Histoire du Luberon Jean Méhu
Logo de Jean Méhu

UNE FÉODALITÉ CONTRARIÉE.

L'expulsion des Sarrasins a ôté un poids considérable à la région. Avec l'apaisement climatique qui s'était dessiné depuis le milieu du X° siècle, la vie allait pouvoir reprendre un cours plus normal : alors que l'on abordait l'an Mil et ses supposées terreurs, toute la région s'est animée.
Riches, puissants, les comtes-marquis se sont alliés à nombre de grandes familles, notamment aux comtes de Toulouse, aux comtes du Gévaudan, aux comtes d'Urgel en Catalogne et même à la maison de Francie : la fille de Guillelm-Guillaume le Libérateur, Constance d'Arles, a épousé Robert le Pieux, fils d'Hugues Capet, un grand seigneur qui avait été élu roi en 987 après la mort sans postérité de Louis V, le dernier des rois carolingiens de cette Francie.

UN SYSTÈME FÉODAL EN BUTTE À DES TRADITIONS DIVERSES.

En Provence on est alors passé des grands lignages propriétaires de biens immenses, éparpillés à travers diverses régions, à des familles nobles attachées à un territoire plus limité, un fief : parmi les arrière-petits-fils de Fulcher figurent ainsi Boniface de Reillanne et Guillelm d’Agolt (d’Agoult).

C'est en effet l'époque où les grandes familles qui ont multiplié les alliances se sont partagé les terres : les Grimoald ou Grimaldi sur la côte, les Methulensis ou Medillone (Mévouillon)1 dans les Baronnies, les Nevelong ou Nebelong (Nivion) à Cavaillon et à Signes, les Barangar, Berangar ou Berengar (Bérenger) à Avignon - et également à La Tour-d’Aigues dont ils étaient les vicomtes et premiers seigneurs à l'aube du XI° siècle.

On s’achemine alors en Provence, avec bien des réserves, vers un système féodal. Encore faut-il préciser le sens de ce mot.
On peut définir en premier lieu le système féodal comme un ordre établi sur la force brute. Les nobles tenaient leur statut des armes : en 1040 encore, les vicomtes de Marseille revendiquaient bien haut pour leur aïeul le titre de nobilissimus miles, guerrier d'exception. Au milieu du XI° siècle pourtant, le terme de milites ne désignait plus que des guerriers privés servant à faire le coup de main, des reîtres au service d'une aristocratie déjà établie - celle des comtes et des vicomtes. C'est pour ces soudards que l'on créerait plus tard le titre de chevalier - dont l'Eglise s'emploierait activement à idéaliser l'image, en premier lieu pour tenter de limiter leurs débordements. Mais on voit à travers l’exemple des vicomtes de Marseille que les armes portées par ces brutes deux générations auparavant leur conféraient assez de noblesse pour que l'on y fît référence. En contribuant à affirmer la combativité de la lignée, cela devait aussi imposer le respect ou une crainte salutaire pour quiconque aurait voulu tenter de la renverser par la force.
Au sein du système féodal, c’est encore la force qui définissait la hiérarchie. Celle-ci s’exprimait par les termes de vassal et de suzerain, le premier devant hommage et obéissance au second en échange de la protection (baglia en Provence) que celui-ci pouvait lui fournir. La maffia n’a rien inventé. En bas de cette pyramide de suzerainetés, le système féodal reposait sur le droit de ban, droit du seigneur de commander les hommes de son fief pour assurer leur défense et leur protection. Contre les représailles à ses propres exactions, souvent. Car dans un contexte de rivalités incessantes, l’une des principales menaces était constituée par d’autres seigneurs, également détenteurs du droit de ban - victimes et agresseurs, à tour de rôle, comme dans toute vendetta qui se respecte. Abus de pouvoir lui-même, le droit de ban était par essence générateur d’autres abus.
Economiquement, le système féodal reposait sur la confiscation plus ou moins brutale d’une partie des produits de la terre par les nobles sous la forme de divers impôts : en échange de la « protection » qu’il leur fournissait, ses vassaux devaient pourvoir aux besoins du seigneur suzerain. C’était bien le moins. Mais cela ne s’arrêtait pas là. En tant que représentants de la seule autorité vraiment reconnue, la force brute, les seigneurs se sont très rapidement dotés de divers autres pouvoirs à caractère judiciaire ou civil. Le droit de justice est bien connu. Il ne faut pas négliger pour autant l’obligation pour les paysans d'utiliser les structures mises en place par le seigneur, le four et plus tard le moulin par exemple, que l’on dit banaux parce qu’ils sont liés au droit de ban encore une fois - et naturellement contre espèces sonnantes et trébuchantes, ou redevances en nature.

Et l’Eglise, dans tout cela ? Les exactions des nobles ne pouvaient manquer de l’atteindre dans ses biens, et l’autorité que la force brute leur conférait ne pouvait manquer de contrarier sa propre autorité. Dans les régions où le système féodal a commencé de se mettre en place très tôt, elle a donc pris la tête au X° siècle d’un mouvement de résistance à celui-ci en s'unissant avec les paysans. Alliance contre nature : les uns réclamaient - déjà - l'abolition de l'ordre social oppressif dont ils souffraient, l'autre soutenait que cet ordre social émanait de Dieu lui-même et souhaitait seulement avoir barre sur les oppresseurs2. Le divorce a donc été consommé très vite, aux dépens bien sûr des paysans. Et au XI° siècle l'évêque Adalbéron de Laon, l’un des premiers grands théoriciens de la société médiévale avec son confrère Gérard de Cambrai, pouvait définir parfaitement les trois grands ordres naturels que l'Eglise reconnaissait : religieux, nobles, et peuple laborieux - Adalbéron ne se gêne pas pour dire serfs

En Provence, on ne trouve pas trace d’une alliance, même fugitive, de l’Eglise avec la paysannerie.
Tout d’abord l'emprise des nobles sur la hiérarchie épiscopale est demeurée très forte : dans la deuxième moitié du X° siècle Ingilran évêque de Cavaillon était le frère du comte Nebelong, entre 965 et 1073 la famille des vicomtes de Marseille a exercé une mainmise permanente sur l'évêché de la ville, tandis qu'à Apt on trouve plusieurs évêques d'Agolt (d’Agoult) au XI° et au XII° siècle. Aux X° et XI° siècles, les donations à l’Eglise se sont multipliées, en partie pour compenser les confiscations du siècle précédent.
Mais surtout l’apparition d’un système de type féodal en Provence a été trop tardive et trop spécifique pour que le besoin d’une telle alliance avec l’Eglise se fît jamais sentir.

