Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE PREMIER MOYEN ÂGE.

AU TEMPS DES MAIRES DU PALAIS, LA CONFRONTATION AVEC L’ISLAM.

En 614 Clotaire II (que l’on appelle… Chlothacharius dans les textes d’époque) est devenu roi des Francs avec l'aide des nobles d'Austrasie et de Burgondie. Pour les remercier il a choisi un noble austrasien, Pippin de Landen, pour occuper les fonctions de Major Domus, Maire du Palais. Ce personnage, que l’on appellera plus tard Pépin de Landen, ou Pépin I le Vieux, est nommé Pippinus dans les textes : la langue parlée est germanique, mais les noms s’habillent de latin et les titres sont latins - parce que c’est la langue qui s’écrit, celle des actes officiels.
A l'origine surintendants de la maison royale et des domaines royaux, les Maires du Palais ont étendu leur pouvoir au fur et à mesure que l'autorité des rois mérovingiens déclinait (notamment avec les fameux rois fainéants, successeurs de Dagobert mort en 639) et leur charge est devenue héréditaire. Pippin (Pépin) II d'Hersthal, le petit-fils de Pippin I, qui a régné entre 679 et 714 sur toute la Gaule à l'exception de l'Aquitaine, s'intitulait lui-même dux et princeps francorum, chef et premier d'entre les Francs.

A l’aube du VIII° siècle cependant, la barbarie mérovingienne allait se trouver confrontée à une civilisation brillante - et conquérante - qui s'était mise en marche près de deux siècles auparavant, en Arabie.
En 630 en effet, Mahomet est entré en maître dans La Mecque. En 641 les Arabes étaient à Alexandrie. En 670 ils ont fondé Kairouan en Tunisie, et en 698 Carthage s'est soumise. En 711, les Berbères du chef Tarik, récemment converti à l'Islam, ont pris pied en Espagne sur l'antique Kalpé, la Colonne d'Hercule qu'ils ont rebaptisée Gebel-al-Tarik - Gibraltar… En 720, ils ont atteint le Roussillon, avant de s'attaquer en vain l'année suivante à Toulouse. En 724 et 725, ils étaient dans la vallée du Rhône.
En ce début du VIII° siècle, la Provence conservait encore une assez grande indépendance : son maître, le patrice Mauronte ou Mauront, se donnait comme Pippin II d'Héristal le titre de dux. Or en Espagne, les Arabes s'étaient montrés assez généreux : ils n'avaient confisqué que les terres de leurs plus farouches ennemis, et ils avaient laissé une grande liberté aux cultes monothéistes, chrétien et judaïque - moyennant une taxe qui constituait le seul véritable alourdissement des impôts. Peut-être parce que cette générosité les a tentés, peut-être encore parce qu'ils se sont trouvé plus d'affinités avec ces Maures cultivés qu'avec la barbarie des Francs, les nobles provençaux ne semblent pas avoir fait mauvais accueil aux nouveaux venus. Il est vrai que les maîtres de l'Islam du début du VIII° siècle, les califes ommeyades Abd-el-Malik, Walid Ier, Omar II, Yezid II ou Hisham, pour être proches des sources de leur foi, étaient pourtant fort éloignés du fanatisme religieux. Préoccupés de conquêtes, ils l’étaient également de gestion et d'administration, de poésie et de savoir : si l’étude du Coran constituait naturellement la base de l'enseignement (et rendait celui-ci obligatoire à partir de 6 ans pour tous les garçons libres, de même que quelques filles et quelques esclaves) on ne négligeait pas pour autant les chiffres1, ni les subtiles beautés de la langue.
En octobre 732, les Arabes qui avaient pris Bordeaux et Poitiers se sont heurtés aux forces franques à Moussais-la-Bataille dans la Vienne. La cavalerie légère d'Abd-el-Rahman a été écrasée comme avec une masse par la cavalerie lourde de Karl, le fils de Pippin II d'Héristal, qui est devenu là Karolus2 Martellus, le Charles Martel des Français. Un siècle après la mort de Mahomet, et des milliers de kilomètres plus à l'ouest, le vent du désert a donc fini par s'essouffler.

Une fois le péril écarté, et l'Aquitaine conquise dans la foulée, Charles Martel a décidé en 736 de mettre au pas la province qui avait pactisé avec l'ennemi - ou tout au moins ne lui avait pas opposé la résistance qu’on était en droit d’attendre d’elle. En 739, la Provence a donc réintégré le royaume franc, mais c'est un pays au tissu urbain totalement dévasté par ses troupes que le Maire du Palais a rattaché à la couronne.
La période qui s'est ouverte au milieu du VIII° siècle a débuté ainsi sous des auspices particulièrement sombres pour les populations provençales - et nous verrons que le temps (là non plus) n'a rien arrangé à l'affaire.

L’AVÈNEMENT DES CAROLINGIENS.

Cette période d’obscurité est d'autant plus sensible que les royaumes francs, enfin regroupés, allaient connaître une embellie à partir du milieu du VIII° siècle.
En 741 en effet, à la mort de Charles Martel, son fils Pippin (Pépin) III le Bref lui a succédé à la dignité de Maire du Palais, poursuivant la dynastie parallèle qui régnait effectivement sur le pays. Dix ans plus tard, en 751, Pippin III a envoyé une ambassade au pape Zaccharie pour lui demander s'il serait criminel de déposer le roi en titre, Childéric ou plutôt Hildric III3, pour s'emparer du trône.
En Italie, la papauté était alors aux abois. La perspective du soutien d'un nouveau maître du royaume franc, puissant et incontesté, l'a comblée. Le pape a donc répondu favorablement : PippinIII a réuni à Soissons une assemblée de nobles et de prélats qui l'ont élu roi des Francs. Et Hildric-Childéric III, tonsuré, a été envoyé dans un couvent.
En avril 754, Pippin (Pépin) III le Bref a été sacré roi à l'abbaye de Saint-Denis par le pape Etienne II qui avait succédé à Zaccharie.
Ces deux dates, 751 et 754, scandent les débuts de l'ère carolingienne.

