Histoire du Luberon Jean Méhu
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LA GRANDE CRISE ET LA FIN DU MOYEN ÂGE.

LE CONTEXTE, POLITIQUE ET ÉPIDÉMIOLOGIQUE.

A la mort de Robert le Sage en 1343, la couronne est passée à sa petite-fille Jeanne, alors âgée de dix-sept ans. L'impéritie de la souveraine, son inconstance et ses insatiables besoins d'argent allaient à terme se révéler désastreux. Mais la Provence a connu d’autres problèmes, et ceux-ci plus immédiats.
Dès 1343, en effet, la peste a fait son apparition à Marseille. A la faveur de ses liens privilégiés avec le royaume de Naples, la ville avait développé son commerce avec la Méditerranée orientale à l'issue des Croisades. D’abord larvée, l’épidémie a mis cinq ans à se répandre dans tout le pays, semant terreur et désolation.
A Apt comme en de nombreuses autres villes, la peste de 1348 a servi de prétexte au massacre des Juifs qui avaient prospéré ici ou là : dès 1298 ils tenaient à ferme la perception du péage et de certains droits seigneuriaux à Pertuis. Il a fallu toute l'autorité de la justice royale et des syndics, et même l'intervention du sénéchal Raimond d'Agoult, pour ramener l'ordre dans ces villes.
Le pays pourtant avait été jusque-là assez accueillant avec les communautés juives : chassées de France en 1306 par Philippe le Bel en même temps que les Lombards - banquiers et commerçants - après qu'il eut confisqué leurs biens (en attendant de s’emparer de ceux des Templiers), elles avaient pu trouver refuge en Provence, où elles avaient été tout aussi bien accueillies par Charles II d’Anjou, le Boîteux, que par la papauté - moyennant redevance, il est vrai. Et en 1345, on a vu plus haut qu’un verrier de la Roche d'Espeil avait été condamné à 10 sols d'amende pour avoir molesté un Juif d'Apt.
Mais la peur et le fanatisme religieux des deux parties ont exacerbé chez l’une la cupidité et la soif d’or qu’elle fustigeait chez l’autre. Et cette peste-là, qui trouve ses sources dans l’intolérance affichée par les deux communautés, dans les jalousies patiemment accumulées comme dans le besoin de trouver un bouc émissaire - à plus forte raison s’il paraît être un veau gras - n’allait pas s’arrêter avec l’épidémie de 1348.

Au moment où la peste s’est répandue, la Provence a commencé à subir les répercussions de la Guerre de Cent Ans. Des bandes de routiers (les Grandes Compagnies), démobilisées entre deux campagnes, venaient ravager le pays : les « Tuschins » ou « Touchins », écrasés en 1348 par Raimond d'Agoult dans le Luberon, ont été suivis en 1357-58 par les bandes de « l'Archiprêtre » Arnaud de Cervole (qui ont occupé Cucuron en 1358), les bandes espagnoles en 1361, les bandes de du Guesclin enfin en 1365, 1368 et 1369…
Face aux violences de ces routiers, le pays est resté la plupart du temps sans défense. Violant sa promesse de ne nommer que des nobles provençaux aux charges principales, la reine Jeanne s'est empressée de révoquer Raimond d'Agoult. Celui-ci a finalement récupéré sa charge, qu'il a transmise en 1353 - à plus de quatre-vingts ans ! - à son fils Foulques. Mais souvent le manque de moyens n'a pas permis de s'opposer aux pillards.
En 1348, la reine Jeanne a vendu au pape Clément VI la moitié d'Avignon qu’elle possédait encore. Mais des 80.000 florins qu’elle en a retiré le pays n'a rien vu : sitôt obtenus l'argent, et l'absolution papale pour l'assassinat de son premier mari (étranglé en 1345 à quelques pas de sa chambre), la souveraine s'est embarquée pour Naples. Elle ne devait plus remettre les pieds en Provence.
Livré à lui-même, privé de fonds, le pays a été dirigé par les Etats qui, se réunissant plusieurs fois certaines années, ont pris l'habitude de légiférer.