Dans presque tout le pays franc en effet le système féodal s’est lentement mis en place entre le VI° et le X° siècle : c’est dès le VII° siècle que les termes de vassus puis de vassalus ont fait leur apparition en Francie. Mais dans la région il ne se répand qu’au XI° siècle - et encore le terme de « fidèle » demeure-t-il beaucoup plus fréquent dans les chartes de l’Eglise d’Apt que celui de vassal.
Il existe pourtant des relations de type féodal dans le Luberon ou sur ses marges. Etablies à partir du IX°, voire la fin du VIII° siècle, elles concernaient le plus souvent des domaines ecclésiastiques dont la noblesse d’origine franque avait réussi à s’emparer avec la bénédiction des prélats. On a vu plus haut que ceci pouvait être le cas pour la colonica de Guntard dès avant la rédaction du polyptique de Wadald.
Cela pourrait également s’appliquer au site de Saignon mentionné dans les premières années du X° siècle comme un castrum - si la charte XI du cartulaire de l’Eglise d’Apt admet quelque base réelle et si l’on peut retenir la datation jadis proposée par J. Barruol pour la charte X3. On a vu qu’un certain Georgius, maître de celui-ci, aurait fait donation du castrum de Saignon à l’Eglise d’Apt après que son fils, enlevé par les Sarrasins, lui fut revenu sain et sauf quelques années plus tard. A l’époque, tous les environs d’Apt paraissent avoir été sous la coupe de la famille de Maïol, de son père Fulcher à son oncle Rainoard I - dont on retrouvera les descendants à Saignon après que l’évêque Nartold leur eut confié la garde du castellum en 976. Or Georgius ne semble pas avoir fait partie de la famille de Maïol : il n’apparaît que dans deux chartes, l’une où il est fait mention de l’enlèvement, et l’autre de son heureux dénouement. Il pourrait donc s’agir, là aussi, d’un miles, un reître d’origine germanique à qui le maître réel de Saignon (peut-être déjà l’évêque d’Apt) aurait confié le castrum (ou la vieille tour d’origine gallo-romaine) pour qu’il le gardât, et veillât sur la route qui passait en dessous. Dans le texte évoqué, il faudrait alors lire restitution (au lieu de donation) à l’Eglise d’Apt, et traduire ce Georgius en Georg au lieu de Georges - qui détonnerait ici, de toute façon.
Le terme de vassalus n’apparaît ni à Gontard ni à Saignon (pas plus dans les chartes X et XI qu’en 976). Mais on le trouve en 961 ou 963, dans un acte qui révèle que la garde du château (castrum) d’Ansouis, appartenant au domaine royal, a été confiée par le comte Boson à un certain Gens, son vassal. Un clivage pourrait donc s’esquisser entre les domaines ecclésiastiques ou royaux d’une part, souvent confiés à des hommes d’armes lorsqu’ils occupaient des points stratégiques, et les domaines issus de la tradition héritée de la vieille aristocratie foncière d’autre part.
Dans l’ensemble, et malgré le développement de manses sur les terres nouvellement défrichées sous l’égide des seigneurs, les censives sont restées la règle parmi les tenures paysannes, et leur droit de quasi-propriété a été respecté : les descendants des aristocrates fonciers du VIII° siècle, même alliés à la noblesse franque, sont restés pour longtemps encore fidèles à leurs lignées et à leurs traditions. Quoiqu’elles eussent été remodelées au VIII° siècle les relations héritées du monde romain ont donc continué de prévaloir au X° siècle : relations tissées au fil des générations, où chacun, patron et client, connaissait la famille de l’autre à travers un passé commun, et où chacun savait dans une certaine mesure pouvoir compter sur l’autre. A la logique purement oppressive du système féodal a donc continué de s’opposer la logique faisant place à une certaine réciprocité, héritée du monde romain - même si celle-ci n’a jamais exclu l’oppression du pauvre par le riche, du faible par le puissant.
Lorsqu’au terme de ce siècle ou au début du XI° siècle, ces domaines sont devenus des fiefs, et que ces nobles se sont parés de titres qui affirmaient leur suzeraineté sur un territoire ou une bourgade, les droits reconnus à la paysannerie « libre » n’ont pas été remis en question. Peut-être était-il trop tard - le modèle était-il trop enraciné. Mais sans doute avait-il également fait la preuve des revenus qu’il procurait et du soutien qu’il pouvait fournir, le cas échéant, car aucun seigneur féodal n’était à l’abri d’une disgrâce ou d’une jalousie de son suzerain.
En fait les relations féodales, et la dépendance qu’elles sous-tendent, ont dû susciter des réticences jusque parmi les nobles. Certes la suzeraineté flattait leur fierté. Mais pour beaucoup cette fierté plongeait dans le souvenir de leurs origines - bien plus anciennes, bien plus glorieuses que celles d’un nobilissimus miles, brute militaire dont se réclamaient les vicomtes de Marseille. Quand le système féodal projetait de mettre fin aux traditions, c’est l’identité même de ces nobles issus des vieilles familles locales qu’il contestait. En outre il fallait accepter d’être parfois les vassaux de descendants de soudards, en quelque sorte leurs inférieurs - situation difficilement acceptable pour ceux dont les familles régnaient sur le pays depuis des siècles : à Apt on ne connaît donc plus de comte après Griffo qui portait le titre dans les années 949-955, même si le terme de comté d’Apt demeure usité. Mais on observe qu’en 1056, Rostang et Guillelm d’Agolt, co-seigneurs de la ville, se faisaient donner du prince d’Apt par l’évêque Alfant, leur frère - exactement comme les seigneurs d’Antibes ou de Riez, à la même époque4. On peut y voir le triomphe de la vanité de petits seigneurs féodaux. Mais on peut y lire aussi la vigueur d’une tradition pérenne au sein même du système qui prétendait l’éradiquer.

Il y a eu néanmoins évolution. L’Eglise aidant, au XI° siècle le modèle féodal a peu à peu imprégné la société, lui a dicté des formes.
Les relations matrimoniales qui unissaient les divers protagonistes de la noblesse du pays d'Apt se sont ainsi doublées de toute une série de relations de type féodal visant à renforcer les alliances, à faire bloc - et parfois aussi à épuiser de vieilles vendettas. Il en subsiste des traces. C'est le cas de la charte CI de l'Eglise d’Apt que l'on a située entre 1080 et 1100 par laquelle Aldebert « Garac » (de Castellane), descendant de Warac et Rainoard par sa grand-mère Hermengarde, inféodait le château de la Crugière à Rostang (d’Agoult), arrière-petit-fils d’Eyric (le frère de Maïol) que Warac avait tué dans des circonstances qui ont exigé réparation5.
Et même si les droits de la paysannerie « libre » n’ont pas été remis en question, la distance s’est accrue entre tenanciers et seigneurs. Au milieu du XI° siècle deux frères, Pons et Ripert, ont cédé le prieuré de Saint-Symphorien ainsi que tous les droits et les habitants qui y étaient attachés. Peu à peu se sont fait jour des relations qui étaient dénuées de l’humanité que l’on a pu relever plus haut entre les nobles et le peuple, ceux-ci reniant toute communauté avec celui-là. La fierté a fini par commander le mépris.

Ici comme ailleurs ce sont les droits seigneuriaux qui ont constitué le fer de lance de la propagation du système féodal.
Les seigneurs possédaient déjà le droit de police, ou basse justice. Ils allaient prendre le droit de haute justice - bien que le titre de judex (ou juge) porté par le possesseur de la moitié du terroir de Vaugines en 1004, Lambert, semblât encore à cette époque vouloir limiter ce droit en le soumettant à un pouvoir supérieur. Ils prélevaient en outre les impôts directs, telle la tolte frappant les ressources des paysans. Ils disposaient également du droit de prélever des taxes sur les voyageurs (péages) ou les marchandises (tonlieux), ainsi que sur les marchés (leydes).
C’est dans les villes que le pouvoir seigneurial a trouvé à s’exprimer le plus fortement en Provence : de fait, celles-ci avaient parfois été abandonnées, et les droits du petit peuple, sans ancrage comparable à celui que la terre fournissait aux campagnes, s’y étaient perdus ou dilués. Mais partout les seigneurs ont imposé l’usage des fours et des moulins banaux qu’ils ont fait construire - et parfois en recourant à la corvée…
Dans les régions où le système féodal est allé jusqu’au bout de lui-même, c'est l'impôt qu'ils lui devaient qui a contraint les paysans à s'endetter auprès du seigneur et, finalement, au terme du processus, à lui appartenir corps et biens. Rien de tel dans la région. Certes il y avait des manses dont les tenanciers étaient astreints à de lourdes corvées sur les terres du seigneur. Il y avait des serfs aussi, et le seigneur disposait à son bon vouloir des uns comme des autres. Mais le respect des droits de la paysannerie « libre » (et notamment les cens fixes) a imposé une première limite aux abus du pouvoir seigneurial. La terre elle-même en a fourni une autre en dotant les paysans « libres », censiers ou alleutiers, de revenus suffisants pour vivre et payer leurs impôts. A cela plusieurs raisons. D’abord ils bénéficiaient assez fréquemment de terres meilleures que celles des tenanciers des manses regroupés par les seigneurs autour de leurs maisons fortes - bâties en des points que dictait la stratégie davantage que la productivité des sols. Ensuite les cultures elles-mêmes ont dû y contribuer. Elles étaient issues, là encore, d’une longue tradition, qui remontait souvent aux Grecs et aux Romains6. Celle de l’olivier d’abord. Même s’il fallait passer par un moulin banal pour extraire l’huile, celle-ci se révélait assez précieuse pour fournir une vraie richesse, fût-elle relative. Celle de la vigne ensuite. Dans les régions où les censives étaient variables, en Catalogne par exemple, les vendanges, imposées au quart de la récolte jusqu’au XI° siècle, l’ont été de la moitié par la suite - tant les revenus en étaient importants. En Provence où le cens était généralement fixe, et bien ancré à la tradition, on imagine qu’il y a eu là matière à profit - et source de liberté… Vive le vin !

LES FORTIFICATIONS.

A la fin du X° s. et dans la première moitié du XI° siècle, le pays tout entier s'est relevé de ses ruines. Des terroirs délaissés ont été cultivés à nouveau, des voies nouvelles ont été tracées, qui évitaient autant que faire se peut les fonds de vallées humides et marécageux, tandis qu'églises et fortifications s'élevaient un peu partout.

A cette époque le modèle de construction seigneuriale rurale est la motte castrale. Il s'agit le plus souvent d'une tour, ancêtre du donjon, bâtie sur une éminence artificielle ceinte d'un fossé parfois empli d'eau.
On pensait jadis qu’il s’agissait d’un type de construction très rare en Provence, du fait des conditions topographiques fournissant souvent, de manière naturelle, le relief que la motte visait à créer. Mais si l’on connaît des exemples de construction où le relief a été mis à contribution, on a trouvé également les restes de mottes castrales - en fait, jusque dans les massifs montagneux ou sur les plateaux : M. Fixot en a découvert une à Clermont, sur le rebord septentrional du plateau des Claparèdes, au-dessus d’Apt7.

Ceci fait question, car on date souvent les monuments en fonction de leurs caractères architectoniques quand on n’a pas la chance de disposer de documents. Mieux, lorsqu'il se trouve une chapelle à proximité, on est tenté de penser que les constructions sont contemporaines. Le choix paraît judicieux. Au Moyen Âge, l’association d’un château et d’une église formait l’assise du territorium, le territoire d’une seigneurie.
Mais la plupart des églises, même les plus petites, semblent avoir été profondément remaniées (quand ce n'est pas entièrement reconstruites) au XII°-XIII° siècle, en même temps d’ailleurs que nombre d'ouvrages défensifs. Beaucoup parmi ces derniers sont donc rattachés à ce « deuxième âge roman ». Les fortifications de Clermont elles-mêmes ne manqueraient pas d'être attribuées à cette époque au vu de la petite chapelle voisine et du bâtiment qui borde la basse-cour, si l’on n’avait découvert la motte castrale voisine et s’il n’y avait des textes attestant leur existence au XI° siècle. On voit donc les limites de la démarche.
Dans ces conditions, il va falloir présenter successivement les fortifications pour lesquelles on a le témoignage de documents ou de fouilles, et celles pour lesquelles il n’existe que des présomptions.

