Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE XVI° SIÈCLE.

LES CAMPAGNES.

Des lettres ratifiées à Aix par les Etats en octobre 1486, et rééditées en avril 1487, ont confirmé l'union des pays de Provence à la couronne de France « sans que à icelle couronne ne au royaume ils soient pour ce auculnement subalternez »… Il a donc fallu quelque temps et certaines précautions oratoires pour faire accepter à la région la perte de son indépendance. Mais l'histoire de la Provence allait désormais se confondre avec celle de la France, devançant seulement celle-ci dans l'horreur des guerres de religion.

Laissons là tout ce sang : il sera bien temps d'y revenir plus tard. Pour l'heure nous ne sommes encore qu'à l'orée du XVI° siècle, et il reste quelque temps pour la lumière et la vie.
Les dernières années du XV° siècle et les premières décennies du XVI° ont accueilli une véritable renaissance - celle de la terre, comme pour un long printemps. Même le temps était de la partie : depuis le milieu du XV° siècle il faisait plus doux, plus chaud même, et les champs remis en culture en ont bien profité. Le mouvement de repeuplement des campagnes initié par Fouquet d'Agoult dans les années 1470 s'est en effet poursuivi après la mort du vieux compagnon du roi René en 1492 - l'année même de la capitulation de Grenade, bientôt offerte à l'Inquisition, et de la découverte de l'Amérique, aussitôt livrée aux conquistadores.

En pays d'Aigues, les progrès de la reconquête de la terre - toute pacifique celle-ci - ont été extraordinaires. Les actes d'habitation, contrats souscrits entre les seigneurs maîtres du sol et les paysans qui venaient de leur Embrunais ou de leur Piémont natals, en gardent un souvenir éloquent.
A Lourmarin, déserté dans le troisième quart du XV° siècle, il y avait 47 chefs de famille à signer l'acte de 1494 qui remplaçait un premier acte d'habitation, perdu depuis, qui avait été établi entre 1474 et 1486. Un an après, en 1495, Raimond d'Agoult, neveu et successeur de Fouquet, a installé 78 familles à Cabrières d’Aigues. Après avoir tenté en 1448 de vendre ces terres, l'évêque de Marseille a donné le terroir de Mérindol en location à 4 laboureurs de Mallemort à la fin du XV° siècle, avant de signer en 1504 un acte d'habitation en faveur de 12 chefs de famille. En 1501, Joachim Conte seigneur de Sivergues depuis l’année précédente, a repeuplé ce village avec huit familles vaudoises qu’il a fait venir de régions où ils étaient déjà installés, et notamment du pays d’Aigues. En 1505, Louise d'Agoult agissant au nom de son neveu François de Bolliers seigneur de La Tour-d’Aigues a affermé La Motte-d’Aigues à 32 familles originaires de Grambois et surtout de l'Embrunais. En 1506, c'est Antoine-René de Bolliers1 qui a conclu un accord avec 14 colons (originaires de la Tour, Grambois, Lourmarin et Volonne) qui sont venus avec leur famille repeupler Saint-Martin-de-la-Brasque et Peypin-d’Aigues. Et en 1512 à Villelaure, Antoinette de la Terre2, assistée de son mari Jean de Forbin, a établi 19 familles venues des villages voisins et du Piémont. Chaque habitant a reçu, par bail emphytéotique, perpétuel, un lot de terre, un emplacement à bâtir et des droits d'usage sur les terres gastes (terres seigneuriales concédées à la communauté), en échange de redevances et d'obligations strictement définies.

La demande semble avoir été très forte de la part des gavots sans terre qui avaient connu la région en venant chercher à s'y louer. Les nobles en ont profité pour demander des droits seigneuriaux assez élevés dans les villages ressuscités (notamment la tasque, pourcentage sur les récoltes) : après les quelques libéralités que certains d’entre eux avaient dû consentir aux communautés pendant la crise3, la renaissance du début du XVI° siècle a été marquée par une reprise en main, véritable réaction féodale qui allait plonger noblesse et communautés dans des rapports conflictuels jusqu'à la Révolution.
Pourtant le pragmatisme a prévalu - au début tout au moins. Certains nobles n'ont pas hésité à faire réaliser un état précis des ressources potentielles de leur seigneurie, véritable « étude de marché » précédant l'acte d'habitation : cela ainsi a été le cas à Cabrières-d’Aigues du temps de Raimond d'Agoult. En outre, plus encore qu’au XIII° s., le choix des sites a répondu à des impératifs clairement économiques : qualité des sols, exposition, facilité de rouvrir des chemins dont l'importance s'était largement affirmée tout au long de la crise. C'est donc à cette époque que s'est dessinée pour sa plus grande partie la carte que nous connaissons aujourd'hui. Les villages ont pris leurs marques, et fait leur choix parmi tous les sites précédemment occupés - quand ils n'ont pas directement adopté un site nouveau, comme à Peypin-d’Aigues ou à Saint-Martin-de-la-Brasque, où l'on a négligé les pentes des vieux Castelas pour des coteaux bien exposés et bien desservis. Enfin, loin de freiner la mise en valeur des terres pour protéger leur réserve foncière (dont les nombreux Défens, Deven, ou Condamines nés dans la première moitié du XIV° siècle perpétuent le souvenir), les seigneurs ont alors largement encouragé les défrichements et les mises en culture qui devaient augmenter leurs revenus.

Si l'on examine les choses de plus près, les conditions définies par les actes d'habitation ont-elles été vraiment plus dures que dans les villages où l'on pouvait se prévaloir d'un héritage du passé ?

