet avait été acquise en 1753 par Jean d'Ailhaud, médecin originaire de Lourmarin, qui avait également acheté les seigneuries de Montjustin et Vitrolles. Ayant fait fortune grâce à la découverte d'une poudre purgative, celui-ci installa près du château de ce dernier village une petite fabrique, avant de faire somptueusement agrandir et embellir la vieille demeure seigneuriale, construite par la baronne de Cambis en 1678.
La noblesse, fût-elle récente, conservait souvent l'initiative. A La Tour-d’Aigues, l'héritier de Charles de Blanchefort-Créqui, son arrière-petit-fils Louis-Nicolas de Neufville, a vendu en 1719 pour 928.000 livres-tournois la seigneurie à Jean-Baptiste Bruny2, issu d'une famille de bourgeois marseillais qui avait émergé à la fin du XVI° siècle. Son petit-fils Jean-Baptiste Jérôme de Bruny, héritier de La Tour-d’Aigues en 1772, ressuscitant une tradition inaugurée par la terrible Chrestienne d'Aguerre entre 1590 et 1593, devait lui aussi se piquer de faïences : dès 1756 il avait installé un four au nord-ouest du village (à la campagne de Fayance ou Fayence) où l'on utilisait un kaolin provenant des Tourettes (près d'Apt) pour produire de belles poteries translucides, marquées d'une tour et décorées de paysages champêtres jouant sur des dégradés vert-clair, avec des maisonnettes, des moulins, des cabanes au milieu d'arbres et de feuillages… Bouillonnant d’idées, Jean-Baptiste Jérôme de Bruny devait encore tenter, en 1774, d'acclimater des chèvres angoras dans sa campagne de la Bastide du Bois, au-dessus de Peypin-d’Aigues.
Tout ceci - nouvelles cultures, nouvelles activités - paraît pourtant assez marginal.
Dès 1720-1722 en effet, la Provence a connu l'une des plus graves épidémies de peste qu'elle ait eue à affronter. Les villages ont été touchés de manière très diverse : 250 victimes à Apt qui comptait alors 6.000 habitants, 230 à Saint-Saturnin pour 4.000 habitants, 154 à Roussillon pour 1.100 habitants, 13 à Rustrel pour 750 habitants mais encore 362 victimes pour 442 habitants à Saint-Martin-de-Castillon, 900 victimes à Cucuron pour 2.768 habitants recensés en 1716… Pour tenter de se protéger du mal, tout était bon. On a même élevé le long des limites occidentales du plateau de Vaucluse un grand mur de pierres sèches, dérisoire barrière qui était censée empêcher les pestiférés ou pesteux de passer : c'est le mur de la peste, devenu aujourd'hui l’objet de plaisante randonnée au cœur de la garrigue.
Il n’y a pas eu que la peste. Le climat a continué de se dégrader, redevenant très irrégulier. Après un premier hiver très rigoureux en 1709, qui a déjà coûté la vie à de nombreux vergers d'oliviers et amené le pays au bord de la famine, puis la sécheresse en 1734, les années 1767-1769 ont été terribles. On connaît le nombre d'arbres gelés car les habitants venaient faire compter les troncs sur les places publiques afin d'obtenir des dégrèvements fiscaux. En 1767, plus de 12.100 oliviers ont donc gelé à Saignon, ce qui a occasionné une perte annuelle de plus de 14.000 livres pour les habitants du village. En 1768, plus de 40.000 oliviers ont péri à Cucuron, en 1769 plus de 40.000 encore à Cadenet. Vingt ans après, le terrible hiver de 1788-89 a de nouveau causé la perte de 26.000 oliviers à Cucuron : à partir du 25 novembre 1788, le pays a connu huit jours de neige glacée, la terre a gelé sur 4 pans (60 centimètres) et la Durance a été prise dans la glace pendant quinze jours… Comme si cela ne suffisait pas, au printemps venaient également dans la vallée de la Durance les crues liées à la fonte des neiges - et encore, durant l'été et l'automne, celles que l'on pouvait associer à d’énormes orages, tel celui qui a ravagé le pays de Saignon le 5 août 1780, et que l'on a appelé localement « le grand Déluge ».