Parmi les premières, en pays d'Aigues il faut d’abord citer les restes d’autres mottes castrales retrouvés à Sannes et à Saint-Martin-de-la Brasque8 - où l'habitat s'est, depuis, éparpillé ou déplacé. Les plus anciens documents connus à leur propos datent de 1045 (Castellas de Sannes) et 1092 (Castelas de Saint-Martin).
Situé à un carrefour important car les routes évitaient alors la vallée de la Durance, le castrum d'Ansouis pour sa part a été mentionné, ainsi qu’on l’a vu, dès 961 ou 9639.
Sur bien d'autres sites, les villages ont recouvert leurs vestiges, mais des fortifications sont citées : Cucuron en 1004, La Tour-d’Aigues entre 1002 et 101810, Vitrolles (site du Castellas) entre 1027 et 1040, Limaye (Nemaisa en 1027, Limaisa en 1102), Cadenet (cité en 1045, castrum ou castellum en 1075), Beaumont-de-Pertuis en 1092, Saint-Martin-de-la-Brasque (site du Castelas) en 1092, Grambois (villa en 1050, oppidum en 1096), La Motte-d’Aigues (oppido Muta en 1096)…

En pays d’Apt, surplombant l'antique voie Domitienne en amont d'Apt, Saignon qui était déjà qualifié de castrum au début du X° siècle11 s'est vu associer le titre de castellum12 en 976, dans un acte où Nartold évêque d’Apt le confiait à la garde de ses fidèles Rothbert et Warac (les fils de Rainoard). On a dit qu’il n’est pas impossible qu’il fût, depuis quelques décennies déjà, placé sous la suzeraineté de l’Eglise d’Apt. Ce serait le cas si le Georgius mentionné au début du X° siècle, qui ne paraît pas appartenir à la parenté de Fulcher et Rainoard, n’était qu’un miles à qui l’évêque avait inféodé puis repris une tour (peut-être des ruines du Bas-Empire). On a reconnu dans cette première fortification de Saignon le château de Rupe (le Rocher ou Rocher Majeur) qui domine Apt13. Le château de la Crugière (à côté de l'église actuelle) cité entre 1080 et 1100, ainsi que le château de Tortamolle ou Méjan (situé entre les deux précédents et mentionné en 1112) étaient également aux mains des descendants de Rothbert et Warac14. C’est ce dernier (Tortamolle ou Méjan) qui offre le plus de vestiges. Bien qu’il soit le plus récent dans les textes, il mérite donc quelque attention. Perché sur un rocher qui domine ses abords de 5 mètres environ, il se présente sous la forme d'une plate-forme polygonale d'environ 15 m x 3 m. La surface de cette plate-forme a été creusée de plus de 1 mètre pour former un parapet périphérique de 1,50 m de largeur qui supportait le mur dont il reste un peu du parement extérieur. A l'extrémité nord se trouve une petite poterne qui débouche sur le vide à une dizaine de mètres au-dessus du sol.
En amont ou au nord de Saignon, on peut en outre mentionner dès 993 les castra de Caseneuve et de Reillanne de même que celui de Castillon (au sud-est de Saint-Martin-de-Castillon, au-dessus de la Bégude), en 1005 celui de Viens, et dans le courant du XI° siècle encore ceux de Gignac, de Rustrel, de Céreste et de Carluc ainsi que celui d’Alpester (situé probablement au sud de Gignac, entre Viens et Caseneuve).
Sur une des diverses branches de l'axe qui traverse le Luberon, on a déjà évoqué le castrum de Clermont, cité dès 1041. En contrebas, et un peu à l’est, la Tour de Tayme ou de Thelme paraît beaucoup plus récente. Les angles des murs restants qui sont appareillés avec soin témoignent (comme à Clermont pour les vestiges que l’on y peut voir) d’une construction du second âge roman. Mais une mention atteste son existence dans la dernière décennie du X° siècle15.
Plus à l’ouest enfin, le castrum de Bonnieux est mentionné dès le X° siècle, et au XI° encore ceux de Lacoste, de Ménerbes et d'Oppède (dont le nom d'Oppeda cité dès 1008 semble venir tout droit du vocable oppidum)16 ainsi que ceux de Gordes, de Goult, de Joucas (castrum de Jocas), de Roussillon, de Saint-Saturnin-lès-Apt, de Crosagnas (Croagnes à l’ouest de Saint-Saturnin-lès-Apt) et de Lausnava (à l’ouest de Perréal, près de la vieille villa Antignanica)17.

Parmi les fortifications dont on ne peut que présumer l’existence au XI° siècle, on peut citer le Fort de la Roche dans la combe de Lourmarin. Placé au débouché d'un chemin qui reliait la voie naturelle de l'Aiguebrun au « camin salié » (le chemin du sel ou de la mer qui empruntait la combe des Cavaliers), il se compose d'un petit donjon de plan irrégulier, qui rappelle beaucoup la tour de Saignon, et d’une enceinte plus ou moins trapézoïdale. On le daterait facilement du XII° siècle par analogie avec d'autres édifices de même type, bâtis à proximité de chapelles du deuxième âge roman. Mais l'existence du petit prieuré Sainte-Marie-d’Espeil, qu'il surplombe et semble protéger au sud-est, est attestée avant 1075. Il se pourrait donc qu’il date de cette époque et qu’il ait simplement été remanié au XII° siècle.
Il en va de même du Fort de Buoux vers lequel descendait le camin salié après avoir franchi les crêtes au-dessus de Serres. Le donjon quadrangulaire y est d'un type très traditionnel. Dans son élévation actuelle il fait étroitement corps avec les autres constructions défensives que l'on peut dater de la fin du XII° siècle ou du début du XIII° siècle. Mais il n'est pas impossible là aussi qu'il ait repris à cette époque un édifice antérieur. Les pièces des comtes de Provence et de Toulouse que l'on y a retrouvées jadis indiquent une occupation plus ancienne que les vestiges de la fin du XII° et du XIII° siècle. De la même façon, il ne reste aucune structure que l'on puisse rattacher avec certitude à l'époque romaine, alors que des monnaies témoignent nettement de l'occupation du site. Par ailleurs la poterne qui débouche sur le petit plateau intermédiaire (celui d'où part l'escalier dérobé, sans doute plus ancien) évoque encore de très près celle de Tortamolle à Saignon. Mais, comme sur ce site, l'imbrication des vestiges de toutes les époques ne permet pas de rattacher plus précisément la poterne à l'une d'entre elles. L'église, qui date comme le reste des constructions de la fin du XII° ou du début du XIII° siècle, s'appuie sur des structures du premier âge roman que l’on peut dater du XI° siècle : si elle a été reconstruite ou remaniée au second âge roman, il a pu en être de même pour d'autres bâtiments du site - au premier rang desquels, peut-être, le donjon. La fortification médiévale en tout cas est bien antérieure à sa première mention, qui ne date que de 1392 : on ne doit jamais se fier aux seuls témoins architecturaux, mais il ne faut pas davantage accorder une foi exclusive aux documents qui peuvent être très tardifs. J. Barruol situait la construction de la forteresse au XI° siècle et il l’attribuait à Rostang d’Agoult18.
Si l'on peut considérer avec quelque vraisemblance au Fort de la Roche, comme au Fort de Buoux, des fortifications du XI° siècle, il n'est pas exclu d'envisager celles-ci sur d'autres sites qui garantissaient aussi la sécurité de la ville d'Apt - que ce soit sur les pentes du Luberon ou dans la vallée du Calavon.
C'est le cas à Auribeau du petit château qui domine la chapelle Saint-Pierre. Situé au sud-ouest du village dans la pente du Luberon, il avait une vue très étendue et permettait éventuellement de verrouiller les chemins qui traversaient le Luberon à partir du vallon de la Fayette à Cucuron. Il se compose d'une enceinte plus ou moins trapézoïdale dont le fond a été remblayé de sorte à amener le sol au niveau des affleurements de roche qui pointaient, et que l'on peut retrouver ça et là. Au nord de cette enceinte se trouvait un petit donjon quadrangulaire, de 3,50 m par 2,50 m environ de dimensions intérieures, aux murs extraordinairement épais (2,50 m). Tout autour s'amoncellent des ruines où l'on a jadis relevé les poteries « wisigothiques » et gallo-romaines évoquées plus haut19. Le cachet particulier de la chapelle la rattache au XII° siècle et on a souvent considéré le petit château comme une construction de cette époque. Pourtant on a pu voir également dans ce site, à cause de ces poteries, l'un des refuges de la maigre population aptésienne entre le VIII° siècle et le X° siècle : il serait donc tentant d'envisager une occupation continue du site et, comme au Fort de Buoux, une première fortification médiévale au XI° siècle.
Deux autres ouvrages, dans les environs d'Apt, font appel à une technique de construction assez proche de celle d’Auribeau.
A Buoux, le château seigneurial a lui aussi adopté le parti d'un exhaussement de la cour. Depuis longtemps déjà, on a reconnu une construction de la fin du XII° ou du début du XIII° siècle dans le bâtiment originel, quadrangulaire et flanqué de tours, dont la plus méridionale subsiste englobée dans l’adjonction Renaissance. On pourrait toutefois envisager là aussi une structure plus ancienne, moins complexe, et comparable au Fort de la Roche qui veillait sur le prieuré Sainte-Marie-d'Espeil - mais ici pour protéger Saint-Symphorien.
Le même choix architectural d'exhausser l'espace délimité par l'enceinte se retrouve enfin au petit château de Murs situé en aval d'Apt, sur la rive gauche du Coulon. Comme à Auribeau une enceinte trapézoïdale enveloppait une arête rocheuse et contenait les remblais destinés à aligner la cour sur le sommet de cette arête, à 3 m environ au-dessus du sol alentour.
Ce n’est pas tout. Il y a d’autres fortifications pour lesquelles le doute subsiste en pays d’Apt…
A l'ouest du château de Murs, et sur l'autre rive, le château de Roquefure est un ouvrage plus complexe qu'il y paraît. L'appareil (le parement de pierre) utilisé, la forme et les dimensions des ouvertures semblent devoir le rattacher au XIII° siècle. Mais son implantation, son plan polygonal de dimensions assez limitées (20 m de diamètre maximum), de même que certains aménagements rupestres, font penser à une reconstruction sur des bases plus anciennes, que semblent confirmer les aménagements troglodytes sur lesquels il est bâti. Ici ou là les murailles présentent un certain manque d'homogénéité : si les niveaux supérieurs sont parementés en belle pierre de taille, les premières assises offrent encore à l'examen des moellons plus grossiers20. Comme sur les autres sites évoqués, il pourrait donc s'agir d'une fortification du XI° siècle reprise au XII°-XIII°.
On retrouve la même problématique au château de Mille élevé entre celui de Murs et Roquefure : si les constructions ne datent ici que de la fin du XIII° ou du début du XIV° siècle, les aménagements rupestres que le bâtiment englobe sont sans nul doute beaucoup plus anciens.
A quelques kilomètres plus à l’est, dans le Luberon, on peut encore citer les fortifications du Castelas de Sivergues, déjà entrevues plus haut : même si l’on ne dispose d’aucun document à leur sujet, et si les vestiges ne permettent plus de datation en l’absence de fouilles, C. Moirenc y reconnaissait en 1875 les restes d’un donjon circulaire21. Quant au Castellas Verrin, porté vers 1762 sur la carte de Cassini, on ne connaît même plus aujourd’hui sa situation précise (peut-être au-dessus de la ferme de Champs) 22.
Plus à l’est encore, la Tour d’Embarbe, déjà évoquée à l’époque romaine, fait également question. Son donjon, de plan circulaire, la renverrait au XIII°, voire au XIV° siècle. Mais à Simiane, la formidable Rotonde offrait dans son état primitif (attribuable au XI° siècle) un donjon circulaire, dont il subsiste une partie englobée dans la construction de la fin du XII° ou plutôt du début du XIII° siècle.
Enfin, il existe des fortifications dont on peut envisager l’existence précoce à travers des documents plus tardifs : c’est le cas à Apt de la Grande Tour de la ville, confiée à ses neveux par l'évêque Lauger (d'Agoult) au début du XII° siècle23 mais bien plus ancienne puisqu’il la tenait par héritage de son père Rostang24.