Sous l'influence de Pippin III puis de son fils Karl - que l'on n'a plus appelé bientôt que Karolus Magnus, Charles le Grand, Charlemagne - le royaume franc (pour lequel le pape allait fait revivre le vieux terme d'Empire romain d'Occident en 800) a connu beaucoup de réformes. Des domaines aussi divers que l'administration, les finances, l'artisanat et même - timidement - l'instruction ont été organisés ou réorganisés.
Durant les 63 ans des règnes successifs de Pépin le Bref et de Charlemagne, le royaume franc puis le nouvel empire ont donc connu une véritable Renaissance - à l’exception toutefois de quelques régions, comme la Provence, qui n’ont pu émerger du marasme.

Après la mort de Charlemagne, survenue en 814, l'empire franc a connu une certaine unité sous le règne de Ludwig (Ludoicus4 dans les textes), que l’on appelle en France Louis le Débonnaire ou le Pieux, et dont on a retrouvé une monnaie, un rare denier d'argent, sur le site de Saint-Germain au pied du Fort de Buoux5. Mais dès avant la disparition de Ludwig-Louis le Pieux en 840, ses trois fils ont commencé la lutte pour se partager l'empire.
En 824, Leuthar ou Lothar6 (Lothaire) s'était fait couronner régent à Rome. En 841, ses frères Ludwig et Karl l'ont vaincu à Fontenoy. Deux ans plus tard l'empire a été démembré. A Ludwig (Louis le Germanique) est revenu le territoire compris entre le Rhin et l'Elbe, à Karl (Charles II le Chauve) la plus grande partie de la future France, à Lothar enfin (Lothaire) le titre impérial, les deux capitales d'Aachen (Aix-la-Chapelle) et de Rome, l'Italie et toutes les terres limitées à l'est par le Rhin et à l'ouest par l'Escaut, la Saône et le Rhône.
La Provence, trop ravagée pour pouvoir constituer un enjeu pour quiconque, faisait donc partie de la part de Lothar-Lothaire : le Lothari regnum, Lothringar, ou Lotharingie, dont la Lorraine tire son nom. Très vite cependant, la faiblesse du pouvoir impérial a excité les convoitises et fait renaître l'esprit d'indépendance. En 845, un comte provençal, Fulcrad, s'est soulevé avec ses pairs. Et l'accord qui a mis fin à leur rébellion a dû être à leur avantage, car Fulcrad s'est vu élever au rang de duc.

On peut trouver pénible, voire agaçante, l’alternance de noms germaniques et latins, ou l’usage de doublets, quand le français eût suffi. Mais il y a les noms germaniques latinisés des textes originaux d’une part, et les noms francisés de nos livres d’histoire d’autre part. Depuis le XVII° s. et la guerre de Trente Ans - et plus encore le XIX° s. où s’est écrite l’Histoire de France7 - ces derniers sont mieux passés de ce côté-ci du Rhin : ils ont flatté le sentiment national ou le nationalisme, selon les cas… ou les besoins. Mais ils contribuent à donner et à accréditer en France une image faussée des Carolingiens, bien trop française, bien trop proche de l’imagerie de Roland (Rotlan…) de Roncevaux, et… bien peu exacte.

A la mort de Lothar-Lothaire en 855, son royaume a été morcelé. Le duché de Lyon, la Maurienne, la Provence et le Viennois ont constitué un premier royaume de Bourgogne-Provence sous le règne de Karl (Charles de… Provence), le troisième fils de Lothaire.
En 863, ce Karl est mort à son tour, et il s'en est suivi seize années de lutte à l'issue desquelles en 879 un Boso (ou Boson), beau-frère ou petit neveu par alliance de Charles II le Chauve, s'est fait octroyer la couronne d'un royaume de Provence-Viennois. Cinq ans après, en 884, c'est un autre Karl, l'empereur Charles le Gros, fils de Ludwig-Louis le Germanique, qui a été reconnu roi de Provence - mais dans les faits Boson Ier a continué de régner sur le pays jusqu'à sa mort en 887. A cette date Charles le Gros a adopté un fils de Boson Ier, un Ludwig (ou Ludoicus) encore, et en 890 celui-ci est devenu roi. Tenant la Provence pour peu de chose, ce Ludwig qui convoitait la couronne impériale s'est tourné vers l'Italie. Victorieux dans un premier temps, puis battu, c'est un vaincu auquel on avait arraché les yeux qui est revenu à Vienne en 905, abandonnant à l'un de ses cousins, Hugo (ou Hugues) d'Arles, de souche carolingienne lui aussi, le soin de gouverner8.
A la disparition de Ludwig-Louis l'Aveugle en 928, Hugo d'Arles a hérité du royaume sans prendre le titre de roi. Victime lui aussi d'ambitions impériales, il s'est allié en 933 avec Rodulf (Rodolphe) II, roi de Bourgogne, à qui il a cédé ses droits sur le pays : à sa mort, en 947, Provence et Viennois ont donc été rattachés à la Bourgogne pour former un second royaume de Bourgogne-Provence, ou royaume d'Arles, qui devait conserver son indépendance jusqu'en 1032.

LE TEMPS D’UNE RENAISSANCE.

On en est loin, encore - et avant d’en arriver là, comment expliquer les ténèbres des VIII°-IX° siècles en Provence ? L'invasion de Charles Martel peut-elle suffire ? Sûrement pas. Il doit y avoir autre chose.