Le Grand Schisme survenu en 1378 au sein de l'Eglise catholique n'a pas simplifié les choses. Jusqu'en 1417 en effet il y a eu plusieurs papautés - les deux principales à Rome et à Avignon, mais il y a eu jusqu'à trois papes1… Naturellement, ceux-ci se sont affrontés et l'autorité des papes d'Avignon, qui aurait pu contribuer à équilibrer la région, a souvent été battue en brèche.

En 1382, soutenu par le pape de Rome, Charles d'Anjou-Duras (Durazzo en Yougoslavie), un cousin de la reine Jeanne, est parvenu à s'emparer de Naples. Il a aussitôt fait exécuter la souveraine.
Mais en 1380 celle-ci avait adopté, sur les conseils du pape d'Avignon, le duc d'Anjou (frère du roi de France Charles V) pour faire de lui l'héritier que ses quatre mariages ne lui avaient pas donné.
Louis Ier d'Anjou s'est donc lancé à la conquête de son royaume. Après avoir rapidement traversé la Provence, au demeurant ralliée autour de la ville d'Aix à Charles de Duras (à l'exception de quelques villes, notamment Marseille et Apt), il a gagné l'Italie où il a trouvé la mort dès 1384.
La ville d’Apt a alors hébergé quelques mois sa veuve, Marie de Blois, et le jeune Louis II. Abandonnant la lutte pour le royaume de Naples, Marie de Blois s'est employée à reconquérir la Provence en défaisant l’Union (ou Ligue) d'Aix.
C'est à cette époque que le vicomte Raimond de Turenne, baron de Pertuis, embrassant le parti des Duras, a commencé de ravager la région. Raimond de Turenne était le neveu du pape Grégoire XI, lui-même neveu du pape Clément VI2. A la suite des tractations de la reine Jeanne avec celui-ci, pour la vente d’Avignon, le père de Raimond de Turenne (un autre neveu de Clément VI) s'était vu attribuer diverses seigneuries, dont Pertuis. Bien en cours lui aussi, Raimond de Turenne a assumé en 1376 le gouvernement de l’Etat pontifical de Provence, au moment du retour de la papauté à Rome. Mais après qu’il ait suivi son oncle en Italie, Louis Ier a rattaché ses seigneuries au domaine comtal. A la suite du refus opposé par la régente de les lui restituer, en 1386, Raimond de Turenne (qui était devenu condottiere, ou chef de bande, après la disparition de Grégoire XI en 1378) a décidé de les reprendre par la force. Maître de Pertuis, de Meyrargues, du Puy-Sainte-Réparade, mais aussi des Baux, il allait faire régner la terreur pendant plus de dix années. Malgré la demande pressante des Etats, les revenus de la province étaient en effet mobilisés ailleurs, dans la préparation de la reconquête du royaume de Naples dont Louis II avait fait sa chimère.
Avant de se lancer dans l'aventure, il tenta toutefois de négocier une trêve avec Raimond de Turenne. N'y parvenant pas, il se résolut enfin à soutenir les Etats, et à leur donner les moyens de combattre le seigneur de Pertuis. Ce fut entre autres l'œuvre du maréchal de Boucicaut, gendre de Turenne, qui recueillit ainsi au nom de sa femme les biens du baron après qu'il eut été mis en déroute en 1399.
Dès 1388 cependant, à la faveur des troubles de la seconde moitié du XIV° siècle, le comté de Savoie avait annexé quelques régions frontalières : Puget-Théniers, Val de Lantosque, viguerie de Nice, baillie de Barcelonnette. Cela augurait mal des entreprises de Louis II en Italie, qui visaient bien sûr à reprendre le royaume de Naples à Ladislas de Duras3. De fait celles-ci n'eurent pas plus de succès que celle de son père, tant en 1399 qu’en 1409 ou en 1411. Au moins n'y perdit-il pas la vie, mais il ne profita guère plus de celle-ci : il s'éteignit à Angers le 29 avril 1417, à l'âge de quarante ans.

Son fils Louis III a eu un peu plus de succès. Adopté par la reine Jeanne II, sœur de Ladislas de Duras, il a en effet réussi à établir une domination précaire sur le royaume de Naples aux dépens d'Alphonse V d'Aragon.
Mais celui-ci, furieux, a alors lancé ses forces contre les côtes de Provence. En 1423 il a pris Marseille, au demeurant toujours fort dépeuplée, et a laissé ses troupes mettre à sac pendant trois jours ce qui restait de la ville.
Depuis 1420 la Provence n’avait plus de sénéchal, et c’est le Conseil Royal, sous la direction de Pierre de Beauvau, premier chambellan du roi, qui l’administrait.
Malgré la nomination d’un gouverneur de Provence et l’instauration d’un Conseil Eminent en 1424 la Provence, à l’écart des préoccupations de Louis III, restait une terre dévastée.