En pays d’Aigues, il en va de même pour le vieux village de Trésémines, au-dessus de Villelaure, qui est cité entre 1060 et 1064 sans qu’il soit fait mention de fortifications, ainsi que pour Lourmarin dont le nom apparaît dans une charte de 1075 sans aucune autre indication que le nom de son possesseur (un… Dodo, ou Dodon) et pour Lauris où l’on peut penser qu’il existait une fortification avant la première mention de l’église en 1079.

SEIGNEURIES DE ROUTE

Probablement pour avertir les populations qu’elles avaient à fuir, davantage que pour les défendre, mais aussi déjà pour percevoir péages et taxes sur les marchandises, ou encore pour favoriser la création de marchés dont les seigneurs possédaient les droits, bon nombre de ces points fortifiés du X° et du XI° siècle ont privilégié les abords des voies de communication, en pleine renaissance, ou les carrefours où elles se croisaient. Même si elles sont minuscules, il s’agit bien là alors de seigneuries de route. Et le ton est donné par les trois plus anciens fiefs que l’on peut envisager aux abords du Luberon : Gontard, Saignon et Ansouis.
En général on observe un certain retrait, les tours (installées souvent sur une petite hauteur quand on n’a pas construit de motte) étant reliées aux chemins par une bretelle d'accès - un peu comme la villa de Salagon par rapport à la voie Domitienne, mais pour de tout autres raisons, d’ordre défensif cette fois-ci.
Les seigneurs ont ensuite regroupé leurs gens autour des points qu’ils avaient fortifiés. Ici ou là, ils n'ont donc pas hésité à leur faire abandonner les terroirs fertiles de vieilles villae carolingiennes, au profit de terres moins bonnes (Trésémines, au-dessus de Villelaure) ou moins bien exposées (Limaye, au sud-est de La Bastide-des-Jourdans)25. Les manses donnés en tenure, tout comme les parcelles exploitées par les serfs, ont eu souvent de la sorte des sols d'une qualité très inférieure à celles des alleux et des censives qui formaient le gros d'un habitat rural dispersé encore vivace26. Les revenus des nobles s’en sont trouvés affectés d’autant. Mais il y a, là encore, des exceptions : ainsi Grambois, installé sur un promontoire surplombant la vallée de l'Eze, était très proche des bonnes terres du plateau de Saint-Léger.

Pour importantes qu'elles fussent, les routes n'étaient pas les seules voies de communication utilisées aux X°-XI° siècles.
Dès avant 1040 on trouve trace à Pertuis de l'installation d'un port fluvial (ou d’un bac, désigné sous le vocable de port à Mallemort en 1490)27. En fait le contrôle du passage de la Durance doit être plus ancien. Mais comme au Fort de Buoux, il faut compter avec les hasards de la rédaction et de la conservation des documents : le castrum de Pertuis, dont l'origine remonte peut-être à la fondation de la localité par Boso, avant 966, n'apparaît ainsi dans les actes qu'en 101828.
Pour le passage de la Durance à Cadenet, on a déjà mentionné plusieurs fois le castrum de Gontard signalé en 1037, qui fait suite à la colonica Dominicio Guntardus cum infantos suos du polyptique de Wadald. A côté de ce castrum se trouvaient le hameau de Gontard et sa chapelle Saint-Victor, ainsi plus tard qu’un bac.
En arrière de ces fortifications, sur lesquelles s’appuieraient un jour les villages de Pertuis ou Cadenet, on trouvait celles de Lourmarin, Cucuron, Vaugines ou Vitrolles veillant sur les pistes qui permettaient la traversée du Luberon et rejoignaient, à Ansouis, l’axe qui parcourait le piémont de celui-ci.Planche 081a - Le Luberon médiéval (fin X°-milieu XII°s.) ouestPlanche 081b - Le Luberon médiéval (fin X°-milieu XII°s.) est

... ET GÉOPOLITIQUE MÉDIÉVALE.

