Histoire du Luberon Jean Méhu
Logo de Jean Méhu

LE XVII° SIÈCLE.

l'Edit de Nantes a fourni un quart de siècle de paix - et ce n'était pas rien. Dans les années 1626-1630 cependant, le pays a connu de nouveaux troubles, sous-tendus par la prise de La Rochelle aux protestants (1628) et l'Edit d'Alès (1629) qui a remis en cause certaines des libertés qui leur avaient été reconnues en 1598.
Le pouvoir absolu pointait son nez derrière celui d'Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu. Il allait pleinement s'affirmer avec Louis XIV qui, ne pouvant supporter aucune dissidence, et atteint de surcroît d'une crise de religiosité tardive, allait révoquer en 1685 l'édit de Nantes ou ce qu'il en restait.
Dès 1661 en effet les persécutions avaient repris. A partir de 1680, les dragonnades ont été monnaie courante, et les réformés du Luberon n'ont pas manqué d'être inquiétés : en 1682 des soldats du régiment de Piémont étaient « hébergés » à Mérindol, et en 1685 les dragons ont dû y séjourner assez longtemps si l'on en juge par la dépense. Conjugué à une pression fiscale aggravée pour les protestants, cela a porté ses fruits : en octobre 1685 les habitants de Mérindol ont abjuré collectivement la « religion prétendue réformée »… Même chose à Joucas, où l’on a compté plus de 220 abjurations - dans le fief de l’ordre de Malte épargné 140 ans plus tôt par les hordes de Maynier d’Oppède. Et même chose encore à Cabrières-d’Aigues, où les habitants furent de plus contraints de bâtir une église sur le lieu même où ils se rassemblaient pour leurs offices. Las ! Il s'agissait du premier étage du moulin à huile que la communauté avait été autorisée à construire en 1611. Il fallut donc déménager les meules - mais les travaux furent limités au strict minimum et l'église paroissiale, unique en son genre, ne fut achevée qu'en… 1746 !