A cette époque on a pu relever ici ou là dans l’empire carolingien quelques signes pour le moins déconcertants. Pendant le règne de Charlemagne, puis celui de Louis le Débonnaire, la Sarthe se serait trouvée à sec deux fois. Entre le IX° et le XII° siècle des nuées de criquets migrateurs ont dévasté jusqu'à l'Allemagne et l'Autriche9. Et les chroniqueurs ont fait état de sources, de rivières ou de pluies de sang (sans doute chargées de sable saharien) jusqu’en Flandre. On sait que l’assèchement de certaines rivières a pu s’expliquer par des mouvements de terrains10. Mais les évènements évoqués ici ne sont pas sans rappeler les troubles de la circulation atmosphérique que l'on avait connus à l'âge du bronze : circulation générale d'ouest très déprimée (et très faible pénétration de l’air océanique), circulation méridienne très active.Planche 078 - Climat, à l'époque carolingienne un dernier schéma boréal
Se pourrait-il alors que les mêmes causes aient produit les mêmes effets ? A l'âge du bronze des orages très violents avaient éclaté sur la région parce que des masses d'air froid amenées en altitude par de vigoureuses coulées polaires venaient recouvrir l'air chaud tropical qui s'était chargé d'humidité au-dessus de la Méditerranée. Que ce contact s'établît plus au sud (si les températures avaient été plus fraîches) ou plus au nord (si elles avaient été plus chaudes) et le résultat eût été bien sûr fort différent. Et aux VIII°-IX° siècles ?
Personne bien sûr n'a pensé à relever les températures ni les précipitations ! Mais dans le Luberon on observe qu'à Apt le bras méridional du Calavon, qui limitait le petit îlot de la ville antique, a été comblé par un alluvionnement extraordinaire - 12 à 15 mètres de sédiments qui se sont accumulés contre les murailles antiques de la ville. Et ce n’est, semble-t-il, pas la rivière qui a causé cet alluvionnement, mais les ruisseaux aujourd’hui insignifiants descendant des Claparèdes ! Ce n’est pas tout. A Saint-Eusèbe de Saignon, l'architrave du portique en marbre mentionnant Valerius Fronton, découvert en 1850, se trouvait à 4 mètres sous le niveau du sol. A Puyvert, le niveau d'habitat gallo-romain, au sud du chemin de la Jaconne, au lieu-dit les Cimetières, est sous quelque 3 à 4 mètres d'alluvions, dans une zone de piémont qui ne correspond au lit d'aucun ruisseau… Il a donc fallu des précipitations d'une ampleur et d'une violence assez rares pour produire de tels phénomènes. Mais ce n’est pas une règle absolue : on peut, bien sûr, trouver du gallo-romain à des profondeurs bien moindres - et c’est encore un argument en faveur de précipitations orageuses. Il s’agirait toutefois, alors, d’orages ponctuels plutôt que d’orages de bassin comme cela a pu être le cas au Dryas III, durant le Préboréal et le Boréal ou pendant l’âge du bronze : l’échelle aurait changé.

Et ailleurs ? En dehors des accidents déjà signalés, que se passe-t-il dans les régions où la Nature fournit généralement de bons témoins du climat ?
Dans les Alpes, comme presque partout en Europe, après le rafraîchissement du Bas-Empire, on trouve entre les VIII° et XII° siècles trace d’une phase que l'on a souvent qualifiée de petit optimum climatique. En fait il conviendrait de limiter le phénomène aux températures : car la régularité des précipitations, qui s'était révélée déterminante dans le grand optimum, celui du Néolithique, semble bien avoir fait défaut ici. Ce petit optimum ne contrarie pas le schéma climatique esquissé en Provence : l’âge du bronze ancien, marqué dans notre région par de violents orages qui ont amené les populations à chercher à nouveau l’abri des grottes, avait favorisé dans les Alpes l’épanouissement de la brillante civilisation du Rhône - tout simplement parce que les conditions géographiques y sont totalement différentes de celles de notre arc côtier et que les variations du climat y trouvent donc des incidences différentes.
Deux séquences semblent pouvoir être individualisées pendant cette période.
La première, du VIII° au début du X° siècle, paraît surtout s'être signalée par la modification de la circulation atmosphérique11. Coulées polaires et masses d'air tropical se sont souvent heurtées au-dessus de notre région, et celle-ci a connu des orages très violents. C'est l'époque de la grande misère de la Provence : les villes ruinées par les troupes ne pouvaient retrouver d'assise sans les campagnes - et celles-ci étaient sinistrées par les conditions climatiques.
La seconde séquence a été marquée par un réchauffement sensible : les masses d'air polaire et tropical s'affrontaient plus au nord, à une distance de la Méditerranée bien suffisante pour que des précipitations diluviennes ne soient pas à craindre (parce que l’air chaud et humide avait le temps de se rafraîchir et de précipiter avant de se heurter aux masses d’air polaire sec). Des pluies moins fortes et plus régulières arrosaient la région. Celle-ci aurait pu trouver là matière à revivre si d’autres facteurs, humains cette fois-ci, quoiqu’ils demeurassent liés au climat, n’avaient concouru à rendre caduque l’opportunité qui s’offrait.