En pays d'Aigues, parmi les maîtres traditionnels du sol et les grands feudataires, on peut trouver Lambert époux de Galburge, neveu de l'abbé Maïol et souche de la famille de Reillanne, qui co-signe à Ansouis en 961 ou 96329.
Il faut le distinguer d’un autre Lambert, qui signe Lambert judex et exerçait les fonctions de juge dans l'entourage du comte Boso entre 952 et 1004. Marié à une Leogarde ou Laugarde, ce Lambert judex était le frère d’Amic Ier de Vence et, selon J. Barruol, celui de Pons, souche de la famille des Baux. Il aurait été de la famille d’Anno ou Annon, archevêque d’Arles de 980 à 994 : on ne peut exclure qu’il fût même son fils30. Au demeurant cela n’aurait rien d’étonnant car l’évêque Ingilran, le frère de Nebelong, comte de Cavaillon, est connu pour la nombreuse progéniture qu’il a eue de sa femme Adalgue ou Adalgarde31. C’est en tout cas Lambert judex, seigneur de Cucuron et de Vaugines, qui a donné en 1004 à l'abbaye de Psalmody une partie du territoire de Vaugines, la vallis Amata que limitait le rocher Juvina d’où ce village tire certainement son nom (Vallis Juvina). Son fils Willelm ou Guillelm de Cucuron devait épouser Prodecta, issue de la famille de Riez (riche de nombreux fiefs dans le Var et les Préalpes et alliée par ailleurs aux Baux, aux Rians et aux vicomtes de Marseille)32.
On retrouve Nebelong et son frère Ingilran (respectivement vicomte et évêque de Cavaillon) sur les bords de l’Eze. Issus d’une famille largement possessionnée dans le Var (entre Garéoult et Brignoles, ainsi que dans la vallée du Caramy) ils ont cédé en 979 ou 981 à Guillelm II de Provence, qui faisait vraisemblablement partie de leur parenté, la villam qui dicitur Pertusum, la villa qui était dite Pertuis. Celui-ci l’a aussitôt donnée à l’abbaye de Montmajour. Las, cette donation devait susciter bien des querelles : contestée par l’archevêque d’Aix (qui semble avoir eu lui aussi des droits sur Pertuis), puis par les trois fils de Nebelong, celles-ci ne devaient s’éteindre qu’en 1053 avec l’abandon de leurs prétentions par les trois frères. Entre 1040 et 1060, Montmajour avait cependant entrepris de racheter une partie des biens et des droits que le comte de Provence détenait encore sur la villa quam vocant Pertusum, et notamment les droits de dîme, port, marché et juridiction. Si la villa et le castrum ne faisaient qu’un géographiquement, sans doute l’emploi du terme de villa indique-t-il juridiquement une restriction des droits cédés aux seuls droits domaniaux, à l’exclusion des droits attachés à la seigneurie banale : une longue contestation de ceux-ci devait déboucher - en 1242 ! - sur leur partage entre l’abbaye de Montmajour et les Sabran qui avaient pris la place des comtes de Forcalquier, héritiers de Guillelm II de Provence.
En fait, tout le pays d'Aigues paraît avoir constitué une sorte de zone indivise, dont le sort n’avait pas encore été fixé. Certaines grandes familles y possédaient des biens, mais ceux-ci semblent être restés pour elles relativement marginaux. C'est seulement au siècle suivant que les comtes de Forcalquier allaient en prendre possession - non sans que des lignages de moindre importance parvinssent à s'y implanter ou à s'y maintenir par le jeu d'alliances ou de liens vassaliques.
C'est l’antique voie Domitienne qui drainait le trafic vers l'Italie, et le pays d'Aigues ne semble avoir intéressé que des axes méridiens, assez secondaires, passant par Pertuis ou Cadenet - car la voie qui longeait le sud du Luberon demeurait alors, comme à l’époque romaine, très incertaine. Rien d’étonnant donc à ce que le pays d’Aigues ait été plus morcelé que le pays d’Apt : ses maîtres s’y étaient moins fortement ancrés, car son contrôle était moins stratégique.

Au nord du Luberon, les nombreux descendants de Fulcher (Agoult, Simiane, Reillanne) et leurs parents plus ou moins lointains (tels Arbald dans la deuxième moitié du X° siècle, puis Pons et Ripert descendants d’Ingilrade cités en 1053, Aldebert « Garac » de Castellane en 1080 et 1112, Pons Farald entre 1103 et 1120)33 tenaient fermement le pays - mais on observe déjà des partitions et des conflits.
Les Agolt ou Agoult tenaient tout le plateau de Vaucluse jusqu’à Simiane, ainsi que les collines autour de Caseneuve et de Viens. Au sud-est de ce bastion, les Reillanne leur étaient étroitement liés. Maîtres également de la majeure partie de la vallée d’Apt autour de Goult (Agoult), Ménerbes et Roussillon, Gordes, Joucas et Saint-Saturnin, les Agoult y partageaient le sol avec des alliés d’origine carolingienne ou lotharingienne, les Arbald et autres Teutbert qui contrôlaient (par mariage, achat ou appropriation de biens ecclésiastiques) des domaines comme la villa Agnana à l'ouest de Perréal et la villa Antignanica en dessous Villars.
On retrouve ces nobles d’origine germanique sur les pentes du Luberon, alliés cette fois avec une autre branche de la famille, celle des Rainoard (I et II), qui semble avoir été mise un peu à l’écart - peut-être par Fulcher ou son père. Cette branche paraît avoir été principalement dotée à l’origine de domaines dans la zone difficile, sinon perdue, du Var et du Haut-Var, à charge pour elle (Rainoard et ses descendants, Rothbert, Warac…) de récupérer et faire valoir ces biens. Ses possessions en pays d’Apt étaient bien moins conséquentes. Elles se cantonnaient au flanc nord du Luberon, de Lacoste à Saignon où ce lignage donnerait plus tard naissance après diverses alliances à la famille de Bot rivale des Simiane (branche des Agoult). Mais cette rivalité du XIII° siècle, entre les Bot et les Simiane, ne serait que la dernière expression d’un long conflit. Peut-être à cause de la nécessité pour elle de conquérir la majeure partie de son héritage, la branche des Rainoard (et les Castellane qui en sont descendus) avait en effet pris fait et cause pour la noblesse franque dans la lutte plus ou moins sourde qui l’opposait encore aux descendants des vieilles familles provençales, dont Fulcher se faisait l’un des champions dans son acte de mariage. Et si Warac et son frère Rothbert étaient les fidèles de Nartold, évêque d’Apt en 976, c’est quand même en expiation du meurtre d’Eyric (le frère de Maïol) que Warac dut remettre en 992 diverses terres au fils de sa victime, Umbert de Caseneuve34.

AU XI° SIÈCLE, UNE FLORAISON D’ÉDIFICES RELIGIEUX.

Forts d'une puissance dorénavant bien assise, les nobles ont multiplié des donations au XI° siècle - ou plutôt effectué des restitutions, ou fourni des compensations aux établissements religieux dont leurs familles avaient pris les terres un siècle et demi plus tôt.
Dans un acte daté de 1043, à Castellane, Aldebert et Hermengarde (descendants de Warac et des nièces de l’abbé Maïol), décident ainsi de « rendre à Dieu ce qu’ils avaient accepté de sa main ». La formule est jolie, et elle résume merveilleusement bien la situation.

Outre les nombreuses fondations, il faut alors compter avec des reconstructions - car parmi ces chapelles ou ces églises, nombre d’entre elles avaient déjà un passé.
Il faut encore savoir que les églises paroissiales occupaient souvent une position marginale par rapport aux noyaux primitifs des agglomérations médiévales. Parfois c'est très net, comme à La Tour-d’Aigues (où le nom de Notre-Dame-de-Romegas qui vient du latin rumex, ronce, indique bien clairement que le bâtiment se trouvait à l'écart des cultures et du village)35.
Enfin, chapelles et églises étaient certainement plus nombreuses que ce qu’indiquent les textes ou les vestiges (souvent pris dans des constructions ultérieures). Mais ceux-ci sont déjà assez parlants, et leur liste assez longue.