Ceci n'a pas empêché les communautés de se poursuivre leur conquête du lit de la Durance, pour tenter de gagner encore de l'espace. Les terres des iscles étaient excellentes, mais soumises aux nombreux caprices de la rivière. Dans le courant du XVIII° siècle, les communautés riveraines ont donc entrepris la construction de longues digues destinées à repousser ses eaux, tout en assurant au mieux l'alimentation des nombreux canaux dont l'aménagement avait commencé deux siècles plus tôt. Cela n'a pas été sans heurts. Car chaque arpent de terre gagné d'un côté de la Durance signifiait clairement un arpent perdu de l'autre côté : assez rapidement, une véritable « guerre des digues » a alors éclaté entre les deux rives, et les nombreuses sinuosités du lit moderne sont autant de témoins des victoires remportées à cette époque par l'un ou l'autre bord. Encore fallait-il, inlassablement, consolider, reconstruire, compléter ces digues. Car la Durance restait la plus forte. A Mérindol en novembre 1763, tandis que l'on discutait justement d'une nouvelle digue, elle a pris 10 saumées (8 hectares) de la meilleure terre. Elle a recommencé en 1765, emportant cette fois-ci une grande quantité de mûriers et de vignes, et noyant les semences sous une forte épaisseur de sable et de gravier. En 1770, c'est à Mirabeau qu'il a fallu réparer les conséquences de ses débordements, et en 1780 encore la rivière, qui avait connu plusieurs crues dans l'année, a enlevé à Mirabeau et à Beaumont une grande partie des iscles et des terres cultivées de ces deux villages…
Les communautés ont donc continué à jouer un rôle central, car il fallait s'unir pour survivre, lutter contre les éléments, ou encore gérer ce que l'on avait acquis ensemble. Ceci requérait des moyens et des hommes : les emplois d'agents communaux, loin de s'éteindre après la grande crise des XIV°-XV° siècles, sont donc restés nombreux. A Cadenet où la Ville possédait des pâturages et une partie de la plaine de la Durance sous la forme d’Iscles, on trouve trace en 1678 d'un gardien de chèvres, en 1712 d'un berger et d'un « porquier » ou porcher communaux, en 1752 encore d'un porcher… Même chose à Saignon où l'on note de plus, en 1775, la présence d'un valet de ville doté d'un bel uniforme, mais aussi d'un régent des écoles qui recevait 100 livres par an et le logement, plus 6 sols3 pour chacun de ceux qui lisaient à la fin de l'année, 8 sols pour ceux qui écrivaient, et 10 sols pour ceux qui comptaient : les priorités - ou les difficultés - étaient ainsi bien définies. Il fallait aussi faire respecter les règles édictées par le Conseil : en 1709 (au plus fort de la disette créée par un temps exceptionnellement froid qui a compromis toutes les récoltes), il a fallu, à Saignon encore, entretenir une garde sur le chemin de Buoux pour empêcher que le blé, devenu très rare, ne s'échappât vers les villes, Aix ou Marseille. Et en 1758, on a défendu dans ce village de laisser divaguer les porcs dans les rues, sous peine de payer 3 livres d'amende par porc, plus 12 sols pour le dénonciateur4. En même temps il a été convenu que les journaliers agricoles ne pourraient se faire embaucher que sur la place publique, l'amende frappant les contrevenants étant de 5 livres pour les travailleurs et de 10 livres pour les employeurs. Travail au noir, déjà ! Mais malgré toutes ces mesures visant à gérer au mieux les ressources, à encadrer les activités et les dépenses des villages, ceux-ci n'ont pu éviter de s'endetter : Mérindol avait déjà un peu plus de 6.400 livres de dettes en 1724, Saignon 9.000 livres en 1757, Buoux 2.000 livres en 1717 et 3.000 en 1780…
Il est vrai que les communautés se trouvaient alors confrontées à une avidité croissante chez les nobles. Celle-ci était exacerbée par la baisse du rendement de leurs seigneuries, ramené à peu de chose les années difficiles. Loin de s'intéresser au sort des villageois, ils ont fortement augmenté la pression sur les communautés, n'hésitant pas à aller quelquefois jusqu'à l'exaction. Et les conflits, déjà nombreux par le passé, se sont très souvent envenimés.