Le XVII° siècle avait pourtant commencé dans la tranquillité. Après le traumatisme des guerres de religion, les vingt-huit ans de paix de l'Edit de Nantes ont permis aux campagnes de respirer. Celles-ci ont connu un regain d'activité, et de nouvelles petites agglomérations rurales ont parfois vu le jour. C’est le cas de Buoux où, pour la première fois depuis la ruine de celui du Fort, un village est venu donner une identité à l’habitat dispersé… Tout n’allait pas sans heurts cependant : les conflits opposant les communautés aux nobles se sont multipliés, engendrant une multitude de procès.
Dans l'ensemble, on l'a vu, les nobles avaient été peu touchés par la guerre civile. Certains d'entre eux ont même profité de celle-ci pour restaurer des fortunes et un pouvoir chancelants. A Ansouis, le vieux donjon avait dû s'effondrer dans le courant du XV° s. ou au début du XVI° siècle, et les barons n'avaient pas trouvé les moyens de participer au mouvement de renaissance architecturale de la région. Mais le dernier d'entre eux, Gaspard de Sabran, a lancé en 1614 de grands travaux. Achevés vers 16401 seulement, ils allaient pour l’essentiel donner au château son aspect moderne.
A la même époque, la démographie est vigoureusement repartie de l'avant, et l'espace n'a pas tardé à manquer. De simples fermes ont parfois donné naissance à des hameaux. C'est le cas de Fonzillouse ou Fontjoyeuse, au sud‑ouest de Peypin-d’Aigues, 1 maison en 1505, qui comptait déjà 16 habitations et autant de bâtiments d'exploitation en 1614.
Des terres ont été défrichées jusque dans la montagne, dont on lit aujourd'hui encore les traces dans les bancaous et les restes de vergers d’oliviers perdus dans les collines. Assez rapidement pourtant, il n'y a plus rien eu à gagner de ce côté-là. L'administration royale et seigneuriale a même dû lutter contre le déboisement excessif causé par les troupeaux et les charbonniers. Dès la première moitié du XVII° siècle, les communautés ont donc négocié des droits sur les iscles, les terres du lit même de la Durance, soumises à ses caprices, mais très fertiles. Propriétés communales, ces iscles allaient être loués à bail, souvent perpétuel, à des paysans qui habitaient généralement le bourg : ce sont les ancêtres de ces « paysans de la ville » (ici du village) dont P. Magnan a décrit la fin à Manosque dans la première moitié du XX° siècle2. En même temps a été mis en chantier tout un réseau de canaux d'irrigation, qui faisait suite aux premiers aménagements du XVI° siècle.
Des activités sont apparues et se sont développées, qui exigeaient de nouvelles plantations et parfois de nouveaux bâtiments. C’est le cas de la sériciculture. A Cadenet, dans la portion méridionale de l'enceinte que nous avons décrite plus haut, on a mis en chantier de nouvelles constructions. Il s'agissait, dans les espaces qui subsistaient entre les maisons du XVI° siècle bâties en retrait du chemin de ronde, de petits bâtiments annexes appuyés contre elles : au rez-de-chaussée, souvent ici dépourvu de voûte, on a aménagé des étables, des écuries ou des soues, et au premier (rez-de-chaussée sur la rue haute) on a installé des magnaneries.
A l'étroit dans leurs terroirs, les communautés se sont donc vite retrouvées à l'étroit aussi dans leurs murs. Or, d'une manière générale, la plupart des fortifications urbaines étaient devenues totalement inutiles : en fait certaines d'entre elles, tardives, l'étaient déjà à leur construction, tout comme parfois nos dispendieux armements3. A Cadenet, le rempart, achevé en 1550, n'a plus servi à rien après les troubles de la seconde moitié du XVI° siècle. La Commune, à laquelle l'entretien de cette enceinte coûtait fort cher, a donc cédé aux riverains des portions du chemin de ronde, leur permettant d'agrandir leurs maisons en prenant directement appui sur la solide muraille. Le prix de la transaction, inconnu, fut peut-être assez élevé : ici et là en tout cas les propriétaires n'ont pas profité de l’offre. Certaines des magnaneries que l'on avait appuyées contre les maisons du XVI° siècle sont de la sorte restées intouchées, et l'agrandissement des maisons a créé de petites cours exiguës ouvertes sur des impasses. Souvent cet agrandissement, bien calé entre le rempart et la première série d'habitats, n'a pas eu besoin ici de s'appuyer sur une voûte.Planche 094 - La maison de F. David à Cadenet, un exemple de l'évolution de l'habitat
Si les communautés ont pu se défaire aussi aisément de leurs murailles, c'est que cette politique avait reçu l'aval et même l'encouragement des pouvoirs centraux. A partir de 1620 l’existence des places-fortes exclusivement militaires a été menacée. Dans le Luberon, c'est très net pour le Fort de Buoux : après le succès du piège gastronomique de Pompée de Pontevès en 1577, la vieille forteresse paraît être restée aux mains des catholiques. Selon les années, elle a connu des garnisons plus ou moins importantes dont l'entretien incombait à la ville d'Apt. En 1586 la défense de la ville occupait ainsi cent hommes, et la garde du Fort quarante. Alléguant de difficultés financières, le Conseil a demandé la destruction de la place après que Pompée de Buoux-Pontevès eut réclamé cinquante-six écus par mois pour sa garde. Il semble que l'on dût transiger de part et d'autre car le Fort survécut. Mais dès 1620 le Parlement, comme le Conseil d'Apt trente-quatre ans plus tôt, a exigé le démantèlement du Fort : celui-ci cependant devait être à la charge de la ville, qui réussit alors à sauver la place - et ses deniers ! Mais l'occupation ultérieure du site a dû être très théorique : en 1649, la ville a encore été sommée par les procureurs du Pays d'y envoyer vingt hommes. On n'en trouve plus mention enfin après cette année, et on pense que la vieille forteresse a dû être détruite en 1660, en même temps qu'un certain nombre d'autres places-fortes du pays.