Au nord du Luberon, dès 896 Louis l'Aveugle avait fait don à l'Eglise d’Apt de la vieille chapelle Saint-Martin, naturellement située à Saint-Martin-de-Castillon. Tout près de là, dans le courant du XI° siècle, Notre-Dame-de-Courennes, au nord-est du village, était connue sous le vocable de Sainte-Marie-du-Puy, tandis que le prieuré de Saint-Pierre-le-Reclus, au sud-est, a été cité en 1099. Plus à l’est, il ne reste plus rien aujourd’hui de l’église primitive Saint-Pierre de Reillanne (qu’un pan de mur impossible à dater contre lequel est venu s’appuyer une tour du rempart), mais on ne peut oublier que la famille de Reillanne a fourni entre 1030 et 1069 un archevêque, Raimbald, à la ville d’Arles.
Il ne reste rien non plus de la vieille église de Montjustin : le village a été rasé en 1589 après qu’il eut refusé le passage au duc de la Valette - qui fit en outre exécuter tous ses habitants. Elle figurait cependant parmi les églises cédées en 1040 par Raimbald, fils de Boniface de Reillanne, ainsi que ses frères et sœurs (dont Adalaïe épouse de Guillelm d’Agolt) à l’abbaye de Saint-Victor à Marseille.
Bien qu’il soit en dehors du cadre de cette étude, la mention des Reillanne permet d’évoquer brièvement le monastère de Ganagobie qui a été fondé au milieu du X° siècle par l’évêque Jean III de Sisteron avec ses deux églises dédiées à Notre-Dame et Saint-Jean-Baptiste. Jean III qui appartenait à une grande famille locale pouvait être apparenté à Maïol. En tout cas, il a fait don de Ganagobie à Cluny dans les années 960-965. Et à la même époque Lambert (neveu de Maïol) et sa femme Galburge ont doté le monastère de quelques biens à Peyruis - donation confimée et élargie par leur fils Boniface de Reillanne en 1013.
Dans la première moitié du XI° s. les Reillanne ont également participé largement à la dotation du prieuré de Carluc. Sa première mention remonte à 1011 : Adalgarde de Riez et ses fils ont fait don à l’abbé Archinric, qui séjournait à Saint-Pierre-de-Carluc36, situé au nord-est de Céreste, de terres situées à Estoublon dans la vallée de l'Asse pour qu’y fût établi un monastère. C'est la première mention de l'établissement dans lequel a longuement vécu cet abbé de Montmajour - un lettré qui connut de réelles difficultés avec la célèbre abbaye dont il était devenu le guide en 999. Sans doute la fondation de Saint-Pierre-de-Carluc - ou plus vraisemblablement sa restauration - se situe-t-elle ainsi dans les premières années du XI° siècle, lorsqu’Archinric est venu s’y installer, ou peu de temps auparavant. Sous son impulsion en tout cas, l’établissement a joué le rôle d’une petite abbaye avec ses dépendances. En 1074 il comportait trois églises (Sainte-Marie, Saint-Pierre, Saint-Jean-Baptiste), dont une rupestre, comme à Montmajour. Il n'en subsiste aujourd'hui que des vestiges très dégradés. Et le castrum qui surplombait le site, dont les actes conservent le souvenir, a totalement disparu.Planche 082 - Saint-Pierre de Carluc, retraite de l'abbé de Montmajour
Si important que fût le prieuré de Saint-Pierre-de-Carluc à la fin du XI° siècle, il était pourtant éclipsé dans la région par l’abbaye Saint-Eusèbe de Saignon. Dès la première moitié du XI° siècle, l'établissement dédié lui aussi à trois saints (Eusèbe, Maurice et Just) brillait en effet de tous ses feux : c'était alors la seule grande abbaye de Haute-Provence. En 1004 nous avons vu que Rothbert et Warac, les fils du Rainoard de l'épopée, s'en sont déclarés les fondateurs - bien qu'ils n'en fussent probablement que les restaurateurs. Ils ont alors fait don de l'établissement à l'abbé et aux moines, mais ils sont vraisemblablement restés maîtres du sol et des murs : à l'époque en effet on pouvait très bien demeurer propriétaire d'une église que l'on avait fait construire sur ses terres, même si l’on en avait donné la jouissance aux moines. C'est pourquoi Aldebert et sa femme Hermengarde, fille de Warac, ont pu encore faire don en 1032 de Saint-Eusèbe à l'abbaye bénédictine de Saint-Gilles dans le Gard (donation confirmée en 1048 par Aycard de Bot et ses enfants). Malgré la perte de son indépendance l'établissement est resté un pôle religieux de premier plan. En 1096, après qu'il eut prêché la première Croisade, le pape Urbain II qui séjournait à Apt (rentrant en Italie par l'antique voie des Alpes) n’a pas manqué de monter à l'abbaye, pour s’y recueillir et y consacrer une chapelle tandis que sonnaient les cloches des trente églises rurales qui entouraient la ville d’Apt.Planche 083 - Saint-Eusèbe de Saignon, l'abbaye du Luberon
Auparavant, dès 1032 encore, on trouve encore mention à Saignon du prieuré Saint-Donat (à proximité de Saint-Eusèbe dont il dépendait) et du prieuré Saint-Michel-d'Albiana (au sud-ouest du village cette fois). Un autre petit prieuré, Saint-Pons, n’a laissé de trace que chez quelques historiens : il pourrait se confondre avec la petite église Saint-Pons dont J. Barruol a retrouvé les vestiges englobés dans une ferme sous le rocher de Saignon.
Plus à l'ouest, l'église Saint-Vincent (citée en 1047), la petite abbaye Saint-Pierre-des-Tourettes (plusieurs mentions au XI° siècle) ainsi que le prieuré Notre-Dame-de-Clermont (cité en 1041) et peut-être une modeste chapelle Saint-Laurent (citée une seule fois en 1043, juste au sud du précédent)37 dominaient les abords d'Apt. Ils répondaient à l'église Saint-Michel (mentionnée dès le milieu du XI° siècle) bâtie sur la colline des Puys qui surplombe la ville. Un peu plus au nord, on trouvait au XI° siècle les églises rurales Saint-Philibert et Saint-Sulpice qui desservaient les villae Antignanica et Agnana (situées respectivement sous Villars et à l'ouest de Perréal, mentionnées en 976 et 987). La seconde doit être distinguée du prieuré de Saint-Pierre-d’Agnane situé un peu plus à l’ouest et cité dans le premier quart du XII° siècle avec les églises de Bonnieux et de Céreste. Pendant l’épiscopat d’Alfant (d’Agoult), dans le troisième quart du XI° siècle, ont encore été nommées l’église Sainte-Marie de Joucas et l’église Saint-Etienne dans la villa de Sancti Saturnini (Saint-Saturnin)38.
A Apt, la vieille cathédrale (l’antique basilique publique) n’était que ruines. C'est l'église Saint-Pierre, située un peu plus à l'est et restaurée en 976 et en 991 - après les destructions de 975 succédant à la libération de Maïol - qui servait de siège épiscopal. Dans le deuxième quart du XI° siècle, une église Sainte-Marie-Nouvelle consacrée en 1039 ou 1040 a été construite à l'emplacement d'anciens thermes romains (sur le site du palais épiscopal devenu aujourd'hui la sous-préfecture) avant que l'évêque Alfant décidât au milieu du XI° siècle la reconstruction de la vieille cathédrale - en même temps qu'il ferait don en 1056 du domaine des Tourettes, qu'il tenait de sa famille, à la communauté des chanoines (le chapitre) de la cathédrale ressuscitée.
En aval d’Apt, s’élevait dès 1031 au confluent du Coulon avec l’Imergue la chapelle Saint-Michel-de-la-Baume, bâtie juste au-dessus du site de la future église Notre-Dame-de-Lumières - qui était lui-même occupé par une petite chapelle, aujourd'hui plus qu'à demi enterrée sous l'édifice du XVII° siècle auquel elle sert de crypte. Bien plus récente, l'église d'Oppède-le-Vieux, reconstruite au XVI° siècle, possèderait des assises du XI°-XII° siècle. Au bout du Luberon enfin on peut dater du XI° siècle l'essentiel de la petite chapelle Saint-Pierre de Robion, sur la rive droite du Coulon, même si la porte qui s'ouvre dans sa façade occidentale doit plutôt être rattachée au XIII°.
Ce n’est encore pas tout. Car les premières années du XII° siècle nous livrent une moisson d’édifices qui, pour la plupart, doivent remonter au XI° siècle.
En 1103, on trouve ainsi trace du prieuré de Sainte-Marie-des-Aumades au sud-ouest de Caseneuve (donné à l'abbaye de Cluny, peut-être en souvenir de l’abbé Maïol, par son arrière-arrière-petit-neveu l'évêque d'Apt Lauger d'Agoult) et, un peu plus tard, de l'église paroissiale Saint-Hilaire de Viens (en contrebas du village médiéval), ainsi que de la petite chapelle rurale Saint-Ferréol, en bordure du Calavon, citées toutes deux en tant que dépendances de Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon. Il faudrait rajouter les églises de Roussillon, de Leux (Lioux) de Costae (Lacoste ?), de Crosagnas (Saint-Martin-de-Croagnes, au nord-est de Roussillon), de Rograstrel (Rustrel), de Gignac, d’Alpester (au sud de Gignac, entre Viens et Caseneuve), de Caseneuve, de Vegnis (Viens ?), de Vachères, de Sancta Crucis (Sainte-Croix-à-Lauze ?) d’Oppedda (Oppédette plutôt qu’Oppède ?) et encore celle de Monte Celio et de Cuxae de situation indéterminée, toutes données aux chanoines d’Apt par Lauger d’Agoult au début du XII° siècle… Plus tard encore, en 1160, on trouve confirmée à l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon la propriété de la petite église Saint-Pierre-de-Bagnols au Villars. Trop tardif pour évoquer une fondation au XI° siècle ? Voire… Cette église est bâtie dans les premiers contreforts des Monts de Vaucluse, sur l’emplacement d’un petit sanctuaire des eaux gallo-romain - et l’on y venait jusqu’au XVIII° siècle implorer la pluie quand sévissait la sécheresse, ce qui témoigne d’une telle pérennité qu’il est bien difficile d’envisager une rupture dans sa fréquentation…

Dans son ensemble, l'architecture religieuse de ce premier âge roman - quoiqu’il en reste fort peu de témoins vierges de remaniements postérieurs (excepté Saint-Pierre de Robion) - pourrait se caractériser par la simplicité des plans, la modestie relative des dimensions et l'aspect rustique de la construction : les murs sont nus, fréquemment peu épais et bâtis sans contreforts. Les nefs, quand elles sont voûtées, le sont généralement en plein cintre39 tandis que les absides, plus soignées, sont toujours voûtées en cul-de-four.