L'avènement de René de Maine-Anjou en 1434, à la mort de son frère Louis III, n'allait pas apporter de remède immédiat à la crise.
Quand il a hérité, René était prisonnier du duc de Bourgogne Philippe III le Bon4. Il s'était en effet opposé à lui pour la Lorraine, dont il était devenu duc par son mariage avec Isabelle de Lorraine en 1420. C'est donc cette dernière qui a gouverné Provence et Naples jusqu'à sa libération en 1436. Sitôt celle-ci obtenue, René s'est embarqué pour Naples - non sans avoir soutiré 100.000 florins aux Etats de Provence.

LES COMMUNAUTÉS ET LA CRISE.

Pour saisir l’ampleur de la crise, il faut d’abord se pencher sur les communautés rurales de la première moitié du XIV° siècle.
A cette époque, la plupart des villages connaissaient un régime inspiré de celui des villes de consulat du XII° siècle - ou encore des villes de syndicat du XIII° siècle lorsque le seigneur, voire directement le comte, y avait un représentant officiel, viguier, clavaire ou sergent.
Empreints de leur responsabilité morale comme du sens de leur intérêt, les représentants des communautés villageoises se montraient généralement tout aussi soucieux de l'avancement des « libertés » obtenues que du bien-être de leurs membres.
C'est dans ce contexte que des personnages nouveaux, les agents communaux, ont fait leur apparition. Ce pouvaient être des bouviers, des chevriers, des porchers, mais aussi des fabres (ou forgerons), des bouchers, des boulangers, des médecins, des barbiers, voire des maîtres d'école laïcs comme à Apt en 1364… Tous ces emplois procédaient, comme nous le dit Fernand Sauve, « de l'idée dominante des hommes et des assemblées qui les ont institués, à savoir le désir de pourvoir à des besoins généraux dont la satisfaction ne pouvait être assurée par l'initiative privée »5.
A l'origine, le système a pu s'appuyer sur quelques exemples réussis de délégation de pouvoirs, dans la garde des troupeaux par exemple. Les bois et les prés, favorisés par la péjoration climatique qui s'était esquissée au début du XIII° siècle6, se prêtaient fort bien à un élevage extensif en semi-liberté. On a vu plus haut que les grands propriétaires (les nobles mais aussi les Hospitaliers) y ont eu recours pour leurs troupeaux, de bovins notamment. Par ailleurs le besoin en engrais, et peut-être aussi l'augmentation de l'enneigement, ont été cause, on l'a vu, du renouveau de la transhumance : dès le XIII° siècle, une mise en commun des troupeaux sous l'égide de tiers figurait ainsi déjà dans les pratiques.

La crise née avec la peste de 1348 et le passage des Grandes Compagnies a généralisé cette délégation des pouvoirs, qui est devenue inévitable.
Les boulangers communaux par exemple ont été très recherchés à partir du milieu du XIV° siècle. Ils cuisaient, dans les fours qu'ils avaient auparavant alimentés, les pâtes que leur confiaient leurs clients, et sur lesquelles ils prélevaient de quoi cuire quelques pains supplémentaires qui constituaient leur rétribution7.
En fait, après l'épidémie, les hommes étaient devenus rares, les échanges s'étaient ralentis, tous les bras étaient mobilisés pour les travaux agricoles - et cela ne suffisait pas, il n’y avait plus assez de bras… Dans ces conditions, bien rares étaient les familles qui pouvaient encore se permettre de s'adonner aux activités multiples qui alimentaient traditionnellement l'économie domestique, parce que bien rares étaient les familles que la peste et les restrictions avaient épargnées.
Le renforcement de la cohésion sociale, la répartition des tâches au sein de la communauté et non plus de la famille, se sont alors imposés comme des nécessités vitales. La spécialisation s’est accrue. Et c'est très vite à l'extérieur même de la communauté que l'on a dû, de plus en plus souvent, aller chercher de l'aide pour pallier les défaillances ou les carences de celle-ci : rien d'étonnant donc si les agents communaux, mercenaires introduits dans la communauté pour l'aider à subvenir à ses besoins, ont été amenés à y jouer un rôle clé !
Eux-mêmes allaient cependant assez vite faire défaut - et le recrutement est devenu plus rude, entraînant la disparition des communautés les plus pauvres, les plus écartées, les moins à même de trouver parmi les gens jetés sur les routes les bras susceptibles de les aider…