A Mérindol, fief de l'évêque de Cavaillon, on peut comparer des actes d'arrentement de 1490 et l'acte d'habitation de 15044.
L'année 1490 en effet a vu deux actes d'arrentement, tous deux réalisés au profit de quatre paysans de Mallemort qui descendaient peut-être des derniers habitants de Mérindol réfugiés de l'autre côté de la Durance. Le deuxième acte d'arrentement de 1490 (emphytéotique, alors que le premier acte de cette année ne portait que sur des baux de dix ans) accordait à chacun des quatre laboureurs concernés 12 bœufs et la terre que ces 12 bœufs pouvaient cultiver. On se croirait presque à Carthage, au temps de sa fondation5… En contrepartie ces quatre laboureurs étaient tenus de fournir solidairement 20 salmées ou saumées de blé (3932,5 litres)6 et 20 autres d'avoine, ainsi que de payer 10 florins pour le bovage. L'acte leur permettait en outre de planter des vignes là où ils le voulaient, à condition de payer à Noël une redevance d'un gros d'argent (un douzième de florin) par carterée ou demi-éminée plantée (environ 394 m²), de posséder chacun 3 soucherées de pré (environ 9408 m²) moyennant 1 gros par soucherée, et de planter des oliviers moyennant 1 gros encore (mais apparemment sans limitation de surface). Ils devaient cependant fournir solidairement 4 barraux d'huile (environ 140 litres). Ils étaient autorisés à réparer le moulin et le four à raison de 2 gros par bâtiment (soit 1 gros pour chacun des paysans, puisqu’ils étaient quatre), et à reconstruire aussi le moulin à huile pour 1 gros. Ils pouvaient posséder 6 juments pour fouler le blé, et entretenir dans les bois et sur les pâturages 100 chèvres, 20 vaches pleines, 25 porcs et deux trenteniers de brebis. Il leur était possible d'avoir plus de bétail, mais pour chaque trentenier de chèvres ou de brebis supplémentaire ils devaient payer 3 gros, pour chaque vache 2 gros, et pour chaque porc 1 gros. Les quatre bénéficiaires profitaient gratuitement du port (passage du bac) sur la Durance. L'acte enfin est très strict quant au nombre de maisons et de chefs de famille autorisés : pas plus de quatre.
Tout différent est l'acte d'habitation de 1504, qui paraît retirer la terre aux quatre bénéficiaires de 1490 pour l'ouvrir au plus grand nombre. De fait onze paysans vont alors en profiter. Cependant on retrouve les patronymes des bénéficiaires des actes d'arrentement - à l'exception de l'un d'entre eux qui a disparu, et de deux nouveaux noms : peut-être s'agissait-il tout simplement des descendants des laboureurs de 1490 et de leurs alliés. Au lieu d’une redevance fixe, les habitants devaient au seigneur une fraction de leurs récoltes ainsi que diverses obligations qui ressemblent fort à des corvées : on se dirait revenu, cette fois-ci, au temps des manses ! Le bail portait sur le huitain (huitième) des blés, avoines et légumes, ainsi que le huitain des olives qu'ils étaient tenus de porter au moulin de l'évêque (ou de l'huile qui en sortait). Pour chaque sécherée (ou soucherée) de pré, de même que pour chaque carterée de vigne et pour chaque maison, ils devaient une demi-émine (environ 10,9 litres) de blé à porter le 15 août au grenier de l'évêque. Pour le four ou les fours supplémentaires éventuellement construits, ils devaient 4 émines (environ 87,3 litres) de blé. En outre l'entretien des fours était à la charge des habitants, qui devaient également cuire gratuitement le pain du seigneur ainsi que celui de ses officiers, fermiers et domestiques. Pour le moulin, la redevance annuelle était d'une salmée de blé (196,25 litres), l'entretien étant à la charge des villageois qui devaient moudre gracieusement le blé de l'évêque et de ses fermiers, et porter la farine dans ses greniers. Les habitants de Mérindol pouvaient avoir le nombre d'animaux suffisants pour labourer la terre concédée, mais pas plus. Le droit de bovage demeurait inchangé à 10 florins par an pour la communauté tout entière. Chaque habitant avait le droit d'élever 4 vaches, 30 chèvres, 30 brebis et des porcs pour la consommation familiale. On ne parle plus de cheptel supplémentaire. Les villageois bénéficiaient toujours du libre passage du bac sur la Durance, mais ils devaient aider le pontonnier à placer et tendre la corde quand il requérait leur aide. Enfin, ils pouvaient couper du bois dans la montagne pour brûler ou bâtir, mais pas pour vendre, et ils ne pouvaient faire de défens (de réserve) sans la permission de l'évêque. Celui-ci s'était d'ailleurs réservé la possibilité d'introduire dans le terroir des troupeaux étrangers, du moment que les terres n'étaient pas ensemencées. Sur le plan politique, les villageois pouvaient nommer des syndics ou des procureurs, mais ils ne pouvaient se réunir qu'avec la permission du baïle établi par l'évêque, et en sa présence. Ils devaient rendre hommage à l'évêque et à ses officiers pour la Noël s'il leur en était fait la demande. Véritable seigneur féodal après l’heure, l'évêque se réservait la juridiction entière (police et justice), les amendes qui allaient avec, le ban et le cri public, les taxes sur les marchandises vendues sur le marché hebdomadaire (dont les villageois étaient exemptés), les taxes de pulvérage (perçues sur les troupeaux transhumants), le port sur la Durance, le pâturage d'hiver et d'été, le glandage, la pêche et la chasse. Il avait en outre le droit d'introduire de nouveaux habitants, pourvu qu'ils fussent honorables…
Indiscutablement le ton a donc changé en quatorze ans. De la concession à ferme d'un terroir laissé à l'abandon, ou presque, on est passé à la fondation d'un village. La logique s'en est trouvée complètement changée. D'abord le lien féodal avec le bailleur a été proclamé haut et fort puisqu'il s'agissait à présent d'une véritable communauté. Ensuite il ne s'agissait plus de limiter le nombre d'exploitants pour assurer un minimum de revenu au seigneur (pas si minime que ça, d'ailleurs) mais d'encourager l'exploitation pour tâcher de tirer le maximum de ce terroir - et pas seulement avec ses exploitants réguliers, mais aussi avec des « extras » tels que les troupeaux transhumants. La volonté d'étendre l'exploitation n'a de fait rencontré qu'un obstacle, et c'était celui de la volonté d'un strict contrôle de son terroir par le seigneur bailleur. Laissées aux paysans en 1490, les propriétés banales (four, moulin) ont donc été reprises en mains d'autant plus vigoureusement que c'est à travers elles que le représentant du seigneur pouvait mesurer l'importance des récoltes, et la part revenant à son maître. Le régime de faveur de l'olivier, très net en 1490, était encore bien réel en 1504 même s'il avait été un peu écorné : on note que l'entretien du moulin à huile n'incombait pas aux villageois et n'était soumis à aucune redevance, l’obligation d’y porter les olives visant à s’assurer le huitain de la récolte. L'olivier de surcroît s'accommodait de sols pauvres, l'huile se vendait bien, et les récoltes d'olives ont souvent bénéficié, jusqu'au siècle suivant, de remises liées au nombre d'arbres que la communauté s'engageait à planter7 : ces XVI°-XVII° siècles sont marqués par une extraordinaire expansion de l'olivier. Seule la vigne, demandant toutefois plus de soins, et se révélant plus exigeante aussi quant au sol, paraît jouir de semblables libéralités : la redevance d'un peu moins de 11 litres de blé pour chaque carterée de vigne (394 m²) paraît même bien plus légère que le gros d'argent de 1490. Le passage généralisé de l'argent au blé comme unité de valeur - sans que l'argot y soit pour quelque chose - demeure l'une des surprises de l'acte de 1504. Elle signe un repliement de la communauté, sans doute à l’instigation de l’évêque.
Durcissement féodal, contrôle très strict des libertés accordées caractérisent clairement l'acte de 1504, en même temps que le mépris total des engagements pris auparavant par le pouvoir - qui peut donc en France se prévaloir d’une certaine tradition, à défaut d’une quelconque légitimité.