Au sud du Luberon, les données sont également fort nombreuses tant dans les textes que dans la pierre.
On peut citer ainsi l'église Saint-Pierre de Pertuis élevée entre 979 (ou 981) et 1000 à l'est du château et de l'agglomération naissante par les moines de Montmajour (à l'emplacement de l'actuelle place Saint-Pierre)40. A Pertuis encore on trouve mention de diverses chapelles dont la trace s'est perdue, mais dont l'abbaye de Montmajour s'est vu confirmer propriété entre 1000 et 1018 sans que l’on en donne le détail (ecclesiis omnibus) 41.
En 1004 ce sont l'église et le prieuré de Saint-Sauveur de Vaugines (sur l'emplacement de l'église actuelle) qui ont été offerts avec la vallis Amata par Lambert-le-juge à l'abbaye de Psalmody.Planche 084 - L'église de Vaugines
A Grambois, le prieuré de Saint-Lambert (dans la vallée de l'Eze) a été également donné à Psalmody dans la première moitié du XI° siècle.
Dès 1045 on trouve à Cadenet mention de l'église de Notre-Dame-des-Vérunes. En 1075, elle a été cédée par l'abbaye de Saint-Victor à celle de Saint-André de Villeneuve.
A Sannes le prieuré de Saint-Pierre-de-Assana, cité en 1045, était alors rattaché à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille.
Au sud-ouest de Cabrières-d’Aigues, c’est entre 1050 et 1080 que la chapelle et le prieuré de Saint-Laurent-de-Roubians ont été fondés sur une terre donnée à l'abbaye de Montmajour, à côté d’une simple villa (petit village sans fortification) qui appartenait à des chevaliers avignonnais, les Asquier.
A Cucuron, le prieuré de Saint-Cyr (situé avec imprécision dans le quartier de ce nom, au nord-ouest du village) était une dépendance du prieuré de Vaugines en 1050, tandis que le prieuré de Saint-Victor (situé sur l'emplacement de la ferme du même nom, au sud-est du village, sur la route de la Bonde) qui avait été fondé par la célèbre abbaye marseillaise dans la première moitié du XI° siècle, était cité en 1055.
A Lauris l'église Sanctus-Projectus (de situation indéterminée) a été donnée à Saint-Victor de Marseille par un acte passé dans le courant du XI° siècle et confirmé en 1079.
A Villelaure l'église Saint-Marcellin (bâtie semble-t-il sur l'emplacement d'une chapelle de la vieille Villa Bedada du IX° siècle) a été donnée à Saint-Victor de Marseille entre 1060 et 1076 avant de disparaître - de même que la chapelle de Notre-Dame-de-Belveder ou Beauvoir, à Beaumont-de-Pertuis, nommée parmi les possessions de Saint-Victor en 1079.
La plupart des établissements sont naturellement antérieurs à leur mention dans un acte, à moins qu’il ne s’agisse d’un acte de fondation. On trouve donc ici aussi des bâtiments cités au terme du XI° ou dans les premières années du XII° siècle et qu’il faut rattacher au plein XI° siècle.
En 1092, c'est le cas de l'église paroissiale Saint-Martin à Ansouis (d'emplacement incertain, l'église actuelle bâtie dans le mur de la première enceinte n'étant pas antérieure au XIII° siècle), de l'église Saint-Martin et Saint-Blaise à Saint-Martin-de-la-Brasque, des chapelles Notre-Dame-de-Climans et Saint-Martin à Peypin-d’Aigues (respectivement dans le vallon des Dones et au Castelas)42 ainsi que de l'église paroissiale Saint-Jean-Baptiste et du prieuré Notre-Dame-de-Villevieille à Beaumont-de-Pertuis. En 1096, des prieurés Notre-Dame-de-Beauvoir (dédiée aussi à l'origine à saint Christophe) à Grambois et Notre-Dame-de-Romegas à La Tour-d’Aigues. En 1099 de l'église Saint-Michel à Cucuron (contre le mur d'enceinte du village primitif), du prieuré Saint-Etienne-de-Bornas à Ansouis (à Saint-Estève au nord-est du village, sur un site gallo-romain riche en sépultures sous tuiles en bâtière déjà évoqué plus haut). Et en 1102, des prieurés Notre-Dame-d’Entraigues à Cabrières d’Aigues, Saint-Léger à Grambois et Notre-Dame-de-Limaye à La Bastide-des-Jourdans, tous trois dépendances de l'abbaye Saint-Romain-d'Aiguille à Beaucaire rattachées à Psalmody cette année-là.
A Puyvert, c'est dans le courant du XI° siècle que l'on doit situer l'origine du prieuré Saint-Pierre-de-Méjean, propriété de l'abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon en 1118 : il subsiste de cet état primitif une nef de deux travées couverte d'une voûte en plein cintre.
Le même recensement de 1118 nous livre d'autres établissements dont on peut situer l'origine au XI° siècle : outre ceux que nous avons déjà rencontrés dans d’autres documents, ce sont à Lourmarin l'église paroissiale Saint-Trophime (devenue plus tard église Saint-André) et encore le prieuré Saint-André qui existait avec sa chapelle avant la fondation du village (au sud-est de celui-ci, le long du chemin qui file vers Ansouis), à Lauris l'église paroissiale Saint-Julien ou Notre-Dame et son prieuré, à Ansouis le prieuré Notre-Dame-de-Beauvoir et sa chapelle, à Villelaure le prieuré Notre-Dame-de-Linieux (le Niou) avec sa chapelle aussi, ainsi que la chapelle Notre-Dame-de-Trésémines (au-dessus de l'actuel village) qui en dépendait, à Saint-Martin-de-la-Brasque le prieuré et la chapelle Notre-Dame-de-Marlanègues (dont le nom perpétuait peut-être le souvenir de la colonica in Amanolatis du polyptique de Wadald) à Mirabeau l'église Saint-Pierre ainsi que le prieuré et la chapelle Saint-Michel-de-Béjun, à Beaumont-de-Pertuis les chapelles Saint-Marcel (à la Combe) et Saint-Eucher (au-dessus de la route de Manosque) et à Sainte-Tulle l'église… Sainte-Tulle43, sur la rive droite de la Chaffre et à proximité de la Durance.
Certains établissements enfin qui ne sont connus que tardivement présentent des caractères architecturaux qui paraissent devoir les rattacher au XI° siècle : c'est par exemple le cas du prieuré Saint-Etienne à Cadenet (la future église paroissiale) qui n'est pourtant mentionné qu'en 1173, lors de sa donation à Saint-Victor de Marseille par l'abbaye Saint-Eusèbe de Saignon.

Au cœur du Luberon enfin, outre le petit prieuré Sainte-Marie-d’Espeil dépendant dès 1075 de l'abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, c’est au XI° s. que l’on trouve la première mention d’une « église Saint-Pierre et Saint-Symphorien », devenue par la suite le prieuré de Saint-Symphorien.Planche 085 - Le prieuré de Saint-Symphorien
Comportant une nef unique longue d'une quinzaine de mètres, terminée à l'est par une abside, cette église était peut-être prolongée à l'ouest par des bâtiments conventuels. On a émis l'hypothèse d'une clôture délimitant une cour et donnant à l'ouvrage un caractère défensif. Dès l'origine, l'édifice bâti le long de la voie empruntant le lit de l'Aiguebrun aurait donc eu une double vocation de lieu de culte et de refuge pour les voyageurs dans les temps troublés. De toute façon, comme on l’a vu, il est fort possible que l'établissement religieux ait été doublé par précaution, dès le XI° siècle, d’un ouvrage militaire - en l'occurrence une tour, ancêtre du futur château seigneurial de Buoux.
Saint-Symphorien est cité pour la première fois en 1053, dans un acte daté du 28 février : Pons et Ripert, frères « germains » (c'est-à-dire nés de mêmes père et mère), en faisaient don avec ses habitants et les dîmes qu’ils y percevaient à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. Mais l'acte de 1053 confirmait aussi les dotations que leur aïeule Ingilrade et leur père Pierre avaient faites précédemment à l’établissement de terres situées à proximité, ainsi que celle d’un mas près de Clermont. Aussi l'existence de Saint-Symphorien se trouve-t-elle attestée bien avant 1053, du temps au moins de la grand-mère de Pons et Ripert. Il est possible que le souvenir de la fondation elle-même ait été conservée sur une pierre utilisée en remploi dans le mur, au-dessus de la porte du bâtiment44. Jusqu'à sa disparition au début de 1962 on pouvait y lire l'inscription :

ROSTANGNVS TEVTBERTVS
AILALDVS PONCIVS
EDIFICAVERVNT DOMV(S) ISTV
SANCTV(S) SIFORIANVM.

PONCIVS INCLITVS HOMO MINISTRAVIT HOC + DOMO.

Rostang, Teutbert, Ailald, Pons ont édifié cette église Saint-Symphorien.
Pons, homme bien connu, a exercé son ministère en cette église.

Mais qui étaient Rostang, Teutbert, Ailald et Pons ?