Après leurs échecs du VIII° siècle (Pépin le Bref les a repoussés au-delà des Pyrénées en 759), les Arabes en effet ont revu leur stratégie : considérée à l'origine comme une terre relativement ouverte, susceptible de fournir une tête de pont, la Provence est devenue une zone tampon offerte à la soif de razzia des pirates sarrasins. Dès l'aube du IX° siècle, mettant à profit l’intense circulation atmosphérique méridienne, ils ont lancé une succession d'expéditions contre le Midi. Après Nice en 813, ils ont pillé le littoral des Alpes-Maritimes en 820, Marseille en 838, Arles en 842.
Comme si cela ne suffisait pas, poussés eux aussi par de puissants courants atmosphériques méridiens, les Vikings ont déferlé sur l’Europe : en 848 ils ont pillé Bordeaux, en 859 ils ont franchi le détroit de Gibraltar et sont venus assaillir les villes du bas-Rhône. Ils ont alors remonté le fleuve jusqu'à Valence avant de faire voile vers l'Italie12.
Enfin, dans le dernier quart de ce IX° siècle, les Sarrasins ont implanté une base au Fraxinet près de La Garde-Freinet d'où ils ont mené des chevauchées jusque dans le Valais. Une ère de crainte, sinon de terreur, s’est ouverte là - d’autant que, l’insécurité nourrissant l’insécurité, des bandes de pillards appelés marrones (marrons)13, parfois alliés aux Sarrasins, parfois se faisant passer pour eux, ont parcouru la région. Dès 896, Louis l’Aveugle a stigmatisé dans une charte la fureur « des païens ou celle d’on ne sait quels chrétiens »… Les nobles eux-mêmes ont parfois abusé de la situation pour régler leurs différends. Selon J.-P. Poly, après avoir en 913 usurpé le titre d’archevêque de Béziers, un ancêtre des Sabran (pourtant alliés à la noblesse franque) aurait mis en déroute le vicomte de Narbonne, obligé de se réfugier en Mâconnais, tandis que des Sarrasins attaquaient fort opportunément les biens que le gendre du vicomte possédait en Provence14. Entre la fin du IX° et le début du X° siècle, on peut en tout cas observer dans la région le retrait d’une partie de la grande noblesse d’origine germanique en direction de ses possessions plus septentrionales, dans le Viennois, le Mâconnais ou la Bourgogne. Mais aux IX° et X° siècles, il faut considérer qu’aux agressions des Sarrasins et au conflit entre l’aristocratie d’origine gallo-romaine et la noblesse d’origine germanique, se sont rajoutées des guerres privées entre seigneurs (d’origine germanique ou gallo-romaine) s’alliant au mieux de leurs intérêts, et de manière très ponctuelle, avec les uns ou les autres…
Ce n’est donc finalement que dans le dernier quart du X° siècle, et autour de l’An Mil, que la Provence a pu recouvrer un certain équilibre15. Nous verrons plus loin à quel prix.

HABITATS-REFUGES…

Mais venons-en, enfin, au Luberon. Après le sac de la région par les troupes de Charles Martel, et la grande désolation consécutive à la péjoration climatique du VIII° siècle (la première partie du fameux petit optimum, si mal nommé pour le Midi méditerranéen), le vieux massif a vécu comme le reste de la région une éclipse de près de deux siècles.
Pendant cette séquence il n'est apparemment resté de la fière colonie romaine d'Apta, ravagée, pillée et incendiée, qu’un tissu de ruines plus ou moins désertes selon les périodes. Entre le concile d’Ephèse en 431 et l’édifice commencé en 1056 par l’évêque Alfant, sa cathédrale (l’ancienne basilique publique) aurait été détruite quatre fois16.

Ceux des habitants qui avaient réussi à survivre ont dû installer sur les hauteurs environnantes : on peut penser que certains vieux sites défensifs, où le regard portait loin, ont pu retrouver la faveur de populations qui ne devaient souvent leur salut qu'à la fuite.
A partir du milieu du IX° siècle en effet, les Sarrasins sont venus périodiquement dévaster le pays et se fournir en esclaves. On a vu plus haut que des bandes de brigands ont pu se joindre à eux ponctuellement - ou se faire passer pour des Sarrasins. Entre 890 et 905, les uns et les autres ont ravagé ce qui restait d’Apt, et naturellement tout le pays avec. Où ses habitants se sont-ils réfugiés ?
La charte X du cartulaire de l'église de la ville relate que les enfants d’un certain Georgius (qui tenait une partie de Saignon) ont été enlevés par les Sarrasins. J. Barruol a situé l’évènement au début du X° siècle. Et la charte XI rapporte sa joie lorsque l'un de ces fils, qui avait réussi à s'échapper, lui est revenu alors qu’il priait devant le tombeau de saint Castor17. En action de grâces, avec sa femme, il a offert à l'Eglise d’Apt ses droits sur son castrum de Saignon. Cette charte XI situe l’épisode « au temps de Charles », en contradiction avec la datation précédente18 : il s’agit en effet d’un faux, établi dans la deuxième moitié du XI° siècle par les chanoines d’Apt pour renforcer les prétentions de leur évêque sur Saignon. La première mention véritable d’un castrum (ou plutôt d’un castellum19) à Saignon date en fait de 976, lorsque l’évêque Nartold a donné celui-ci en précaire20 à ses fidèles Rothbert et Warac21 (les fils de Rainoard). Mais la charte XI pose une question subsidiaire : est-elle une création ex-nihilo ou bien la copie d’un acte original, falsifié pour lui donner l’autorité d’une plus grande ancienneté ? On ne peut en effet écarter l’hypothèse que le castellum de Sagnone-Saignon qui était entre les mains de l’évêque Nartold en 976 succédât à un castrum appartenant à l’Eglise d’Apt depuis plusieurs décennies déjà. C’est sans doute ce que pensait J. Barruol qui, s’il n’accordait aucune valeur à la datation fournie par la charte XI, prenait en compte l’évènement qu’elle relate, tout en le replaçant au début du X° siècle22. Quelle pouvait être, cependant, l’origine de ce castrum - refuge très relatif pour des populations aux abois ? Si l'on songe aux tessons de poterie retrouvés sur le site, on ne peut exclure qu’il subsistât les vestiges d'une fortification antique (turris ou castrum gallo-romain) autour duquel se seraient pressées quelques pauvres cabanes. A peu de distance, le site de Saint-Pierre d'Auribeau, où l'on a signalé depuis longtemps la présence de tessons « wisigothiques », aurait lui aussi déjà été occupé à l'époque gallo-romaine23, peut-être par une tour de guet du Bas-Empire. Mais il pourrait s’agir aussi à Saignon d’un exemple précoce de fortification médiévale, qualifié un peu plus tard de castrum. Nous en retrouverons une autre au bord de la Durance, en face de Cadenet, là aussi sur une terre appartenant à l’Eglise.
Dans l’ensemble, les vestiges du Haut Moyen Âge sont très ténus, en grande partie du fait de la précarité de la vie elle-même à cette époque. Les réoccupations successives et les caprices du climat les ont en outre souvent dispersés quand ce n'est pas complètement éparpillés : à Saint-Germain, au pied du Rocher du Fort, un petit habitat s’est développé en marge du centre monastique qui aurait succédé à la laure du V° siècle (le centre érémitique fondé par Castor). Il a survécu jusqu'au X°-XI° siècle, serré autour de l'église. Quelques tessons retrouvés ici ou là permettent de l’évoquer. Mais ce sont des témoins épigraphiques (la fameuse inscription aux saints Joseph et Photin de la vieille église, malgré son imprécision)24 ou numismatiques (notamment le denier en argent de Louis le Débonnaire) qui ont fourni les indications les plus précises25, puisque les tombes creusées à même le rocher peuvent se rattacher aussi bien au VI° qu'au X°, voire aux XI°-XII° siècles comme à Carluc.
Il peut sembler de la sorte très incertain de vouloir aller plus loin dans la recherche directe des habitats-refuges de l’époque carolingienne. On ne peut guère qu’extrapoler, raisonner par récurrence.
On pourrait alors évoquer le Castelas de Sivergues, C. Moirenc reconnaissait encore en 1875 les vestiges d’une fortification médiévale, et peut-être le Castellas Verrin, mentionné vers 1762 sur la carte de Cassini et complètement perdu depuis (peut-être au nord de la ferme de Champs) 26.
On sait en outre que tout le vallon de l’Aiguebrun, le haut de la de la « combe » de Lourmarin, était appelé valle speculi au XI° siècle. Sur certains sites on trouve les témoins d’une occupation gallo-romaine (Saint-Symphorien, Saint-Pons), ailleurs les restes de tombes creusées à même le rocher qui évoquent le souvenir des ermites du V° siècle (la Roche d’Espeil). Aucun n’a livré de matériel du Haut Moyen Âge - mais aucun n’a connu de fouille systématique. Par contre ces trois sites ont accueilli plus tard des chapelles romanes isolées dans la montagne : comme on le verra plus bas sur la foi de documents du XI° siècle, Saint-Symphorien remonte pour sa partie la plus ancienne au X° siècle, à la Roche d’Espeil le site abritait dès 1075 le prieuré Sainte-Marie-d’Espeil dépendant de l'abbaye Saint-André de Villeneuve27, à Saint-Pons on peut dater l’édifice roman de la première moitié du XII° siècle. Et sur ce dernier site, dont on ignore tout, on a retrouvé, dans les absidioles, des autels tabulaires posés sur des socles qui étaient évidés dans leur partie supérieure pour recevoir des reliques. On pourrait envisager que les édifices romans ont succédé là à une série d’habitats-refuges du Haut Moyen Âge. Ceux-ci se seraient souvent élevés sur l’emplacement d’établissements paléochrétiens - qui auraient, on s’en souvient, réoccupé assez volontiers de vieux postes de guet gallo-romains…
Ce n’est cependant, une fois encore, qu’une hypothèse d’école, que seules des fouilles sérieuses et approfondies (compte tenu de la modestie des structures qu’il faut envisager) pourraient corroborer.