Mais Mérindol était un village repeuplé. Qu'en était-il pour des communautés qui avaient tant bien que mal réussi à survivre à la crise ?
A Buoux, une charte du début du XVI° siècle nous éclaire sur les rapports que la communauté entretenait alors avec le seigneur, Ange de Buoux-Pontevès8. Bien qu'il ait deux cents ans de moins (il date de 1512), ce document rappelle fort la charte de Saignon de 1316. Il souligne le rendement que les nobles ont tenté de retirer à tout prix de leurs petites communautés rurales. De par cet acte, les habitants de Buoux devaient tout d'abord porter leur blé à moudre au moulin seigneurial, et leur pain à cuire au four seigneurial. En ce qui concernait ce dernier, c'était à eux d'apporter leur bois à ce four banal (dont l'entretien toutefois était à la charge du seigneur). En contrepartie ils devaient chacun à celui-ci, à la fête de la Sainte-Madeleine, le 22 juillet, deux émines (42,65 litres) de blé de l'année. Il était permis à chaque famille de construire un four à ses fins personnelles, mais la redevance de deux émines de blé subsistait alors. Les habitants de Buoux devaient encore faire fouler leur blé sur l'aire du seigneur avec les juments de celui-ci, moyennant le vingtain (vingtième) des blés et grains comme il était de coutume, l’entretien des juments incombant là aussi au seigneur. Il leur était défendu de chasser sans la permission du seigneur, et même avec cette permission s'ils tuaient un sanglier ils lui devaient la hure, un morceau du cou et le quartier droit de derrière. Cet acte de 1512 interdisait également aux habitants de Buoux d'élever du bétail en dehors du leur et de celui du seigneur. Chaque chef de famille était autorisé à élever un trentenier de moutons et un trentenier de chèvres (ou encore deux trenteniers de chèvres ou bien deux trenteniers de moutons), six vaches et leurs veaux, autant de bœufs qu'il en était besoin pour le labour, trois juments et leurs poulains, ainsi que douze porcs. Comme à Mérindol, les villageois avaient le droit de ramasser le bois mort pour brûler dans leur feu, de même que de prendre le bois nécessaire à leurs constructions, et il leur était également interdit d'en exporter. S'ils possédaient à Buoux plusieurs maisons ne se touchant pas entre elles, ils devaient payer pour chacune au seigneur une émine de blé. Si elles se touchaient, une émine pour toutes. Pour chaque jardin, ils devaient payer 3 gros (un quart de florin). Ils devaient également le huitain (huitième) des légumes, du chanvre et de la laine, et le tiers des fruits récoltés. Enfin, en 1512, cinq habitants se sont vu accorder par Ange de Pontevès le droit de planter des vignes, et de les cultiver dans le terroir comme bon leur semblait. Pour trois d'entre eux, le seigneur se réservait le huitain du raisin qui devait être porté en sa maison et à sa cuve, pour les deux autres il se contentait du novain (neuvième) de la récolte.

Les deux documents de Mérindol et de Buoux ne sont certes pas entièrement comparables du fait de la différence des terroirs concernés : on ne trouve ainsi aucune mention d’oliviers à Buoux.
On peut s'étonner par contre de la présence de la vigne dans une zone aujourd'hui considérée comme à peu près inapte à l'accueillir, mais on en trouve aussi à Castellet en 1478. Il est vrai que la période courant du milieu du XV° au milieu du XVI° siècle a bénéficié de conditions climatiques assez clémentes, mais en tout état de cause certainement pas plus favorables que celles que nous connaissons aujourd'hui, et pas assez favorables en tout cas pour que l'olivier puisse y pousser. Si l'on plantait de la vigne à Buoux, c'était d'abord que l'on était moins regardant à la qualité du vin - ou que celui-ci était globalement assez médiocre pour que la différence ne fût pas frappante. En fait les conditions de la vinification (cuves taillées à même le sol dans un borie, ou bien carrément installées dans les étables ou les écuries à proximité du bétail), ne permettaient guère, dans l'ensemble, d'obtenir plus que d'atroces piquettes. Les prélèvements effectués sur les raisins n'appellent guère de commentaires : on trouve les mêmes à Castellet en 1478, dans l'acte qui a rendu la vie au village (huitain des raisins), ou à Saint-Estève-Janson en 1507 (novain des raisins, olives et amandes). A Vitrolles (Vitrolles-les-Aigues, fondé par Gaucher de Brancas) on doit en 1504 le septain de tous les fruits, et il y a en plus un cens personnel de 6 gros et d’une poule. Il est possible que Mérindol ait joui dans ce domaine d'un régime de faveur, pour autant que l'on puisse établir de manière significative un rapport entre le huitain ou le novain des raisins d'une part, et les 11 litres de blé exigés pour chaque carterée de vigne d'autre part. Mais les habitants de Joucas ne devaient que le douzain des raisins et de l’huile, ce qui apparaît avantageux comparé à Saint-Estève-Janson et Mérindol : l’ordre de Malte, qui avait succédé aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, était donc plus généreux que l’évêque de Cavaillon !
La situation est bien différente si l'on examine le grain, mais cette fois-ci elle avantage les habitants de Buoux qui ne devaient que le vingtain de leur récolte « selon la coutume », contre le huitain à Mérindol - et autant à Castellet qui en tant que nouveau village ne pouvait prétendre à aucune exemption. Sans doute faut-il en effet compter à Buoux avec l'impact de la tradition pour un produit très anciennement cultivé et pour lequel l'impôt, très âprement discuté par le passé, était difficilement renégociable pour le seigneur. Là encore, Joucas se distingue avec seulement le onzain des grains et légumes, tandis que l’usage du four ne coûte qu’une émine de blé au lieu de deux à Buoux et quatre à Mérindol.
On se retrouve à égalité pour les légumes dans les autres villages, imposés du huitain de la récolte. La charte de Buoux paraît plus précise, car on y mentionne aussi la laine, le chanvre et les fruits. La première n'a rien d'étonnant : l'élevage constituait encore une activité fondamentale de la montagne. Mais le nombre d'ovicapridés que les villageois peuvent tenir ici et là est le même, et à Mérindol les ressources du seigneur se doublent des droits perçus sur les troupeaux de passage, ainsi que sur les troupeaux auxquels il pouvait louer les terres lorsqu'elles n'étaient pas ensemencées. L'acte de Buoux demeure silencieux à ce sujet, bien que les grands espaces du plateau des Claparèdes se soient fort bien prêtés à cette activité : on a vu plus haut que ce pouvait même être là l'origine des fermes citées au temps de Pons Farald… La mention du chanvre est plus surprenante : à Buoux les « canebiers », les cultures de chanvre, occupaient donc une place notable dans l'économie agricole. Pourtant ils étaient traditionnellement plus nombreux en plaine, à Mérindol par exemple où le cadastre de 1571 a révélé leur importance9, sans que les actes de 1490 et de 1504 en portent mention. Cet oubli ne peut être dû à une culture plus tardive. C'est donc que l'évêque de Cavaillon a fait grâce aux habitants de redevances à leur sujet. Peut-être faut-il voir dans sa mention à Buoux, comme dans celle des fruits fortement imposés au tiers des récoltes10, le reflet de la grande pauvreté du terroir, peu prodigue pour ses habitants et, partant, pour son seigneur…
Le pragmatisme des nobles du XVI° siècle, qui a déjà amené certains d'entre eux à étudier soigneusement les possibilités des terroirs qu'ils concédaient, les a donc également poussés à accentuer la pression sur les communautés disposant des terroirs les plus pauvres, afin de parvenir à retirer de ceux-ci un revenu « honnête » - honnête pour eux, en tout cas. C'est ce pragmatisme qui les a encore amenés, parfois, à accorder quelques dispenses, par ailleurs dûment tarifées : ainsi de la chasse, à Buoux, dont le champ recouvre (en les gratifiant d’une mention spéciale) les sangliers11, véritable fléau pour l'agriculture - et les revenus du seigneur !
Plus qu'une opposition entre villages ressuscités et villages survivants, c'est donc une opposition entre terroirs riches et terroirs pauvres que les actes révèlent.

L’ESSOR DES AFFAIRES.