On connaît alors deux Rostang. Le premier était l'évêque d'Apt, fils d'un Pons (qui pouvait être issu de la famille vicomtale de Marseille) et d'Hermengarde sœur de Griffo (comte d'Apt au milieu du X° s.). Le second Rostang était un cousin de Maïol. Son père, Arbald III, avait épousé Alindrade, la sœur de Raimunde mère de l'abbé de Cluny. Pour que cela soit plus clair, ce second Rostang avait lui-même épousé la sœur de l'évêque Rostang ! Il se trouvait donc lié par son mariage à Hermengarde et à Griffo. Arbald possédait deux villae aux environs d'Apt, la villa Antignanica et la villa Agnana situées respectivement sous Villars et à l'ouest de Perréal45. Peut-être existait-il donc un lien plus direct entre Arbald et Griffo, voire Fulcher, le père de Maïol (qui était par ailleurs le beau-frère d’Arbald, par leurs épouses) : Griffo était possessionné à Senez et Glandèves, dont il a également été le comte, et Arbald était propriétaire dans la haute-vallée du Verdon (Pons Arbald, son petit-fils, est la souche de la famille de Castellane) - tout comme Fulcher et plus tard Rothbert et Warac, les fils de Rainoard… Les unions multiples entre les lignages, ainsi que les mariages entre cousins issus de germains, étaient monnaie courante à cette époque - et il n’est pas facile de s’y retrouver !
Arbald se révèle pour nous d'autant plus intéressant que l'on ne connaît à cette époque aucun Ailald (le troisième personnage de l'inscription). J. Barruol a donc proposé d'y lire plutôt le nom de ce grand seigneur qui s'est parfois écrit Arlebald46 : pour mémoire le nom d'Alindrade, son épouse, s'est également transformé au gré des scribes en Landrade, Helirade ou Landradane47 ! Descendant d’une sœur du vicomte de Narbonne Maïol I (l'arrière-grand-père de notre Maïol), Arbald qui avait épousé l’une de ses cousines détenait des biens considérables dans la région de Tournus et dans le Berry, en plus de la haute-vallée du Verdon. On le trouve cité dans la donation du comte Griffo à l'abbaye de Montmajour en 955, où les signataires se trouvent disposés exactement dans l'ordre de l'inscription de Saint-Symphorien : Rostang, Teutbert, Arbald… si Arbald et Ailald ne font qu’un !
Quant à Teutbert, nous l’avons déjà rencontré un peu plus haut, quand nous avons évoqué la famille de Maïol. Ce grand seigneur lotharingien, possessionné en pays d'Apt et dans le Viennois, époux d'une tante maternelle du célèbre abbé de Cluny, semble avoir été lié lui aussi à Hermengarde et au comte Griffo : c’est un Teutbert qui avait été en 896 le dernier représentant de la première famille comtale d’Apt. Puis celle-ci était partie guerroyer dans le Viennois et s’y était fixée. Mais elle a conservé une présence dans le pays d’Apt jusque dans le troisième quart du X° siècle. Notre Teutbert était encore apparenté à Arnulf évêque d'Apt, et à Cast évêque de Gap donateur en 959 de la villa Domonova sise à Rocsalière. Qualifié par Maïol de vir illustrissimus, homme très illustre, il pourrait avoir été lié à celui-ci : en 960 c'est à Teutbert que Maïol et son frère Eyric ont confié la garde des douze domaines qu'ils ont donnés en précaire à l'Eglise d’Apt48. Teutbert semble donc être le personnage clé de l'inscription d'autant que Vualter ou Vualtier, son beau-père (qui était aussi le frère de Raimunde, épouse de Fulcher et mère de Maïol et d'Eyric) était vicomte d'Autun où le pauvre Symphorien avait été martyrisé à l'époque romaine - et d'où le culte de ce saint s'est répandu à partir du V° siècle.
Le nom de Pons, pour sa part, apparaît pour sa part deux fois sur l'inscription. S'agit-il du même personnage ? Rien ne permet de l'affirmer. Tout d'abord, la dernière phrase de l'inscription (la « roue ») peut revêtir plusieurs sens car ministravit peut signifier tout aussi bien exercer son ministère que diriger, superviser les travaux. Ensuite on connaît plusieurs Pons à cette époque autour d'Apt : deux d’entre eux figurent ensemble dans une charte du temps de Conrad et de l’évêque Teuderic, entre 989 et 99349. L’un des Pons identifiés est le fils de notre second Rostang et le petit-fils d'Arbald. C’est aussi le beau-frère d’Ingilrade. On l'appelle Pons Arbald dans certains documents. Il a dû naître vers 950. Un autre Pons, de parentèle indéterminée, a été abbé de Saint-Pierre-des-Tourettes en 983 : il pourrait donc fort bien avoir dirigé Saint-Symphorien quelques années plus tôt - sans être nécessairement pour autant le Pons fondateur. Enfin il y a le mari d'Hermengarde cité plus haut, père de l'évêque Rostang et beau-père de Rostang fils d'Arbald, peut-être issu de la famille des vicomtes de Marseille.
Au total l'incertitude demeure donc quant à la personnalité de trois des fondateurs de Saint-Symphorien. Il semble que Rostang ait plus de chances d'être l'évêque d'Apt que son beau-frère, car alors le fils précèderait le père dans l'inscription. Mais l'identité de Pons, ou des Pons, demeure incertaine.
Ne peut-on pour autant dater la fondation de Saint-Symphorien ? D'une manière générale les églises épiscopales ainsi que les abbayes - et plus particulièrement celle de Cluny - jouaient à l'époque le rôle de notre Enregistrement. Or au vu des chartes de Cluny et de l'Eglise d’Apt, la seule période où figurent simultanément les noms des personnages identifiés dans l’inscription se situe entre 955 et 976, avec une probabilité plus forte pour la séquence comprise entre 955 et 96150. Saint-Symphorien daterait donc bien de la seconde moitié du X° siècle. Ingilrade pouvait faire une donation à l’établissement à la fin du X° ou au début du XI° siècle. Et Pons et Ripert, co-seigneurs de Bonnieux, qui étaient ses petits-enfants, confirmer ce don en 1053…
Saint-Symphorien cependant n'était pas le seul établissement religieux qui pouvait accueillir le voyageur dans le Luberon. Outre Sainte-Marie-d'Espeil, on peut compter au débouché du chemin des crêtes avec l'église du Fort de Buoux - où les fouilles ont montré que l'édifice, longtemps attribué au seul début du XIII° siècle, s'appuyait en fait sur une structure plus ancienne que ses caractéristiques renvoient tout droit vers le XI° siècle. Comme on a vu que l'existence du vieux village de Saint-Germain s'était précisément arrêtée au XI° siècle, il est assez tentant d'envisager là une continuité entre les deux sites, le Fort ayant toujours dû constituer de toute façon un refuge pour les habitants de Saint-Germain51.

Ce sont les grandes abbayes qui avaient alors le premier rôle. Si Saint-Eusèbe de Saignon ne possédait plus à l'aube du XI° siècle que quelques dépendances en Luberon, c'étaient alors Saint-Victor de Marseille (Sanctus Projectus de Lauris, Notre-Dame-des-Vérunes à Cadenet, Saint-Victor à Cucuron, Saint-Marcellin à Villelaure, Saint-Pierre à Sannes mais aussi plus haut Saint-Symphorien dans la « combe »), Psalmody (Saint-Pierre ou Saint-Barthélémy à Vaugines, Saint-Michel à Cucuron, Saint-Etienne-de-Bornas à Ansouis, Saint-Lambert et Saint-Léger à Grambois, Notre-Dame-de-Limaye à La Bastide-des-Jourdans après 1102), Saint-André de Villeneuve (Notre-Dame-des-Vérunes à Cadenet après 1075, Notre-Dame-de-Beauvoir à Grambois, mais aussi Sainte-Marie-d’Espeil dans le Luberon) ou Montmajour (Saint-Laurent-de-Roubians à Cabrières-d’Aigues, en plus de Pertuis) qui emmenaient la foi et faisaient entendre la voix de Dieu dans les campagnes.
Souvent elles y régnaient en maîtresses : Montmajour présidait plus ou moins aux destinées de Pertuis, pratiquement depuis les origines de l'agglomération - quoiqu’avec de nombreux conflits - et dès 1096 Saint-André de Villeneuve possédait tout le territoire de Mirabeau.
L'expansion de ces grands établissements ne s'est pas ralentie à la fin du XI° et au début du XII° siècle. En 1118, Montmajour a ainsi rajouté à la liste de ses biens Notre-Dame-de-Linieux et Notre-Dame-de-Trésémines à Villelaure, ainsi que Notre-Dame-de-Marlanègues à Saint-Martin-de-la-Brasque qui appartenait précédemment au chapitre de Saint-Sauveur d'Aix. Et Saint-André de Villeneuve encore, outre les nombreux prieurés qu'elle possédait déjà au XI° siècle, s'est retrouvée maîtresse au début du XII° s. des destinées de Saint-Pierre-de-Méjean à Puyvert, Saint-Julien ou Notre-Dame à Lauris, Saint-André et Saint-Trophime à Lourmarin, Notre-Dame-de-Beauvoir à Ansouis, Saint-Marcel et Saint-Eucher à Beaumont-de-Pertuis ou encore Saint-Hilaire à Viens - sans oublier l'église et la chapelle Saint-Michel-de-Béjun à Mirabeau.
Face aux grandes abbayes, le chapitre de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix apparaît presque comme un parent pauvre à l'aube du XII° siècle : dépouillé de Notre-Dame-de-Marlanègues au profit de Montmajour, il ne lui restait que les églises Saint-Martin à Ansouis, Notre-Dame-de-Climans et Saint-Martin à Peypin-d’Aigues, et Saint-Jean-Baptiste à Beaumont-de-Pertuis.

La situation est encore une fois un peu différente en pays d’Apt. Si la prépondérance des grandes abbayes s’y affirme clairement tout au long du XI° siècle, on entrevoit avec les importantes donations effectuées aux chanoines d’Apt par Lauger d’Agoult qu’au début du XII° siècle la situation demeurait liée pour une grande part à la personnalité des évêques et à leurs liens avec les grandes familles.
Mais dans la vieille et sourde lutte qui opposait évêques et abbés, ces derniers ont remporté là une manche éclatante52 - et d'autant plus que le chapitre, pour dépendre directement de l’évêque ou de l'archevêque, appartenait au clergé régulier, soumis donc à une règle monastique.

Histoire du Luberon - Copyright © 2004-2008 Jean Méhu

Conception & réalisation : XP-Internet