On a vu plus haut qu’il y avait eu des villages désertés avant le milieu du XIV° siècle. En pays d’Aigues, ce fut par exemple le cas de Châteauneuf (Notre-Donne), de Châteauvéron et de Limaye sur le territoire de La Bastide-des-Jourdans. Cela n’avait rien d’extraordinaire : certains villages avaient été implantés très tôt, pour des raisons de stratégie, sur des terroirs médiocres, d’autres se sont vu isoler par le déplacement d’une route existante au profit d’un nouvel axe, d’autres encore ont subi la concurrence d’une fondation proche et mieux placée qui est venue les doubler. Parfois on ne peut exclure la destruction à l’occasion d’un conflit seigneurial, comme pour le petit castrum de Sanson entre Pertuis et le défilé de Mirabeau.
Mais ce sont la peste et les soudards désoccupés entre deux épisodes de la Guerre de Cent Ans qui ont été les causes premières de la véritable désolation qui s’est fait jour à partir des années 1350 : en 1351 déjà, après le passage de l’épidémie et des Tuschins, Saignon avait perdu la moitié de sa population. Et en 1357, il ne restait plus à Forcalquier que 48 % de la population de 1346, à Apt 46 % - un tiers seulement à Riez8
A l’époque où un gouvernement plus sage aurait pu tenter de protéger et de relever le pays, l’impéritie de la reine Jeanne et de ses successeurs s’est révélée désastreuse. Pis encore, elle a nourri la sédition d’un Raimond de Turenne, dont les ravages sont venus s’ajouter à ceux des Grandes Compagnies.
Dès 1383 le vieux village de Roubians au sud-ouest de Cabrières-d’Aigues était en ruine : Elzéar de Sabran (saint Elzéar) y était né près d'un siècle plus tôt (en 1287), mais c'est à Cabrières déjà que sa veuve Delphine de Signes s'était réfugiée entre 1331 et 1363.
En 1400, la crise s’était aggravée en même temps que l’insécurité avait augmenté. Les villages de Mérindol, Puget, Puyvert (les Grottes), Villelaure, Peypin-d’Aigues (le Castelas) et Vitrolles (le Castellas) étaient déclarés inhabités. En 1421 Vaugines et La Bastidonne à leur tour n'étaient plus affouagés. Quant à Pertuis, le fief de Raimond de Turenne, pris en 1397 par les troupes comtales, le nombre de ses feux est passé de 150 (en 1397 justement, avant le siège) à… 81 en 1400 !
Entre-temps l'alerte avait souvent sonné dans le Luberon. A Apt, l'angoisse a culminé quand le baron rebelle a mis le siège devant la ville en 1390. Grâce à la ténacité de sa population, Raimond de Turenne a dû se retirer sans avoir rien obtenu, mais non sans avoir ravagé le terroir et brûlé au passage le château de Clermont - ainsi peut-être que le château seigneurial de Buoux (où le volume des remaniements des XV°-XVI° siècles laisse envisager quelque ruine antérieure), et le petit village de la Roche d'Espeil disparu sans laisser de trace9. En 1394, le seigneur de Pertuis semait encore la panique à Oppède qu'il dévastait.

La charge a dû être énorme pour des Communes qui survivaient tant bien que mal. Vidée de la moitié de sa population dès 1351, la communauté de Saignon a dû emprunter aux juifs d'Aix en 1410, ainsi qu’en 1417. C’est qu’il fallait pour se défendre regarder au-delà de ses murs. En 1392, le Conseil d’Apt délibérait de secourir les châteaux de Saignon, de Buoux et de Lourmarin. Et en 1396 encore, venant de Pertuis, un messager de Buoux (qu’il a fallu rémunérer) lui annonçait que Raimond de Turenne rassemblait des troupes pour battre la campagne et mettre le feu aux blés.