En fait si les nobles ont ainsi tenté de raffermir leur emprise sur les campagnes, c'est qu'en ville il ne leur restait plus rien, ou presque. L'essor économique des villes (artisanal, commercial ou manufacturier) qui est allé de pair avec la renaissance des campagnes, et l'a même souvent précédé a en effet consacré la ruine du pouvoir seigneurial dans celles-ci.
Plus encore que les communautés paysannes, durement remises au pas, ce sont les bourgeois et les marchands « étoffés » qui ont tiré profit de la crise en prêtant aux nobles des sommes qu'ils ne pourraient rendre et en faisant procéder à la confiscation de certains de leurs biens, comme à Cucuron, quand ils ne trouvaient à les acheter à bas prix.
De cette époque date le début de l'ascension des notables que nous retrouverons nantis des biens nationaux après la Révolution. Ce sont eux, mais aussi quelquefois des nobles (tel Fouquet d'Agoult), qui ont été à l'origine, à la fin du XV° et dans la première moitié du XVI° siècle, des premières implantations « industrielles » dans les campagnes : tandis que des paradous (ou moulins à foulon, destinés à dégraisser les étoffes de laine) s'installaient ici et là au bord des cours d'eau, à La Tour-d’Aigues ou dans la « combe » de Lourmarin par exemple, à Cadenet on voyait apparaître la papeterie située à l'emplacement de la ferme du « Papier » au sud-ouest du village, dont certains actes notariés ont conservé la trace.

LES SEIGNEURIES.

Très rapidement donc, et même si les paysans y regardaient à deux fois avant de se lancer dans telle ou telle culture, les revenus de certaines seigneuries ont explosé - et certains nobles sont redevenus très riches dans le même temps que d'autres s'enfonçaient dans la misère.
C’est l'époque de la construction de châteaux grandioses, voués non plus à l'affirmation d'une quelconque puissance militaire, mais bel et bien au plaisir de leurs propriétaires, fût-il encore et toujours celui de paraître. Les vieilles forteresses obscures sont devenues d’agréables résidences. Les meurtrières ont fait place à de larges fenêtres laissant entrer la lumière, de grandes cheminées sont venues égayer les vieux murs froids, désormais tendus de tapisseries.
Fouquet d’Agoult avait acheté la seigneurie de La Tour-d’Aigues entre 1422 et 1440, après l’extinction de la branche latérale des Sabran qui en était propriétaire12, ainsi que celles de Peypin-d’Aigues et Saint-Martin-de-la-Brasque presque entièrement dépeuplées. En 1442, il avait acquis auprès du baron d’Ansouis ou de ses créanciers les seigneuries de Cabrières et de La Motte-d’Aigues, à peu près désertes elles aussi. Il était en outre devenu en 1461 seigneur du village de Lourmarin, complètement abandonné cette fois-ci.
Ici, il a négligé les vestiges du château primitif plantés au milieu des ruines du village (une petite enceinte du XIII° siècle encerclant une tour dont les assises remontaient au XI° siècle). Dans les années 1470, c’est sur une petite butte située à l'écart qu’il a choisi de faire construire la résidence qui devait lui fournir une étape entre Aix-en-Provence et son fief de Sault. Ce n'était alors, cette Boysseria (baptisée ainsi à cause des buis que l'on y trouvait), qu'une maison campagnarde noble : une salle commune et un cellier, surmontés de deux chambres. Mais elle était déjà nantie d'une galerie (plus large que l'actuelle) dont subsistent les vestiges de deux arcs.
C'est un peu plus tard, à partir de 1510-1515, que seront mis en chantier les grands châteaux Renaissance de la région. Le château qui, à Lourmarin, a succédé à la Boyssière date des années 1525-1532 (Château-Vieux) et 1539-1542 (Château-Neuf).
A sa mort, en 1492, Fouquet d’Agoult avait laissé tous ses biens à son neveu Raimond d’Agoult. Celui-ci avait institué héritiers sa sœur Louise (veuve de Claude-Antoine Artaud de Montauban) et son neveu François de Bolliers (fils de Jeanne, l’autre sœur de Raymond mariée à Antoine-René de Bolliers) lorsqu’il disparut en 1503. François de Bolliers reçut donc au nom de sa défunte mère les seigneuries de La Tour-d’Aigues, Saint-Martin, Peypin, Cabrières et La Motte-d’Aigues, tandis que Louise de Montauban avait la baronnie de Sault et Lourmarin. C’est au fils de cette dernière, Louis Artaud de Montauban d’Agoult, puis à sa veuve Blanche de Lévis, et à leur fils François Artaud de Montauban d’Agoult, que revient donc la construction du château de Lourmarin.
A La Tour-d’Aigues encore c’est à Fouquet d’Agoult, après qu’il eut réuni toutes les seigneuries de la vallée d’Aigues dans sa main, que l’on doit les premiers travaux d’agrandissement et d’embellissement autour du vieux donjon. Une aile nord dotée de deux tours a été rajoutée, ainsi qu’une aile orientale recevant le logis seigneurial. Son héritier indirect, François de Bolliers (ou Bouliers), mourut très vite, en 1511. Il laissait deux enfants, André et Françoise. Celle-ci reçut La Tour-d’Aigues à la condition d’épouser son petit-cousin Antoine de Bolliers, seigneur de Centallo (Cental) et de Demonte (Démont) en Piémont. On leur doit, avec Antoine-René de Bolliers (le grand-père de Françoise qui avait imposé ce mariage) quelques travaux à La Tour-d’Aigues, qui accueillit François Ier en 1537. Mais Françoise mourut en 1533, et Antoine en 1537. Antoine-René de Bolliers n’allait pas tarder à les suivre en 1538. C’est donc leur fils unique, Jean-Louis Nicolas de Bolliers de Cental, né en 1532, qui a poursuivi les travaux avec sa grand-mère paternelle qui l’a élevé. Entre 1545 et 1550, cette grand-mère, Mérite de Trivulce, Dame de Cental, a procédé en son nom à l'achat de jardins et de maisons situés à proximité de l'ancien château - ce qui paraît trahir l'existence d'un projet sinon déjà de plans. Et c'est à partir de 1550 que Jean-Louis Nicolas de Bolliers de Cental s'est lancé dans la construction qui allait donner naissance, trente ans après, au plus fastueux des châteaux Renaissance de Provence.Planche 092 - Le château de la Tour-d'Aigues, l'Ile-de-France en Provence
Il allait faire des émules : à la Pouchade à Villelaure (appelée plus récemment château-vieux ou château de la reine Laure), maison noble campagnarde datant des années 1510, après quelques remaniements (de 1535 à 1563) on allait s'ingénier à partir 1579 à en reproduire le style et l’ordonnance. Jamais terminé, saccagé dès 1590 par les soudards du duc de Savoie, l’ennoiement de sa base par les alluvions de la Durance l’a malheureusement défiguré tout aussi sûrement que les ravages du temps.
Mais il n’y a pas que les imitations du château de La Tour-d’Aigues. Dans les années qui ont suivi le rachat de la seigneurie par les Pérussis en 1511, la vieille demeure des seigneurs de Lauris avait, elle aussi, profondément évolué. Il en va de même à Gordes, où les transformations dues en grande partie à un Bertrand-Raimbaud de Simiane (encore) peuvent être rattachées aux années 1515-42, mais aussi à Oppède, dont un Accurse Maynier est devenu le seigneur au tout début du XVI° siècle, et où le mélange des styles gothique et Renaissance s'affirme typique de cette époque. Ce dernier trait se retrouve au château seigneurial de Buoux dont les proportions évoquent par ailleurs celui d'Allemagne-en-Provence : nous avons vu plus haut qu'on pourrait y dater du XV° siècle le début des travaux - mais sans doute ici, comme dans les autres demeures nobles, ceux-ci se sont-ils étalés sur plusieurs décennies, les générations successives n'ayant fait que surenchérir sur les projets initiaux.
D'une manière générale, on croit retrouver dans ces châteaux le souci d'imiter des constructions royales ou proches de la Cour. Imiter ? Voire. Les châteaux du Louvre, d'Ecouen, d'Anet, d'Ancy-le-Franc ont certes souvent été évoqués comme modèles pour La Tour-d’Aigues - où l'on trouvait, sur les toitures, ardoises ou tuiles plates (vernissées de gris ou de noir) qui remplaçaient celles-ci. Les architectes royaux eux-mêmes paraissent avoir été mis à contribution. Serlio avait été pressenti pour transformer le château de Lourmarin. Le cabinet Lescot-Goujon a fourni plans et croquis aux premiers maîtres d'œuvre connus de La Tour-d’Aigues (Jacques Jehan et Nicolas Laurens), qui ont précédé le Piémontais Ercole (ou Hercule) Nigra. A Lourmarin, les projets de Serlio n'ont pu être réalisés car ils imposaient de faire table rase de presque tous les bâtiments existants. Mais ses plans ont servi à Ancy-le-Franc qui à son tour a inspiré La Tour-d’Aigues : la construction des châteaux du Luberon, loin d'être à la traîne, participait donc directement au mouvement général. Rien d'étonnant à ce titre si la construction des pavillons de La Tour-d’Aigues et de leurs modèles franciliens (notamment Ecouen et le pavillon du Roi au Louvre) est contemporaine. Ici et là on retrouve donc les toits élevés, le contraste entre le mur nu et les bossages, la séparation des étages par des corniches saillantes soulignées de frises, et jusqu'à certains motifs de celles-ci - telle la grande coquille alternant avec trois cœurs d'acanthe pendus par le pied à la manière des métopes et triglyphes doriques…