Ce n’est encore pas tout. Car il n’y a pas que des habitats-refuges perdus dans la montagne. Les chapelles privées de vieilles villae dévastées semblent avoir fourni parfois, elles aussi, un point de ralliement, comme à Saint-Pierre-des-Tourettes ou Saint-Eusèbe de Saignon.
Sur ce dernier site, une tradition (rapportée par Rémerville au XVII° siècle) fait remonter la fondation de l'abbaye à ces sombres années : ce serait en effet vers le milieu du VIII° siècle qu'un certain Martian, né vers 730 à Saignon, aurait fondé le fameux établissement, probablement sur l'emplacement de la chapelle privée de la villa des V°-VI° siècles. Ses parents, qualifiés d'illustres par la légende, étaient peut-être les maîtres des restes du vieux domaine où les Fronton d'Apt étalaient fièrement leur réussite pendant le Haut-Empire. Mais les documents concernant Saint-Eusèbe ne font état que du début du début du XI° s (1004 très exactement), et les fouilles, là aussi, font défaut.
Encore faut-il se garder de généraliser. Toutes les villae antiques n'ont pas accueilli un habitat-refuge ou une fondation religieuse. Seules certaines d'entre elles, sans doute celles qui abritaient une chapelle jouissant de quelque renommée, ou celles dont les maîtres pouvaient se prévaloir d’un certain charisme, auraient eu ce privilège : derrière la peur, derrière la foi, et au-delà des comportements stéréotypés qu’elles ont pu engendrer, comme toujours on doit supposer que diverses motivations se sont fait jour selon les lieux et les personnes.

...ET VILLAE CAROLINGIENNES DANS LE LUBERON.

Au IX° s., les rares documents révèlent une autre série d’établissements, bien différents de ces habitats-refuges. Un acte daté de 813-814, le polyptique de Wadald28 (un nom aux consonances bien germaniques), dresse en effet la liste des villae qui appartenaient à l'abbaye de Saint-Victor et à l'Eglise de Marseille en pays d'Aigues.