Ni la mise hors d’état de nuire du seigneur rebelle en 1399, ni l'avènement Louis III en 1417, ou celui de René de Maine-Anjou en 1434, n'ont apporté de remède à la crise.
Les nobles, ruinés par celle-ci, ont souvent accordé quelques libéralités aux Communes pour tenter d’attirer de nouveaux habitants vers leurs villages - et de renflouer leurs caisses avec les taxes qu’ils ne manqueraient pas de percevoir par ailleurs. En 1413, les Sabran d’Ansouis ont ainsi autorisé tous les habitants à tenir du bétail pour y paître sur l’ensemble du terroir de Cucuron. En 1431, Elzéar de Sabran et son fils Albert « voulant aider leurs vassaux à supporter plus facilement les charges de la communauté, et les forains et estrangers de venir habiter audit lieu » firent donation à celle-ci de tous les pâturages du terroir. C’était bien vu, mais c’était trop peu, et surtout trop tard : en 1443, la seigneurie de Cucuron serait saisie pour dettes impayées à la requête d’un financier d’Avignon, André Squiriolis ou Esquiriol.
Le pays était trop déprimé, il fallait une véritable volonté politique, bien au-delà d’initiatives trop locales et trop frileuses, pour relancer la machine dans son ensemble. Le roi René n’en était pas incapable. Mais il allait lui falloir à son tour se mesurer à l’Italie, en revenir vaincu, et choisir de s’installer en Provence en 1470, pour que la pauvreté du pays lui sautât aux yeux et qu’il se décidât à agir - en partie à l’instigation de son chambellan, Fouquet d’Agoult.

En 1471, au moment où ce dernier a mis en œuvre les premières mesures, une enquête permet de faire le point en pays d'Aigues : Lauris qui comptait 88 feux en 1316 est passé à 16 feux, Lourmarin est déserté, Cadenet a perdu les trois quarts de sa population en un siècle, Cucuron près de 70 % depuis 1409, Ansouis plus de 80 % depuis 1331, Cabrières et La Motte-d’Aigues sont inhabités, de même que Saint-Martin-de-la-Brasque (le Castelas) malgré une longue résistance. La Bastide-des-Jourdans a perdu plus de 70 % de sa population en un siècle, Beaumont-de-Pertuis les trois quarts dans le même temps… Pire : le phénomène s'est accéléré au XV° siècle à Grambois où l'on est passé de 202 feux de queste en 1315 à 124 feux en 1430, et seulement 40 foyers en 1471 !
Au milieu de cette désolation seul le village de Mirabeau semble être parvenu à tirer son épingle du jeu - du fait sans doute du bac emprunté par la route d'Aix à Manosque : la population n'y a en effet régressé que… de 40 % environ depuis 1315 ! Et en 1471 les 22 feux de Mirabeau étaient deux fois plus riches que les 30 foyers subsistant à La Tour-d’Aigues. Il est vrai qu’il s’agit sûrement dans ce village de paysans que Fouquet d'Agoult venait à peine de faire venir des Alpes pour le repeupler. Mais on mesure bien, en considérant l'évolution démographique de Mirabeau, et dans une moindre mesure celle de la Bastide-des-Jourdans, l'importance des voies de circulation au XV° siècle : le long de ces axes couvait bel et bien une activité à laquelle il ne fallait qu’un encouragement pour se transformer en véritable reprise.
Ceci se retrouve encore à Pertuis. Dans cette seigneurie (confiée au gendre de Raimond de Turenne en 1397, Jean II de Boucicaut, puis confisquée au frère de celui-ci en 1427 pour être rattachée au domaine royal), les activités commerciales ont repris assez vite. Dès la première moitié du XV° siècle, on note la présence de nombreux patronymes inconnus jusque-là ainsi qu’une forte augmentation des produits du péage et des leydes (taxes du marché). La distance avec les villages environnants est d’autant plus nette qu'à partir du deuxième quart de ce siècle la communauté de Pertuis a profité de la crise pour acquérir, auprès des seigneuries en difficulté, de vastes pâturages à Cabrières et La Motte-d’Aigues (1431), à Villelaure et Trésémines (1439), et pour finir la majeure partie des moulins de la ville (1455).
Mais c'est de La Bastidonne - ou plutôt de la Bastidette-de-Savaric comme on disait encore à l'époque10 - qu’est venu le signe d'embellie le plus marquant : déserté en 1422, le village comptait six feux en 1471 - une fois encore il est vrai grâce à Fouquet d'Agoult, véritable promoteur du renouveau, et de surcroît homme d’affaires fort avisé.
L’exemple de la Bastidette-de-Savaric n'était pas unique dans le Luberon : de l'autre côté du Luberon, le petit village de Castellet, déserté au milieu du XV° siècle, a été repeuplé en 1478 par Jacques de Forcalquier, seigneur de Céreste. Ici et là l'espoir renaissait donc à la fin du règne du roi René.