Toutes les familles nobles cependant n'étaient pas concernées par cette frénésie de construction, car toutes n'en avaient pas non plus les moyens.
A Ansouis, on a noté que les seuls travaux réalisés dans le courant du XVI° siècle, tardifs, ont consisté en un aménagement des murailles visant à défendre le vieux château13 : démolition et reprise d'une partie de l'enceinte castrale, adjonction du bastion triangulaire destiné à couvrir les abords du portail d'entrée - le tout en parallèle à la construction d'une nouvelle enceinte urbaine.

LES COMMUNAUTÉS.

C'est en effet l'époque où les vieilles communautés qui avaient réussi à survivre à la crise ont retrouvé assez de moyens pour s'abriter derrière de hauts murs.
Souvent imitées des remparts des siècles précédents, et comme telles totalement inadaptées face à l'artillerie du XVI° siècle, ces murailles servaient avant tout à se protéger des bandes de soudards que les armées de passage laissaient derrière elles, qu'il s'agît de celles de Charles Quint en 1524 et 1536, ou de celles de François Ier dont les régiments piémontais ont régulièrement traversé la région à partir 1515.
Ces fortifications ne sont donc pas nées du simple désir d'affirmer une puissance renaissante, ni sorties du néant.
A Cadenet, dans les maisons qui s'élèvent aujourd'hui au Midi sur le rempart du XVI° siècle, on peut retrouver des traces de constructions percées de portes étroites et de meurtrières, antérieures à celui-ci. Leur fonction précise est difficile à cerner. Il s'agissait probablement pour la plupart d'étables et de remises à foin parfois surmontées d'un étage d'habitation. Mais le soin apporté à la réalisation des meurtrières, dans la maison natale de Félicien David par exemple, permet d’entrevoir quelques petits bastions défensifs précédant la construction de l'enceinte, d'autant que ces anciennes constructions étaient assez espacées. Sans doute les deux fonctions ont-elles été intimement liées. Le plus souvent ces bâtiments « bien remparés » recouvraient d'ailleurs des structures troglodytiques plus anciennes encore, qui occupaient l'une des terrasses naturelles et les crottes (les grottes) que l'érosion avait façonnées la paroi de molasse miocène. Après l'invasion des troupes de Charles Quint (1536) et le passage de celles de François Ier (1537), cette rangée de constructions a été doublée entre 1542 et 1550 par une forte muraille située quelques mètres en avant au bord d’un autre ressaut - juste l'espace nécessaire pour faire place à un chemin de ronde. Long de 980 mètres, ce rempart flanqué de six tours rondes cernait le village. A sa base, il était régulièrement percé de mines dans sa partie méridionale, ceci pour éviter que de l'eau s'accumulât derrière et en compromît la solidité. C'est un ouvrage assez surprenant si l'on songe qu'il a été construit en 8 ans seulement, et qu'il a connu les contrariétés de la mort du premier entrepreneur (spécialisé dans ce genre de travail, puisqu’on lui doit à la même époque l’enceinte de Cucuron) et de la défection de plusieurs autres qui avaient été pressentis à sa suite. A son achèvement, les anciennes constructions, dont les meurtrières étaient devenues inutiles puisqu'elles se trouvaient derrière la nouvelle enceinte, ont été réaménagées. Souvent pourvues d'une voûte pour plus de solidité, elles ont continué à abriter étables, écuries, granges, greniers à fourrage, mais aussi cuves à vin. Et l'habitation qui couronnait à présent immanquablement ces diverses dépendances a parfois été mise en relation avec celles-ci par un fort escalier à vis, en pierre : fort logiquement, on s'embourgeoisait à l'abri des murs !
Mais entre-temps le pays avait sombré dans la guerre civile - même si les fantastiques chantiers des demeures seigneuriales évoqués plus haut ne le laissent guère imaginer.

GUERRE ET PESTE.