Encore faut-il avant toute chose préciser le terme de villa aux IX°-X° siècles. Celui-ci ne désignait plus à cette époque une exploitation unitaire dotée d’un terroir continu comme on pouvait l’entendre à l’époque romaine et encore pour Salagon au VI° siècle : il qualifiait une entité beaucoup moins homogène, formée de plusieurs exploitations vouées à l'agriculture et à l’élevage (colonicae, colongue en français) ou à l'élevage seul (vercariae) qui se répartissaient de manière très discontinue sur un territoire plus ou moins étendu.
Ces fermes, qui préfigurent un peu les granges monastiques, étaient souvent plus proches des plus pauvres vici gallo-romains que des villae antiques, même modestes : de misérables constructions qualifiées de casae y servaient au logement des exploitants qui cultivaient alentour de maigres céréales, un peu de vigne, et entretenaient par ailleurs un potager et quelques vergers d'oliviers ou de fruitiers (notamment des poiriers, dont les textes ont gardé le souvenir), quand ils ne s'adonnaient pas à l'élevage moins exigeant en main-d'œuvre.
Les façons agricoles étaient toujours rudimentaires. Et toute activité demeurait extrêmement dépendante dans ses résultats de conditions climatiques très capricieuses : on pouvait passer très rapidement d'un flux subtropical à une coulée polaire. Outre de violents orages, on doit imaginer dans le Midi méditerranéen des gelées précoces et tardives, les nuées de criquets qui s’abattaient parfois sur les récoltes - et plus au nord les pluies qui pouvaient ruiner celles-ci à la belle saison. Il ne faut donc pas s'étonner si les rendements attestés par les rares documents étaient incroyablement faibles. Au IX° siècle ils s'étageaient entre 1,6 et 2,2 mesures récoltées pour 1 mesure semée dans le nord de la France tandis qu'à l'aube du X° siècle c'est encore 1,7 mesure récoltée pour 1 mesure semée que l'on pouvait espérer à Santa Giulia de Brescia en Italie - et il fallait en retirer la semence pour l'année suivante…

En pays d'Aigues, si l'on en croit le polyptique de Wadald, la villa Bedada (dont le souvenir survit peut-être dans la ferme de Viade entre Pertuis et La Tour-d’Aigues, très riche déjà en témoins gallo-romains) comptait vingt-huit exploitations entre Villelaure (Saint-Marcellin que l’on a situé arbitrairement dans le vallon du Marderic), Grambois (colonica ad Pontiglos, aujourd’hui Ponteux) et Mirabeau (lieu-dit Juvinidunum, peut-être Saint-Michel-de-Béjun) à moins que ce ne fût Vaugines (rocher du nom de Juvina en 1004, qui se rapprocherait fort de ce Juvinidunum)29. Mais seulement une de ces fermes était tenue par une famille de paysans au moment de la rédaction du polyptique : les autres étaient vides30.
Pour sa part la villa Domado (que l’on n’a pu localiser à ce jour) rassemblait quinze exploitations, dont sept appartenaient à l'Eglise et deux seulement étaient habitées.
La villa Marciana enfin possédait onze exploitations sur les territoires de Cadenet (colonica in Cadaneto), Ansouis (si tant est que l’Eza cité dans le polyptique soit le Marderic et non simplement l’Eze), Cucuron (colonica in Ribas, aujourd’hui Ribes), Sannes (colonica in Faniciates ou Fanaias, Fenailles) et Saint-Martin-de-la-Brasque (colonica in Amanolatis, à laquelle aurait succédé le prieuré de Marlanègues). Là encore il n’y avait qu’une seule colongue occupée. On a proposé de situer le cœur de la villa Marciana autour de la ferme de Martialis entre Ansouis et La Tour-d’Aigues, où l’on trouve (comme à Viade) beaucoup de tessons gallo-romains. Elle aurait pu tirer son nom de Martian ou Marcian de Saignon, à moins que ce ne fût d’une vieille famille gallo-romaine attestée à Cadenet par deux inscriptions (l'une mentionnant une certaine Marcia, et l'autre des affranchis de cette famille)31. Il est peu vraisemblable que celle-ci eût traversé les siècles et possédât encore de vastes domaines - mais une villa qui avait été sienne quelques siècles auparavant avait pu conserver son nom : en pays d’Apt on connaît encore au XI° siècle une vallis Flaviana, vallée Flavienne, autour de la future abbaye Saint-Eusèbe, qui semble témoigner de manière tout aussi évidente d’une origine gallo-romaine.

Un peu plus tard, au X° siècle, le cartulaire de l'Eglise d’Apt énumère quelques villae situées cette fois au nord du Luberon.
La villa Obaga correspond explicitement à Saignon. On a vu que ce site a été qualifié de castrum quelques années auparavant. S’il faut accorder une part de vérité à la charte XI du cartulaire de l’Eglise d’Apt, le terme de villa Obaga pourrait donc désigner seulement l’exploitation rattachée à celui-ci, sa partie « civile » en quelque sorte.
Dans les environs on trouve encore mention de la villa Petrolas (Peyrole, juste à l'est d'Apt) et de la villa Vallis (Valcroissant, au-dessus de la précédente, dont l’évêque d’Apt Teuderic disposait en 991), puis en allant vers l'ouest de la villa Arculas (les Encoules), de la villa Domus dans le vallon de la Marguerite, de la villa Domonovo ou Domonova près de Rocsalière et de la villa Calmisanicus au bord de la Mauragne.
Au nord de la ville sont également citées la villa Agnana à l'ouest de Perréal et la villa Antignanica en dessous Villars.Planche 079a - Le Luberon aux VIII°-X°s, peu sûr... (ouest)Planche 079b - Le Luberon aux VIII°-X°s, peu sûr... (est)

Le tissu des villae semble donc a priori plus dense au X° siècle autour d'Apt qu'en pays d'Aigues au IX° siècle. Ce n’est pas un hasard. A cette époque les actes étaient conservés par les établissements religieux où on les déposait. Il est donc assez naturel qu’il y ait plus de mentions du pays d’Apt dans le cartulaire de l’Eglise de cette ville, que de traces du pays d’Aigues dans le polyptique de Wadald concernant les possessions des établissements marseillais en Provence. Question de proximité, tout simplement. En outre, bien qu’elles aient été dévastées et que leurs domaines aient été démembrés, les grandes villae antiques ont souvent donné naissance à des villae carolingiennes : ce semble être le cas aussi bien à Pinet en dessous de Reillanne qu’à Viade entre Pertuis et La Tour-d’Aigues. Et les villae suburbaines de l’Antiquité n’ont pas dû échapper à la règle. C’est donc tout naturellement que l’on trouve trace de plus de villae autour de la ville d’Apt que dans la campagne du pays d’Aigues.
Mais la densité des villae ne présage en rien de leur importance, qui dépendait du nombre d’exploitations qui s’y trouvaient rattachées - et parmi celles-ci, du nombre d’entre elles qui avaient un tenancier… Il faut compter enfin avec des exploitations qui appartenaient théoriquement à un domaine, mais s’en étaient pratiquement émancipées dans les faits : elles sont très importantes car ce sont elles, ou des exploitations déjà libérées, qui allaient fournir les petits alleux ou terres libres dont on retrouve la trace au X° siècle32.

LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE, SOURCE ET ENJEU DU POUVOIR.

On peut s'étonner de ces terres libres ou presque libres. Elles puisent leurs racines dans une tradition gallo-romaine que le système féodal aurait bien du mal à circonvenir : en fait il n’y parviendrait jamais complètement en Provence. Mais d’où venaient-elles, plus concrètement ?
En fait, une fois la masse des armées carolingiennes retirées de la région, l’aristocratie foncière traditionnelle (parfois alliée de manière plus ou moins ponctuelle dans le passé à la noblesse mérovingienne) avait dû recouvrer au VIII° siècle et au tout début du IX° siècle une puissance considérable. Malgré les vicissitudes du climat, la terre restait en effet source de pouvoir. Les Sarrasins n’étaient pas encore là. Or si elle avait pris et saccagé les villes, symboles éclatants d’un système politique hérité de Rome, la noblesse carolingienne n'a sûrement pas réussi, dans un premier temps tout au moins, à arracher le sol à ses anciens maîtres.
L’Eglise devait y veiller : par voie de donations destinées à s’attirer la bienveillance divine, mais aussi la protection très temporelle qu’elle avait offerte depuis le VI° siècle, les grands établissements religieux et les évêchés étaient devenus de gros propriétaires terriens. En faisant respecter le droit romain de la propriété, l’Eglise assurait donc le respect de ses propres biens. Au-delà, elle s’assurait le clientélisme des maîtres traditionnels de la terre, grands et petits, qui n’avaient pas son autorité - auctoritas - pour se faire entendre de la noblesse franque. Comme toujours le clientélisme renforçait le pouvoir qu’il courtisait. Il faisait de l’Eglise tout à la fois le porte-parole et le chef de file des maîtres traditionnels du sol : c’était là un peu le rôle qui était dévolu très localement aux dynastes indigènes33 dans le processus de romanisation de la Provincia, quelques siècles plus tôt - l’autorité spirituelle en moins. Comme à cette époque on peut donc imaginer une pyramide de clientèles, les petits propriétaires, ou les tenanciers des fermes, étant clients des gros propriétaires qui eux-mêmes étaient à présent clients du plus puissant d’entre eux : l’Eglise.
Mais cela sans doute n’était pas assez. Dans le cadre ainsi défini, il fallait que les grands aristocrates fonciers trouvassent une base forte sur laquelle s’appuyer, une base qui pût garantir, et au besoin défendre, leur légitimité de grands possédants. Car ces maîtres du sol avaient du pouvoir, mais ils n’avaient plus le pouvoir qui, avec les villes, était passé entre les mains de la noblesse germanique. Le morcellement des grands domaines que l’on observe clairement à partir du IX° siècle (mais qui a dû pour cela débuter auparavant) ne peut résulter des seules donations à l’Eglise. Il a dû y avoir en outre, pour trouver cette base et s’assurer sa fidélité, une importante distribution ou redistribution de terres.
Concédées le plus souvent à perpétuité, celles-ci restaient soumises à un cens (une redevance annuelle). Ces censives n’étaient pas vraiment libres, mais leurs bénéficiaires en étaient finalement tout autant propriétaires que nous le sommes nous-mêmes de nos biens fonciers : leur redevance annuelle (un porc, un mouton, quelques poulets, des œufs) était même souvent moindre, proportionnellement, que nos impôts locaux - ne parlons pas des droits de mutation ou de succession, ni de la taxation des plus-values… La censive est en tout cas le modèle qui a prévalu dans tout le Midi à partir du IX°, et peut-être même du VIII° siècle34 - avec une restriction pour les domaines de l’Eglise, vraisemblablement parce que celle-ci n’avait pas vraiment besoin d’une base sur laquelle s’appuyer, son autorité spirituelle lui suffisant35. En Provence, la redevance était le plus souvent fixe, et la censive se trouve à l’origine du mas. Ceci pose d’ailleurs dans la région un vrai problème de langage, car il y a souvent confusion entre les termes mas et manse - alors que ce dernier désigne une exploitation concédée à un tenancier en échange de corvées, une terre beaucoup moins libre donc que la censive36.
En 909, dans son acte de mariage, Fulcher (un grand propriétaire terrien descendant de la vieille aristocratie foncière gallo-romaine, alliée à la noblesse franque comme son nom l’indique) a donné plus de cent mas à son épouse entre Sisteron, Riez, Reillane et Apt - et il s’agit plus probablement là de censives que de manses. A cette époque en effet, les ravages opérés par les Sarrasins ont entraîné un retrait de la noblesse : après 896 même Teutbert, comte d’Apt, s’est replié avec toute sa famille dans le Viennois. On n’a pas en Provence de pratiques aussi bien établies que l'aprisio ou la pressura espagnoles qui offraient (au bout d'un certain nombre d'années) la possibilité de devenir maîtres de leur terre aux paysans qui avaient le courage de s'installer et de défricher en dépit de la menace des Arabes. Mais il est très probable que le repli de la noblesse a dû s’accompagner d’une importante extension des libéralités. L’acte de mariage de Fulcher donne une mesure des terres concédées - en même temps que celle de l’étendue des domaines de la vieille aristocratie foncière, et du morcellement de ceux-ci au début du X° siècle.