L’AUBE D’UN RENOUVEAU.

Celui-ci est resté dans l'histoire comme un mécène. Mais ce n'est pas ce qui lui a valu en Provence l'épithète de « bon » accolée plus tard à son nom : même si c'était surtout pour que les impôts rentrent davantage, il y a été en effet le premier souverain depuis fort longtemps - plus d’un siècle - à s’être enfin soucié de la prospérité de son Etat.
Après avoir passé des traités de commerce avec Florence, Venise, mais aussi Gênes, il a donc encouragé les nobles - avec son chambellan Fouquet d'Agoult - à installer sur leurs terres, dépeuplées par la crise, des colonies entières venues du littoral génois et des Alpes (Briançonnais, Piémont).

Le pays avait gardé longtemps son goût de vivre. Un siècle plus tôt, en 1376, entre le passage des Grandes Compagnies et les ravages de Raimond de Turenne, la Ville d’Apt avait encore engagé des ménestriers venus de Saignon et de Buoux pour la distraction et le plaisir de ceux qui avaient survécu. Mais peu à peu, à force d’épreuves, il avait fini par se vider. Et il y avait vraiment du travail. Rendre des villages entiers à la vie, reconstruire les maisons, défricher à nouveau les terres laissées à l'abandon, retracer les chemins. Combattre la nature aussi, qui en un siècle et demi avait repris tous ses droits.
Les loups, eux, avaient étendu les leurs. Ils constituaient une vieille menace : les premières mesures contre eux avaient été prises par Charlemagne qui avait institué en 813 les premiers corps de louvetiers11. Et la crise, qui a clairsemé la population des hommes, les a débarrassés de leurs pires ennemis. Les louvetiers, que la première partie du Moyen Âge avait ignorés - sans qu'il soit pour autant possible d'en tirer de conclusion, car le blason des Agoult arborait fièrement un loup12 - sont donc réapparus à la fin du XIV° et au début du XV° siècle. La ville d'Apt a fait appel à eux en 1387, 1406, 1418 et encore 1424. Le phénomène n'est pas isolé. En France, où la guerre de Cent ans venait de s'éteindre, Charles VII a dû autoriser en 1436 tous les sujets du royaume à chasser les loups : il a même créé une prime de 20 sols par tête d'animal abattu. Souvent on employait des louvetiers de passage. C'est le cas d'un certain Siffrein Gautier qui a été recruté le 15 janvier 1406 par la ville d'Apt. Le Conseil s'est engagé à lui donner 3 gros (soit 4 sols provençaux)13 par tête. Pourtant cela ne suffisait pas toujours, car les loups étaient vraiment très nombreux : en une nuit, en décembre 1443, 50 moutons ont été dévorés. Aussi recourait-on encore fréquemment au poison : un document nous indique qu'à Pernes-les-Fontaines en 1447 on mêlait un fort poison végétal à de la viande, de la graisse ou du miel destinés à effacer l'odeur de l'homme. Mais les loups sont intelligents et rusés. Malgré toutes ces mesures et tous ces stratagèmes, il allait falloir des siècles pour en venir à bout. Et jusqu'au XVIII°, et même au XIX° siècle, les loups continueraient à faire peser une menace sur les campagnes.