A première vue pourtant, certains villages pourraient paraître relativement épargnés. C’est le cas de Buoux où la seigneurie (élevée au marquisat en 1650) est passée en 1752, à la mort du dernier des Pontevès de Buoux, à Alexandre-Jean de Gallifet. En 1780, ce dernier possédait un quart environ du terroir de Buoux, et toutes les grosses campagnes : le Moulin-Clos, le Petit-Moulin, le Fort (rendu aux troupeaux), Serre, la Montagne, la Tuilière, le Jas, Mortisson, les Crottes, la Loube, la Brémonde, Salen… mais pas la Roche d'Espeil, passée en 1511 dans le giron de Louise d'Agoult, comtesse de Sault, puis revendue en 1718 à Jean d'Arlatan, conseiller au Parlement d'Aix, pour lequel cette terre fut élevée au marquisat en 17235. Ici les charges se sont modifiées, mais en fin de compte relativement peu alourdies depuis 1512. En plus des impôts royaux, en 1780 les habitants payaient la dîme au prieur (à raison du quinzième de tous les produits du sol)6. Mais les redevances seigneuriales avaient, pour autant que l'on puisse en juger, légèrement décru : tasque du huitième de tous les grains (comme en 1512), trois sols par foychorade7 de pré, 3 sols par jardin (contre 3 gros en 1512)8, trois émines de blé par habitation (contre une émine), une émine pour chaque jas et le neuvième du produit des vignes (soit la plus clémente des deux mesures de 1512). On ne parle plus en 1780 des légumes et de la laine, ni du chanvre devenu culture marginale, ni des fruits (un tiers de la récolte dû en 1512) ni de redevance à l'égard du moulin, du four, et de l'aire à fouler du seigneur… Il faut pourtant être prudent. Si les charges seigneuriales paraissent avoir stagné ou régressé, c'est peut-être que Buoux, communauté de moyenne montagne déjà, avait souffert de la péjoration climatique bien davantage qu'un village de plaine - et que l'on ne pouvait rien demander de plus à ses habitants. L’endettement de la communauté (3000 livres en 1780) tend à prouver qu’ici comme ailleurs, on a toujours cherché à prendre le maximum - et même un peu plus9.
Dans les communautés plus aisées, ou moins directement soumises aux aléas du climat, l’aggravation des charges a été plus nette encore.
A La Tour-d’Aigues, François de Bruny (fils de ce Jean-Baptiste Bruny qui avait acquis la seigneurie en 1719 pour 928.000 livres-tournois) bien qu’il fût riche à millions, ne devait pas négliger en 1737 de réclamer aux habitants une redevance sur les olives et les amandes, prévue dans l'acte d'habitation de 1505, mais qu'aucun seigneur n'avait plus perçu depuis… la mort de Jean-Louis Nicolas de Bolliers en 1584 ! La seigneurie de La Tour-d’Aigues laissait pourtant déjà à François de Bruny 70.000 livres de rentes en 1727. Pour mémoire, un muletier gagnait alors 90 livres par an, un maître d'école 100 livres à Saignon en 1775… Mais François de Bruny n'était qu'un propriétaire avide parmi tant d'autres.
L'exemple de Mirabeau est autrement plus éloquent. Car, à première vue, le seigneur ici n'était pas n'importe quel rapace imbu de ses privilèges. Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, seigneur de Beaumont, chef de file de l'école des physiocrates (qui proposaient de respecter les lois de la Nature et de donner la prépondérance à l'agriculture), était l'auteur de L'Ami des Hommes, ou Traité sur la population. En 1769, il écrivait aux consuls de Mirabeau qu'il regardait « tous les habitants comme également ses frères » et que « tout le monde est pauvre, qui d'esprit, qui de conduite, qui d'humeur, qui de moyens »… Mais la pauvreté de moyens justement devait sans doute épargner ceux que leur naissance avait placés au-dessus des autres : il y avait des frères aînés dans la vision du marquis. Et lorsque les caisses ont été vides, l'auteur de l'Ami des Hommes n'a pas hésité, en 1771, à mettre fin au paternalisme seigneurial qu'il prônait jusque-là pour casser une transaction de 1551 et refuser aux paysans de Mirabeau l'usage des terres vacantes, en même temps qu'à Beaumont il saignait à blanc les terres gastes. Procès… Ce n'était pas le premier : en 1718 déjà, les habitants de Beaumont s'étaient opposés aux Riqueti pour la possession des îles de la Durance et du bois et défens du quartier du Négréoux, à nouveau en cause en 1771. En 1772 la communauté a gagné. Mais il devait à nouveau y avoir un procès en 1773, et encore un à partir 1782 - qui n'était pas encore instruit à la Révolution. Le procès de 1771 en tout cas a donné au marquis, qui résidait le plus souvent dans son domaine du Brignon, dans le Loiret, quand il n'était pas à Paris, l'occasion de déléguer en Provence son fils, le comte de Mirabeau - le futur tribun, celui des baïonnettes et de la volonté du peuple. Il s'est fait remarquer en enlevant d'un coup de canne le chapeau d'un juge royal de Pertuis 10, défenseur des villageois, qui refusait de se découvrir devant lui. Sa position très ferme durant le procès ne devait pas l'empêcher de se faire acclamer quelques années plus tard par le peuple, tout fier d'être défendu par un noble aux états généraux du royaume - sans qu’il se rendît compte que ce noble, ruiné malgré tous ses efforts, déchu du fait des nombreuses indignités qu'il avait commises, ne pouvait plus porter bien haut sa noblesse… et que c’était pour ça, précisément, qu’il était là !