Dès le deuxième quart du XVI° siècle en effet, l'incendie que Luther avait allumé en 1517 à Wittenberg en affichant ses 95 thèses ou propositions pour réformer l'Eglise catholique avait atteint la région, et la religion des Vaudois a été de nouveau mise en cause.
La jalousie n’était pas étrangère à l’affaire - et d’abord celle de certains nobles alléchés par les revenus que ces populations laborieuses et honnêtes avaient procurés aux seigneurs qui leur avaient affermé des terres. Mais les fanatismes, de part et d'autre, ainsi que la rapacité de certains hommes d'Etat, ont eu leur place dans son sinistre dénouement.
En 1531 donc, une enquête a convaincu les Vaudois d'hérésie - et dès 1532-33 les persécutions ont commencé à se multiplier à leur encontre. Envoyé à Apt en 1532 pour enquêter, le dominicain Jean de Roma a commis tant d'abus qu'il a été révoqué par un commissaire du roi. En 1534, l'archevêché d'Aix a entrepris une campagne de persuasion qui s'est révélée vaine, et qui s'est terminée par l'envoi au bûcher de dix « réformés ».
Un temps suspendues lors de l'invasion de la Provence par les troupes de Charles Quint en 1536, de peur vraisemblablement que la région en profitât pour se révolter, les persécutions ont repris en 1538, sous le prétexte que de nombreux lansquenets hérétiques démobilisés erraient dans la région et entraînaient leurs coreligionnaires à prendre les armes - et de fait certains fanatiques organisés en bandes armées s'en sont pris ici et là aux symboles de la religion catholique, églises ou objets du culte, quand ce n'était pas aux religieux eux-mêmes.
En 1538, 1539 et 1540, François Ier a donc publié des lettres patentes condamnant l'hérésie et le port d'armes, tandis que le Parlement d'Aix rendait des arrêts contre les séditieux coupables de violence ou se livrant à des manifestations armées.
Le 18 novembre 1540 ce même Parlement d'Aix a prononcé un arrêt qui condamnait à la destruction Mérindol, capitale de la sédition. Dix-neuf de ses habitants étaient en outre promis au bûcher, les autres à l'exil ou à la prison. Deux partis se sont alors opposés.
D'une part les modérés enclins à une relative clémence : Guillaume du Bellay d'abord, le cousin du poète, envoyé en mission par François Ier, mais aussi Barthélémy de Chassanées premier Président du Parlement d'Aix, ou encore dans une certaine mesure le cardinal Sadolet évêque de Carpentras.
D'autre part les extrémistes partisans de l'exécution de l'arrêt dans toute sa rigueur, qui allaient trouver leur champion en Jean Maynier, baron d'Oppède, Conseiller au Parlement d'Aix depuis 1522 - mais qui comptaient aussi Paul Sadolet (neveu de l'évêque de Carpentras nommé Recteur du Comtat en 1541 par le cardinal Farnèse), voire le gouverneur de Provence, le comte de Grignan14 lui-même, qui sans vouloir d'un massacre, ne voulait pas non plus aliéner ses possibilités d'avancement. On a beaucoup écrit sur les motifs de Maynier. On a évoqué une vieille rancune à l'égard de la famille de Cental qui lui aurait refusé la main de l'une de ses filles - mais il était marié depuis 15 ans au moment des faits. On a parlé du camouflet infligé à son orgueil par l'attaque des Vaudois venus libérer un des leurs à Cavaillon le 18 décembre 1544, alors que Maynier, viguier général de la ville, se trouvait dans les murs. En fait l'intérêt le plus vil semble avoir primé : intérêt politique de la part du seigneur d'un village situé en terre pontificale, intérêt matériel surtout du pillage ou de la confiscation des biens des réformés. Tradition familiale ? Son père lui-même se serait jadis distingué en spoliant des Juifs - ce qui lui aurait valu le surnom ironique de Juif, et aurait même engendré plus tard une confusion quant à ses origines15… Devenu en tout cas deuxième Président du Parlement en 1541, puis premier Président en 1543, Maynier reste le personnage clé du drame, sa cheville ouvrière. Définir plus clairement les responsabilités de chacun demeure quasi-impossible : très vite la politique s'est emparée de l'affaire et tout a été brouillé. Il ne faut pas négliger les hésitations de François Ier qui a oscillé entre la crainte de l'Espagne, riche de l'or des Amériques, et la hantise d'une rébellion des protestants dans le royaume : ses lettres de grâce (février 1541, mai 1543, mai et juin 1544) ont alterné avec les lettres de répression (mars 154I, août 1542, mars 1543, septembre 1543) jusqu'à celles du 1er janvier 1545 - qui ont déclenché le massacre. Ces dernières cependant n'auraient sans doute pas connu davantage de suites que les précédentes sans la volonté et l'activisme de Maynier. Mais le degré de préméditation qu'il convient de lui attribuer demeure assez flou. A-t-il réellement « tiré les ficelles » tout en restant dans l'ombre jusqu'au moment où l'ordre d'exécution de l'arrêt de 1540 lui est parvenu ? A-t-il simplement, à réception des lettres patentes du 1er janvier 1545, sauté sur l'occasion de faire une « belle râtelée » à peu de frais ? En tout cas, après ce 1er janvier 1545 on n'a plus vu que lui. Il est vrai qu'il y avait fort à faire, car ces lettres de répression ne se limitaient pas à rendre exécutoire l'arrêt du Parlement de novembre 1540. Elles l'élargissaient considérablement, et ouvraient la porte à tous les excès : il ne s'agissait plus du seul village de Mérindol, ni de celui de Cabrières, visé dans les lettres patentes de septembre 1543, mais de « faire en sorte que la force et obéissance demeurent au roi et à la justice, le pays dépeuplé et totalement nettoyé de tels séducteurs et gens mal sentans de la foi »16… Le comte de Grignan ayant été opportunément appelé par le roi, c'est Maynier qui le suppléait dans sa charge au début de 1545 en sa qualité de lieutenant général. En quelques semaines, il allait tisser une toile dont les Vaudois ne pourraient plus se défaire. A la mi-avril, il était fin prêt. Il pouvait compter sur les 1000 hommes de pied et des 300 cavaliers dont disposait le baron de la Garde, capitaine général des galères17, les troupes qu'un certain capitaine Vaujouine avait rassemblées pour lui dès le mois de mars, les 200 hommes de pied que le sieur Berthelot a levés entre Apt et Roussillon le 11 avril, 250 hommes et 100 pionniers d'Aix, et encore 30 ou 40 gentilshommes choisis dans le ban et l'arrière-ban de la noblesse provençale qu'il a pris soin de convoquer pour renforcer la légitimité de l’opération. Les troupes levées à Aix ont couché à Pertuis le 13 avril, et le 14 à Cadenet. Les habitants de Lourmarin à qui on a enjoint d'héberger les troupes du baron de la Garde ont refusé. Cela devait leur coûter fort cher. Le 15 Maynier a délibéré avec ses capitaines. On notera que les Vaudois auraient eu le temps de s'éclipser si le sentiment de leur sécurité ne les avait abusés18.
Le jeudi 16 avril les troupes du baron de la Garde ont fondu sur les villages de la vallée d'Aigues (Cabrières, Peypin, La Motte et Saint-Martin-de-la-Brasque). Le vendredi 17 avril la Roque-d'Anthéron, Villelaure, Trésémines et Lourmarin ont été mis à sac. Le samedi 18 c'était Mérindol. Le dimanche 19 l'armée s'est transportée au-delà du Luberon : ses troupes, rejointes par celles du vice-légat pontifical, ont mis le siège devant Cabrières-d’Avignon. Le lundi 20 la place s'est rendue après avoir reçu l'assurance que ses défenseurs auraient un procès. Et tous ont été massacrés, avant que la troupe se rendît à Murs pour poursuivre sa sinistre besogne - mais pas à Joucas dont la seigneurie appartenait au puissant ordre de Malte successeur des Hospitaliers de Saint-Jean en 1530. Le lundi 21 avril le siège a été mis devant Lacoste. Le lendemain, on a promis la vie sauve aux assiégés s'ils se rendaient, et là encore ils ont été massacrés après avoir obtempéré.
Partout ce n'ont été que saccages, tortures, viols, meurtres et pillages sans fin. Les atrocités commises par la soldatesque n'ont eu d'égales que celles perpétrées par les bandes de pillards qui dès le premier jour se sont mises à courir la région, attirées d'Avignon et d'Arles mais aussi de certains villages voisins (Cadenet, La Bastide-des-Jourdans…) - qui jusque-là semblaient pourtant vivre en bonne intelligence avec les Vaudois. Mais on était bien loin des Vaudois ! Oubliant le voile de religion dans lequel l'expédition voulait se draper, les églises elles-mêmes ont été pillées après avoir connu le viol et le meurtre : c'est dire si l'on s'est soucié de la confession des individus dès lors qu'on les avait à merci. Les temps ont bien changé, direz-vous, mais… serait-ce bien différent aujourd’hui ?
Les seules limitations que le Parlement a mises au crime semblent avoir eu pour but de protéger le butin qu'il escomptait amasser. Ses commissaires ont confisqué tout le bétail saisi par la troupe, et ils ont également fait garder jusqu'en mai des champs et des vergers afin de pouvoir en récolter les fruits pour les vendre : onze villages avaient été exécutés19, dix-huit ont ainsi été touchés par la razzia ordonnée et supervisée par le Parlement20, et vingt-quatre seraient finalement atteints - dans certaines de leurs familles tout au moins21. Comment et à qui se plaindre lorsque les juges eux-mêmes se font brigands, et que la menace d'une accusation, avec toutes ses conséquences, pèse sur les têtes ? Mais les pillards après les soudards n'ont pas chômé de leur côté, et les Présidents et leurs Commissaires ont parfois été débordés. Tout a été enlevé : l'argent bien sûr, le bétail qui paissait librement sur les terres que l'on avait ravagées, les meubles, les vêtements et même parfois les tuiles des maisons !
Le 24 avril, afin que nul n'échappe, Maynier a pris un arrêt interdisant d'apporter toute aide à ses victimes. Ceux qui avaient eu l'instinct de s'enfuir avant que la troupe arrivât dans leur village n'ont ainsi plus eu aucun lieu où se réfugier. Seul le Luberon dans sa sauvage et millénaire sagesse a pu leur offrir un refuge, si pauvre fût-il.
Le 20 mai le Parlement a même ordonné que les simples suspects saisis dans 14 villages22 fussent emmenés et serrés sur les galères, en lieu et place des prisons, en attendant d'en savoir plus sur leur compte.
En tout plus de 3.000 personnes ont péri pendant l'expédition et de ses suites - et, malgré la concurrence des pillards, l'exécution des villages du Luberon aurait rapporté plusieurs milliers d'écus à chaque Président23.