Parmi les immigrés venus des Alpes se comptaient de nombreux Vaudois. C'étaient là les lointains descendants des disciples du marchand Pierre Valdo qui avait fondé près de trois siècles auparavant, en 1170, une secte appelée les « Pauvres de Lyon ». Ses membres avaient notamment traduit la Bible en langue d'Oc afin de mieux transmettre son enseignement, et de mieux suivre sa lettre. D'abord approuvée par l'Eglise, sa doctrine a été condamnée en 1179, puis à nouveau en 1184 : il est vrai que les Pauvres, qui devaient renoncer à leurs biens et mener une vie d'ascètes, ne ménageaient pas leurs critiques envers les prélats…
La secte a alors éclaté à travers toute l'Europe où elle s'est frottée à d'autres hérésies. De nombreux disciples de Valdo ont ainsi péri sur les bûchers de l'Inquisition contre les Albigeois. Oublié, le maître lui-même se serait éteint de mort naturelle vers 1217 en Hongrie, à peu près au moment où de petites communautés vaudoises s'installaient en Piémont et en Briançonnais.
Leurs descendants avaient pris l'habitude des gavots14de venir en Provence se louer en été aux travaux des champs, et on les connaissait pour des gens honnêtes et travailleurs. Comme ils étaient à nouveau inquiétés par l'Eglise (notamment dans le diocèse d'Embrun) ils ont été nombreux à répondre favorablement aux invitations des nobles provençaux - au premier rang desquels Fouquet d'Agoult, maître de La Tour-d’Aigues, Peypin-d’Aigues et Saint-Martin-de-la-Brasque (depuis qu'il en avait acquis la seigneurie après l'extinction en 1422 de la branche des Sabran qui la possédait), et encore celles de Cabrières et La Motte-d’Aigues (acquises auprès du baron d’Ansouis en 1442).

DES FORTUNES DIVERSES POUR LES NOBLES.

On voit que la crise a été très diversement vécue par les nobles. Le chambellan du roi René en a profité pour s'étendre et prospérer : il a acquis en Provence plus de trente seigneuries !
On peut donc noter que pour les Agoult le retrait de la ville d’Apt ne s’est accompagné d’aucune perte d’influence. Après avoir multiplié les alliances dans la deuxième moitié du XIII°, dès la première moitié du XIV° siècle la famille prospérait dans la transhumance, et au milieu de ce siècle Raimond d’Agoult était sénéchal de Provence. Peut-être ont-ils tout simplement visé plus haut en abandonnant Apt : une ville, pour eux, c’était trop, et trop peu15 - trop de charges, et trop peu d’honneurs…
Véritable noble d'affaires, Fouquet d'Agoult ne s'est pas contenté d'acquérir en Provence autant de seigneuries. Il a su également rechercher et saisir toutes les opportunités pour les rendre à la vie : c'est ainsi à lui que l'on doit déjà, entre autres, les énormes travaux hydrauliques qui ont recueilli les eaux du pays d'Aigues dans l'étang de la Bonde, avant de les amener vers son château et ses moulins de La Tour-d’Aigues.

D'autres par contre ont vu leurs ressources rétrécir comme peau de chagrin. C'est le cas des barons d'Ansouis contraints de céder les droits de pâturage de Cabrières et La Motte-d’Aigues aux habitants de Pertuis en 1431, puis de céder en 1442 ces deux seigneuries de Cabrières et La Motte-d’Aigues à ses créanciers (qui les revendraient à Fouquet d’Agoult) - avant que la seigneurie de Cucuron, où d'importantes concessions avaient déjà été monnayées auprès de la Communauté, fût saisie en 1443 par un autre créancier, négociant à Avignon, André Squiriolis : la veuve de ce dernier devait la revendre peu après à un noble d'origine italienne, Colla ou Nicolas de Castillon16 et le roi René qui avait d’abord retenu les droits seigneuriaux en usant de son droit de prélation17 les a cédés en 1444 à celui-ci pour services rendus (et sans doute contre monnaie sonnante et trébuchante).

Une nouvelle répartition des terres nobles a alors commencé à s'esquisser. Aux côtés de vieilles familles (d'Agoult bien sûr, mais aussi Sabran ou Oraison maîtres de Cadenet depuis la fin du XIV° siècle) sont apparus quelques nouveaux lignages d'origine étrangère - souvent italienne, du fait des relations étroites avec la péninsule : c'est le cas des Arcussia de Capri, devenus seigneurs de Ménerbes par la faveur de la reine Jeanne au XIV° siècle, ou au XV° de ces Castillon (Castiglione) dont nous venons de rencontrer le premier représentant à Cucuron.