La paix régnait, mais tout n'était pas pour autant ni simple ni facile dans les campagnes. A partir du milieu du XVI° siècle, le climat avait connu une nouvelle péjoration. Dès novembre 1544 le pays d’Aigues, puis en 1578 la ville d'Apt avaient été confrontées à de terribles inondations. Au XVII° siècle froidure et nébulosité sont devenues monnaie courante : en 1638, il a fait tellement froid que les eaux du port de Marseille ont pris autour des galères. Dans l'arrière-pays on a déploré les premiers oliviers gelés tandis que les récoltes ont fortement chuté. En 1639, au contraire, l'hiver a été si chaud et si sec, il a plu si peu en avril, que le pays a connu une vraie pénurie d'eau : les moulins de la Durance ont été contraints d'envoyer moudre leur blé à Aix et à Marseille ! Certaines années on a commencé à avoir du mal à faire la soudure entre les provisions de l'année passée et les récoltes de l'année en cours. Certaines vieilles cultures et de nouvelles activités se sont développées : presque partout on a pris l'habitude de planter des figuiers contre les restanques, dans l'espoir que celles-ci les abritent du gel et qu'ils puissent ainsi fournir des fruits qui, séchés, permettraient de passer l'hiver. Malgré cela, de nombreux petits propriétaires, acculés à la ruine par la succession des mauvaises années, ont dû se séparer de leurs terres. Elles sont venues grossir les domaines des nobles, des bourgeois des villes ou des notables locaux, tandis qu'eux-mêmes devenaient manouvriers pour le compte de ces riches propriétaires. Déjà évoquée plus haut à Cadenet, la sériciculture (l'élevage du ver à soie) s'est développée au début du XVII° siècle. Nous lui devons quelques belles allées de mûriers qui subsistent ici et là. A sa suite, sont cependant apparues toute une série d'activités annexes : quelques ateliers de filature de soie tout d'abord, et bientôt des fabriques de bas et de passementerie installés à Lauris, Lourmarin, Cadenet, Pertuis ou La Tour-d’Aigues. C'est dans une de ces familles de manufacturiers lourmarinois que naîtrait un siècle plus tard, en 1775, l'inventeur Philippe de Girard4. Mais si ces diverses activités apportaient un peu d'argent dans les foyers, celui-ci ne remplissait pas les marmites quand les aliments eux-mêmes venaient à se faire rares.
Là-dessus, la peste a fait sa réapparition, d’abord en 1628-1630, puis en 1640-1641. Elle n'a certes pas eu la virulence des épidémies de 1343-48 ou de 1586-89. Dans certains villages, à Saignon par exemple, on s'est contenté comme mesure prophylactique de faire sonner la cloche tous les soirs « à cause du soupçon du mal contagieux ». Mais l'angoisse était là, et la crainte de la contagion a freiné les échanges, contribuant, par là même, à entretenir certaines pénuries.
Comme toujours, beaucoup ont cherché refuge dans la prière. Outre les couvents de Carmes, d'Observantins, de Servites, de Capucins, d'Oratoriens, de Dominicains, d'Ursulines et de Clarisses que la Contre-Réforme a semés à travers tout le pays à partir de la première moitié du XVI° siècle, on a vu fleurir les confréries religieuses : de Saint-Antoine, de Sainte-Victoire, de Saint-Honorat, de Sainte-Tulle, du Scapulaire, du Rosaire, de Saint-Eloi, du Saint-Esprit, des Gens de Bien, des Cordonniers, des Tailleurs et Couturiers, et encore, un peu partout, des Pénitents noirs ou blancs - ces derniers donnant parfois quelques soucis, comme à La Tour-d’Aigues où leur chapelle devint un lieu de scandale après qu'ils y eurent introduit des femmes et célébré certains offices nocturnes. Mais ne nous gaussons pas de l'élan de foi. Il a été bien réel même s'il y eut ici ou là quelques excès… d'enthousiasme.

En 1661, au moment même où les persécutions contre les réformés reprenaient, la petite chapelle rurale de Notre-Dame-de-Lumières, au sud-ouest de Goult, a été le théâtre de surprenants évènements : Après la guérison inimaginable d'un paysan du village, ce furent d'étonnantes lumières que l'on aurait vu briller autour de l'antique chapelle dédiée à Notre-Dame - dont on pourrait, on s'en souvient, faire remonter les origines jusqu'au IV° siècle. Il n'en fallait pas plus pour que naquît un pèlerinage, et que l'on entreprît la construction de l'église dédiée à la « Mère de l'éternelle Lumière » qui fut achevée en 1691 et consacrée en 1699 par l'évêque de Cavaillon, monseigneur de Sade de Mazan.

Histoire du Luberon - Copyright © 2004-2008 Jean Méhu

Conception & réalisation : XP-Internet