L'onde de choc fut terrible dans la Chrétienté. L'ambassadeur de l'Espagne très catholique devait féliciter François Ier au nom de son maître. Il fut cependant le seul à s'en réjouir ouvertement - avec le pape, s'entend, qui devait donner à Maynier un titre de comte palatin.
Mérite de Trivulce, dame de Cental, allait pour sa part déposer une plainte auprès du roi. Celui-ci lui devait quelques égards : les Cental et les Bolliers l'avaient bien épaulé lors de ses aventures italiennes. Bien qu'il eût d'abord félicité Maynier, les faits reprochés étaient trop graves pour éviter le procès. Mais celui qui au lendemain de Pavie avait écrit « tout est perdu fors l'honneur, et ma peau qui est sauve », après avoir abandonné l'un sur les marches du Luberon, ne devait pas tarder à perdre l'autre : il mourut en 1547, laissant à Henri II le soin de mener à bien le procès. En raison des excès commis, le Parlement de Provence, Cour souveraine de Justice (!), fut donc traduit en 1551 devant le Parlement de Paris érigé en Cour Suprême. C'était déjà en soi un affront inouï. Les juges estimèrent donc que cela suffisait : Maynier sortit indemne du tribunal. Fait comte palatin par le pape, il ne mourrait qu'en 1558. La petite histoire dit que ce fut dans d'atroces souffrances, infligées par un médecin d'origine protestante - mais à supposer que ces souffrances ne répondissent pas chez les chroniqueurs d'une quelconque envie de morale, on peut observer que les médecins de l'époque n'avaient pas besoin de leur en vouloir particulièrement pour faire beaucoup pâtir, et souvent mourir, leurs patients… ce n’est pas gratuitement que Molière s’en est gaussé un siècle plus tard !

Ce n'en était malheureusement pas fini des fanatismes religieux : la Michelade de Nîmes (1567), la Saint-Barthélémy (1572) étaient encore à venir.
Pour s’imposer, une religion en vient toujours à fanatiser les foules. Et lorsque celles-ci sont lâchées, c’est l’horreur - quelle que soit la lettre de cette religion. Les catholiques à Béziers en 1209 ou dans le Luberon en 1545, les protestants à Nîmes en 1567, mais aussi bien les musulmans et jusqu’aux bouddhistes24 c’est tout un. Rien à attendre de leurs maîtres, la soif du pouvoir a envahi leur esprit et l’a corrompu : quels que soient ses buts, on ne s’adonne pas à la recherche du pouvoir sans perdre son intégrité.
Ainsi après une quinzaine d'années d'un calme relatif, la fureur des guerres de religion a de nouveau embrasé le Luberon, où les protestants avaient eu tout le loisir de se réorganiser - ce qui prouverait bien, s’il en était besoin, l’inutilité et l’aveuglement, par-delà le crime, de l’expédition de 1545. En 1560, Mérindol avait donc pansé ses plaies et les plus intolérants de ses habitants, pressés d'en découdre avec les catholiques, sont venus mettre le siège devant Apt. Ils ont dû se retirer sans avoir rien emporté, mais la crainte s'est de nouveau installée : cette année-là, Saignon a acheté auprès d'un marchand de Carpentras 80 arquebuses et 48 hallebardes pour 482 florins. Au début de 1562, un certain capitaine Bras, du parti réformé, est pourtant parvenu à escalader de nuit les murailles du village, et à s'en emparer. En septembre de cette même année, alors que le baron des Adrets (alors acquis au parti protestant) assiégeait Apt avec 4.000 hommes, Bras a tenté de renouveler sur la ville le coup de main de Saignon. Mais il a échoué, et le baron des Adrets a été contraint de lever le siège face à l'avance de renforts catholiques. La situation pourtant demeurait grave. A Saignon, une délibération du Conseil a précisé en 1563 que les habitants de la campagne, même les femmes, devaient faire leur tour de garde.
En 1574-75, deux ans après la Saint-Barthélémy, nouvelles alertes autour d'Apt : les huguenots ravagent les terres, ruinent les moulins et brûlent les campagnes. La Provence tout entière était alors divisée entre carcistes catholiques suivant le comte de Carcès (apparenté aux Agoult, aux Pontevès, aux Forbin…) et razats protestants emmenés par le maréchal de Retz qui a réuni derrière lui les huguenots (tels les Lesdiguières) et les villes du Var. Les deux partis drainaient par ailleurs tout aussi bien, indifféremment, une foule de brigands et de voleurs venus commettre leurs forfaits sous la bannière d'une Eglise. Les affrontements allaient se poursuivre jusqu'en 1586, ponctués de vagues de cruautés - et parfois aussi, heureusement, d'épisodes moins sanglants.
C'est le cas de la prise du Fort de Buoux par les catholiques en 1577. Avec l'invasion espagnole de 1536 (pendant laquelle les troupes impériales de Charles Quint ont occupé un temps Lourmarin), le Fort, pratiquement laissé à l'abandon au XV° siècle, a retrouvé une importance capitale. Les vieilles fortifications se sont vu adjoindre de nouveaux ouvrages. La tour ronde qui surplombe le chemin d'accès date de cette époque, de même que les six murs parallèles qui occupaient le plateau entre les premières défenses et l'église. Pour les élever on a tout simplement réutilisé les matériaux du village médiéval, délaissé au début du XVI° siècle au profit des bastides de la campagne environnante. Intouchée en 1545, puisqu'elle n'était plus occupée par une garnison, la vieille forteresse est devenue un enjeu capital dès la reprise des hostilités, à la fois pour le contrôle des routes qu'elle permettait et pour la sûreté qu'elle offrait à ses défenseurs. Durant le siège d'Apt en 1562, plusieurs assauts ont été tentés sans succès contre la place alors tenue par les catholiques. Les réformés s'en sont rendus maîtres en 1563 sans que l'on connaisse le détail de l'aventure. Le Fort était encore entre leurs mains en 1574 lorsque le comte de Carcès, à la tête de plusieurs milliers d'hommes, est parvenu à s'en emparer. Pour peu de temps : à la fin de l'année, il était réoccupé par les protestants, et lors de cet épisode Jean de Pontevès qui refusait de se rendre a été précipité du haut du donjon. Avec Ménerbes et Sivergues, les réformés disposaient alors de points d'appuis solides. Durant trois ans les catholiques, emmenés par Pompée de Pontevès-Buoux, désireux de venger la mort de son frère en reprenant le Fort, ont essayé en vain d'investir la place. En désespoir de cause, à la fin de 1577, Pompée de Buoux a invité le chef protestant qui tenait le Fort à un repas qu'il donnait en son château. Et celui-ci s'y est rendu, preuve que les esprits s'étaient calmés - ou que les ressources du Fort étaient au plus bas. Pompée de Buoux s'est en tout cas saisi de lui. On pourrait alors s'attendre à des scènes où la cruauté seule le disputerait à la violence. Il n'en est rien. Pompée a seulement utilisé son otage pour forcer la reddition de la place-forte :
« Ayant attiré le gouverneur du Fort, soubs prétexte de le régaler dans son chasteau avec tous les officiers de la garnison, il fust si inconsidéré de s'y rendre, suivy de ses meilleurs soldats. On l'arresta en mesme temps prisonier et l'ayant attaché à un asne, on le mena sur une hauteur voisine du Fort d'où il pouvoit estre aperceu de quelques soldats qui estoient dedans et en leur présence on menaça de le poignarder s'ils ne se rendoient pas sur le champ. Le péril de leur gouverneur et le peu d'apparence qu'il y peussent résister longtemps leur fist ouvrir les portes, dont les catholiques se saisirent aussitost et l'on mit ensuite le gouverneur en liberté avec le reste des huguenots qu'on avoit arrestés avec luy »25.
L'histoire et son dénouement pourraient surprendre si quelques mois plus tôt, en juin 1577, la reddition de Ménerbes n'avait fourni aux protestants qui tenaient la place l'occasion de se retirer en bon ordre, bannières et musique en tête, et sans être inquiétés, devant les troupes catholiques qui les assiégeaient en vain depuis plusieurs années. Tout peut arriver dans le Luberon, et l'on peut y passer du pire au plus plaisant en quelques pages…