De l'autre côté du Luberon, la situation est un peu différente à Lacoste, où résidait de temps en temps Donatien Alphonse François, marquis de Sade. Là, pas de procès, ni même apparemment de litige. Il est vrai que le marquis ne possédait plus beaucoup d'assise terrienne : son domaine se limitait à 42 hectares. L'émancipation de la communauté s'est effectuée ici bien avant la Révolution : tranquillement, en l'absence du seigneur ou sous ses yeux, la montagne a été annexée par occupation directe, mentionnée huit fois entre 1767 et 1783. Quels que pussent être ses insatiables besoins d'argent, Sade s'est donc sagement contenté à Lacoste des 5.600 à 6.000 livres que lui rapportaient bon an mal an ses fermes - et qu'il dépensait souvent par anticipation, rendant nécessaire l'emprunt aux Juifs de Mazan ou de Carpentras. A certaines périodes pourtant, l'auteur du Dialogue d'un prêtre avec un moribond (1782), de l'Adresse d'un citoyen de Paris au roi des Français (1791) ou de Justine ou les malheurs de la vertu (1791 encore) ne s'est pas désintéressé de ses terres. S'il se souciait peu d'agronomie, il connaissait ses fermiers, et parlait avec eux quand il était à Lacoste - parfois pour suivre ce qu'ils faisaient, d'autres fois pour les insulter quand il les jugeait coupables de quelque détournement… Moins présent que Bruny ou Mirabeau, moins procédurier aussi, fort engagé dans d'autres affaires, Sade était peut-être moins décrié par les villageois. A tout le moins, ses frasques et son libertinage les auraient plutôt fait sourire… ou rêver - et pas seulement rêver, car sa servante et maîtresse Gothon, à en croire Sade lui-même, aurait eu de nombreuses faiblesses pour les hommes du village11. Lorsque le père d'une petite servante, Catherine Treillet, est venu réclamer sa fille au marquis, il a certes trouvé à l'auberge quatre villageois pour lui servir de témoins - mais on devine que c'était la curiosité, ou la perspective de bien s'amuser, qui ont d'abord poussé ceux-ci à le suivre. C'est finalement son absence que l'on paraît avoir le plus souvent reprochée à Sade, les villageois se plaignant de retards dans le versement des sommes nécessaires à l'entretien des pauvres, ou encore d'une carence de la justice seigneuriale qui les obligeait à s'adresser à Aix. Et les légendaires débordements du marquis, alors ? Les séjours de Sade à la campagne en ont-ils gardé quelques souvenirs ? C'est possible - mais pas certain. Il avait certes embauché de jeunes servantes pour en faire ses caprices. Il l'a reconnu lui-même dans une lettre adressée à sa femme depuis Vincennes où il était incarcéré en février 1781 : « Me voyant réduit à passer du temps seul dans un château très retiré, presque toujours sans vous, et ayant pour tort infime (il faut l'avouer) d'aimer peut-être un peu trop les femmes, je me suis adressé à Lyon »12… Il exagère cependant un peu, car il était déjà venu dans ce château retiré en 1772 en compagnie de sa belle-sœur, Mademoiselle de Launay - et il n'avait pas songé alors à se plaindre de l'absence de sa femme ! Mais il y aurait plus grave. En 1775, alors que sa chambrière Nanon s'est trouvée enceinte de lui, il l'aurait en effet fait enfermer à Arles et aurait confié son enfant à une nourrice de Lacoste chez laquelle celui-ci serait mort de faim. Un peu plus tard, en 1776, il aurait encore fait jeter à la porte du château une servante à l'agonie - exactement comme il se serait débarrassé de quelque bête malade. Il faut pourtant se méfier. Dans la lettre de février 1781, où Sade, enfermé à Vincennes, fait le compte à sa femme des nombreux griefs que l'on a