Parallèlement certaines branches cadettes de familles nobles se sont enracinées ici ou là. C’est le cas à Buoux dont Lancelot de Pontevès, fils de Jean de Pontevès (chambellan du roi Louis II), a acquis la seigneurie le 12 avril 1418 auprès de Béranger de Forcalquier - le document mentionne que celui-ci la lui a remise, là aussi, pour services rendus.
Pontevès, d’Agoult et Sabran étaient liés : selon J. Barruol18, la famille de Pontevès descendait de Pons Arbald et de son frère Aldebert. Elle était donc apparentée aux ancêtres des Agoult : Pons Arbald avait épousé une sœur d’Umbert de Caseneuve, et Aldebert son frère une fille d’Aramberte, une autre de ses sœurs. Dès les années 1210 les liens entre les deux familles s’étaient resserrés à l’occasion du mariage de Douceline de Pontevès (petite-fille d’un Adalbert ou Aldebert de Pontevès) et d’Isnard II d’Agoult-Entravenes (un arrière-arrière-petit-fils de Rostang d’Agoult qui était seigneur d’Entrevennes, dans les Alpes-de-Haute-Provence) : leur fils Isnard III était d’ailleurs nommé indifféremment Isnard d’Agoult ou Isnard de Pontevès au milieu du XIII° siècle19. Les Agoult étaient par ailleurs alliés aux comtes de Forcalquier depuis le mariage, en 1152, de Guiran (Guiraud Ier) d’Agoult20, et de Galburge, sœur de Bertrand Ier de Forcalquier. Quant aux Sabran - dont une autre branche a pris le nom de Forcalquier après 1209 - ils s’étaient liés aux Agoult par le mariage un peu plus tard dans le XIII° siècle de Cécile d’Agoult (fille d’Isnard III d’Entrevennes) et d’Elzéar « Maltortel » de Sabran (fils de Guillelm « Maltortel » de Sabran) : l’un de leurs petits-fils ne serait autre que… saint Elzéar de Sabran (né en 1285 ou 1287).
Dès le XV° siècle en tout cas les Pontevès de Buoux, qui devaient régner sur le village jusqu'en 1752, ont occupé diverses charges pour le compte de leur souverain. Gaspard, fils de Lancelot, a été viguier d'Arles en 1443, et premier syndic d'Apt en 1459. Guillaume, fils du précédent, syndic d'Apt en 1489 et en 1504. C'est certainement de cette époque que datent les premiers travaux qui ont peu à peu transformé le château seigneurial en une plaisante demeure Renaissance21.

LA FIN D’UNE ÉPOQUE, ENCORE.

Le roi René est mort le 10 juillet 1480. Ecartant de sa succession son petit-fils, René de Lorraine, il a légué ses biens à son neveu Charles du Maine, qui était lui-même gravement malade.
Un parti « lorrain » s'est alors constitué pour lutter contre la fin de l'autonomie de la Provence - car l'héritier désigné de Charles du Maine n'était autre que le roi de France Louis XI.
L'impétueux Fouquet d'Agoult a rassemblé une petite armée à Sault, qu'il a confiée à son neveu Raimond.
Très vite, Apt lui a ouvert ses portes à l'appel de Guillaume de Rémerville22, dont la famille d'origine lorraine s'était installée dans la région en 1437.
A sa suite, Saignon, puis une grande partie du Luberon, de Cavaillon à Forcalquier, ont adhéré à la cause.
Mais le succès a été de courte durée. Louis XI, averti des progrès de l'aventure, a envoyé une armée qui a soumis tout le pays après avoir emporté Forcalquier au terme d'un siège de trois semaines.
Toujours fin politique, l'Universelle Aragne23 a cependant épargné Apt et Saignon - ainsi que Fouquet, qui avait été le chambellan et l'ami du roi René. Un mois après la chute de Forcalquier, Louis XI a promulgué une amnistie générale.
Le 11 décembre 1481 s'est éteint Charles du Maine, et le 15 janvier 1482 les Etats, emmenés par Palamède de Forbin, agent de Louis XI, ont proclamé la réunion de la Provence à la France, tout en demandant que fussent respectés les privilèges, libertés, et usages du comté.

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