Le désir de vivre et de s'amuser, déjà relevé en 1376 après le passage de la peste et des Grandes Compagnies, n'avait d'ailleurs pas disparu : en dépit de l'insécurité, le Conseil a dû interdire à Apt, en 1574-1575, de danser sur les places au son du tambourin. Cela sans doute n’eut pas été décent… Tuer, assassiner, violer, piller, l’était bien davantage - à l’ombre d’une croix, d’une bannière, d’un drapeau, et pour bien longtemps encore…

A partir de 1586 la ville allait cependant connaître d'autres soucis puisque la peste avait fait sa réapparition en Provence. Tout voyageur ayant fait route avec un compagnon venant d'un lieu pestiféré était soumis à quarantaine.
Au printemps de l'année suivante le Conseil a engagé deux médecins, deux chirurgiens et deux apothicaires à titre préventif.
Bien lui en a pris. En 1588, malgré les précautions prises, le fléau s'est déclaré dans la cité : entre le 12 septembre (déjà 17 victimes) et le 2 février 1589, les réunions du Conseil ont été suspendues. On a recensé 671 cas de peste, et l'épidémie a fait 519 victimes, soit 77 % des personnes atteintes26… On comprend aisément que les guerres de religion soient passées un temps au second plan. Cela cependant n’allait pas durer.

Dès 1589, après l'assassinat d'Henri III, elles se sont en effet rallumées à l'avènement de son héritier désigné Henri de Navarre - qui a force d'être ballotté d'une religion à l'autre, et de voir quotidiennement tous leurs excès, avait appris à se méfier de toutes.
A la guerre entre protestants et catholiques, sont alors venues s'ajouter les luttes entre catholiques ligueurs (partisans du vieux cardinal de Bourbon plus qu'à moitié gâteux) et catholiques royalistes ou loyalistes partisans d'Henri IV…
Louis de Balbes de Berton de Crillon, chevalier de l’ordre de Malte, né à Murs en 1541, l’un des plus brillants capitaines de son temps, était parmi ces derniers, qu’Henri IV surnomma affectueusement « le brave » dans une de ses lettres.
Ce n'est qu'après le sacre d’Henri IV à Chartres et la défaite des derniers ligueurs, en 1594, que l'Edit de Nantes (1598) allait réussir à ramener la paix pour quelques années.

En fait ce qui surprend peut-être le plus pendant ces guerres de religion, c'est le ressort des populations, et l'indifférence de la noblesse aux évènements qui pourtant l'impliquaient parfois directement. Quelques années à peine après l'expédition de Cabrières, alors que les menaces pesaient toujours, la vie avait repris son cours ordinaire dans les villages dévastés. Et au plus fort des guerres de religion, après 1560, les grandioses travaux d'amélioration des châteaux de La Tour-d’Aigues ou de Villelaure se sont poursuivis comme si de rien n'était. Entre 1590 et 1593, Chrestienne d'Aguerre, comtesse d'Agoult-Montauban, dame de Sault et de La Tour-d’Aigues, qui venait, à l'avènement d'Henri IV, de ranimer le feu des guerres de religion en Provence en appelant à l'aide le duc de Savoie, a même lancé et entretenu à La Tour-d’Aigues un atelier de poterie où des spécialistes italiens devaient fabriquer des objets d'émail fin aux couleurs vives. C'est en fait finalement comme si les divers massacres qu'ils avaient orchestrés ou subis n'avaient été pour les nobles que des à-côtés.
Il est vrai que Chrestienne (ou Christine) d'Aguerre n'était pas n'importe qui. Rarement on aura vu personnage aussi intrigant, en même temps qu’aussi décidé et dénué de scrupules. Retenue prisonnière comme chef de la Ligue, elle réussit par sa dureté à faire reculer ceux qui devaient la poignarder. Puis, simulant la maladie pour endormir ses gardiens, elle parvint à s'échapper par les toits, déguisée en paysan muni d'une grande barbe ! Mais il n'y a pas que de distrayants épisodes dans la vie de cette Lorraine. Elle avait épousé en secondes noces, en 1578, François-Louis de Montauban d'Agoult, héritier de Louise et Jeanne d'Agoult - c'est-à-dire de Sault et de La Tour-d’Aigues. Mais elle préférait le fils de son premier mariage avec Antoine de Créqui à ceux qui étaient nés Montauban d’Agoult. Or François-Louis fut tué en 1586, au siège de Sisteron où il se battait contre les troupes du connétable François de Bonne de Lesdiguières. Chrestienne d'Aguerre parvint alors à arracher à ses trois derniers enfants l'immense héritage d'Agoult-Montauban, qui devait leur revenir, et à détourner celui-ci au profit de son premier fils Charles de Blanchefort-Créqui. L'histoire ne s'arrête pas là. Car ce fils préféré de Chrestienne d'Aguerre devait épouser à son tour Madeleine de Bonne, fille du connétable de Lesdiguières - puis la sœur de celle-ci, sa belle-sœur donc, Françoise de Bonne, dont il réussit par la suite à s'approprier les biens. Faisant preuve d'un machiavélisme égal à celui de sa mère, il put ainsi fièrement léguer à son fils François de Créqui le comté de Sault et le duché de Lesdiguières, réconciliant ainsi dans le malheur de s'être fait dépouiller les deux ennemis de 1586, François-Louis de Montauban d'Agoult et François de Bonne de Lesdiguières. C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston…Planche 093 - La Tour-d'Aigues, vicissitudes d'une seigneurie

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