retenus contre lui - pour s'en disculper - il ne fait aucune allusion à ces affaires : était-ce parce qu'il n'avait là absolument rien à dire pour sa défense ? Parce que personne n'avait alors songé à lui reprocher des choses fort banales à cette époque ? Ou parce qu'elles ont été ajoutées par la suite à la sulfureuse légende du marquis ? On l'a aussi plus ou moins accusé d'avoir jeté à la porte de son château, alors qu'elle était mourante là encore, sa servante-maîtresse Gothon, en 1781 - mais Sade était alors enfermé à Vincennes depuis près de trois ans ! En fait dans une autre lettre, datée d'avril 178213, Sade dit à son amie Mademoiselle de Rousset qu'il « pleure la mort » de cette Gothon qu'apparemment sa femme lui a apprise en prison. « Elle avait des défauts, sans doute, mais elle les rachetait par des vertus et des qualités » car « elle avait le service agréable, prompt et léger » et aussi «- à présent que nous avons parlé des vertus, nous pouvons nous occuper des qualités - Gothon avait, prétendait-on, le plus beau c… [...] qui fût échappé des montagnes de Suisse depuis plus d'un siècle »… Regrets hypocrites, qui n'embrassaient pas la façon dont on avait laissé mourir Gothon ? C'est possible - les circonstances de sa mort ne transparaissent pas dans la lettre, qui est incomplète… Laissons donc, pour finir cette longue parenthèse, la parole au prisonnier de Vincennes, dans sa lettre de février 1781 déjà citée : « Oui, je suis libertin, je l'avoue : j'ai conçu tout ce que l'on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n'ai sûrement pas fait tout ce que j'ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier, et puisqu'on me force à placer mon apologie à côté de ma justification, je dirai donc qu'il serait peut-être possible que ceux qui me condamnent aussi injustement que je le suis, ne fussent pas à même de contrebalancer leurs infamies par des bonnes actions aussi avérées que celles que je peux opposer à mes erreurs »14. Même si ces « bonnes actions » viennent fort à propos sous sa plume, accordons-lui le bénéfice du doute - à Lacoste tout au moins. Le curé et les notables devaient d'ailleurs écrire en 1779, à l'instigation il est vrai de Mademoiselle de Rousset, pour demander la libération du marquis « plus leur père que leur seigneur » en arguant que « les pauvres trouvaient en lui une défense assurée, les autres une protection et chaque jour était marqué par un trait de bienveillance ». On n'imagine pas les habitants de La Tour-d’Aigues, Beaumont ou de Mirabeau, dans la même situation, rédiger ou simplement signer une telle requête !
En fait, ce qui ressort de l'examen de ces quelques exemples de rapports entre les communautés et leurs seigneurs, c'est que l'âpreté était quand même bien partagée : Bruny était ignoble dans sa cupidité - mais dès qu'ils ont eu gain de cause en 1772, les habitants de Beaumont se sont empressés en 1773 de faire un nouveau procès à Mirabeau, tandis que les villageois de Lacoste ne se gênaient pas pour s'approprier la montagne, que Sade fût là où non. Les paysans avaient certes pour eux l'excuse de la nécessité dans laquelle ils se trouvaient pour survivre - quand les nobles ne se souciaient de leurs revenus que pour tenir leur rang, donner des fêtes ou satisfaire leur soif de débauches. Mais l'on sent surtout que les choses en étaient arrivées, après deux siècles de conflits de plus en plus durs, à un point où chacune des deux parties, par rancœur accumulée autant que par réflexe, ne cherchait plus qu'à voler l'autre. Tout dialogue était devenu impossible.

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