Grâce à ce partage des terres qui a préservé à l’histoire une trame, en partie au moins héritée du monde romain (de par les relations de clientélisme qu’il sous-entendait), les vieilles familles de l’aristocratie foncière ont pu conserver encore un temps le pouvoir que leur donnait la terre - le temps pour elles, une fois de plus, de s’allier aux nouveaux maîtres.
Elles n’ont pas pour autant renoncé à leur identité. Au contraire, elles ont alors pesé de tout leur poids pour préserver leurs traditions et les transmettre à leurs descendants. De fait, leurs héritiers allaient garder longtemps le souvenir et le sentiment de leurs origines. Au début du X° siècle certains aristocrates provençaux se prévalaient encore du droit romain qu’ils faisaient leur - tel encore, en 909, Fulcher, que nous venons de citer, dans son acte de mariage37. Et jusqu'à l'aube du XI° siècle, en pleine féodalité, on allait trouver dans l'entourage des comtes de Provence des personnages qualifiés de judex ou juge.

En fait les Grands d’origine germanique connaissaient certainement une situation qui ne leur permettait pas d’imposer pleinement leurs vues ni leurs modes de fonctionnement. Après s’être rendus maîtres des agglomérations qu’ils avaient dévastées près d’un siècle plus tôt, ils attendaient impatiemment à l’aube du IX° siècle d’investir les campagnes pour pouvoir reconstruire ces villes - et régner enfin sur le pays.
L’alliance avec les vieilles familles issues de l’aristocratie foncière gallo-romaine leur en avait entrouvert la porte. Mais cela ne suffisait pas. La terre mettait du temps à passer entre leurs mains par ce biais : jusqu’au milieu du X° siècle au moins, en dépit des mariages contractés et des partages entre leurs branches, les chefs des vieilles familles restaient maîtres de celle-ci - et garants, devant leurs ancêtres et leur lignée, de la tradition qui l’imprégnait38. La terre ainsi acquise n’était donc pas libre, pas encore. Et surtout pas pour des nobles que pouvaient tenter les principes d’un système féodal qu’ils voyaient avec envie s’appesantir sur d’autres régions.
Comme pour les grands possédants auparavant, leur salut était dans l’Eglise. Sans doute celle-ci avait-elle de plus en plus de mal à faire face au mouvement d’émancipation des tenanciers de ses manses - sur lesquels il devait être de plus en plus difficile d’exercer une autorité dans ces temps extrêmement troublés. Peut-être fallait-il aussi que la papauté offrît localement des contreparties aux immenses faveurs des souverains carolingiens : en 755 Pépin l'avait libérée de l'emprise des Lombards, la dîme et les prémices39 venaient d’être instituées à son profit, et en 800 Charlemagne allait permettre à Léon III de le sacrer empereur - ce qui reviendrait purement et simplement à soumettre la légitimité du souverain carolingien au bon vouloir d'un pape qui, un demi-siècle plus tôt, n'avait absolument aucun pouvoir…
Dès la fin du VIII° siècle la noblesse franque a donc investi les charges religieuses comme les vieilles familles sénatoriales l’avaient fait à la fin de l’empire et du temps des Mérovingiens. En 813, le nom de Wadald, évêque de Marseille, indique que le processus était déjà bien engagé. Sous prétexte d’assurer la paix et la sécurité dans les campagnes, les prélats ont alors placé les biens de l’Eglise sous la garde des nobles de leur parentèle. Et naturellement ils ont acheté cette protection avec des domaines appartenant à l’Eglise, qui ont permis à leur famille de s’ancrer dans la terre. Ce n’était pas si désintéressé que ça. Les évêques et les abbés carolingiens avaient un souci jaloux de leur propre pouvoir, de leur propre puissance - parfois les uns contre les autres. Mais un monde nouveau était en train de naître, auprès duquel la dure rigueur de la loi romaine ferait figure de douceur. Et derrière la fable d’une noblesse garante de la sécurité sous l’autorité de l’Eglise (leur autorité, donc) les prélats rêvaient tout haut, et assignaient à chacun le rôle qu’ils auraient aimé lui voir jouer…
Les choses en tout cas paraissent avoir évolué assez rapidement. En 835, soit à peine vingt-deux ans plus tard, un nouveau polyptique ne recensait plus dans le pays d'Aigues parmi les biens de l'Eglise que la villa Marciana - ainsi qu'une villa Gaudello jamais située avec précision mais que son nom rapproche toutefois de celui, Caudellum, de l'antique Cadenet dans le vallon du Laval (le village étant déjà nommé Cadaneto dans le polyptique de Wadald). L'érosion des domaines ecclésiastiques paraît donc avoir été assez forte dès le deuxième quart du IX° siècle : en 835, ce n'est d’ailleurs plus un religieux qui a procédé à l'inventaire des propriétés de l'Eglise mais un certain Nortald, vice domino (ou vidame) d'un comte Aldebert…
Le processus d'appropriation des terres de l’Eglise perçait déjà dans le polyptique de Wadald : il y est fait mention en effet d'une dépendance de la villa Lambesco (Lambesc) appartenant à Saint-Victor de Marseille, la colonica Dominicio Guntardus cum infantos suos, la colonica de Guntard et ses enfants. A première vue le terme de colonica recouvre une exploitation agricole, un manse. Mais en 1037 on apprend dans un autre document que la célèbre abbaye devait rentrer en possession du castrum de Gontard40 : c'est donc qu'elle en avait plus ou moins perdu la propriété - et aussi que Guntard ou ses descendants (ou successeurs) avaient fortifié le site qui commandait un passage important de la Durance. Les consonances germaniques du Guntardus du polyptique de Wadald laissent penser que c'est pour cela que la colonica lui avait été attribuée, et non pour qu'il la cultivât : sans doute faut-il donc voir en lui un petit noble carolingien, ou mieux encore un reître, un miles au service de l’abbé de Saint-Victor qui lui avait donné pour mission de prendre possession du lieu en son nom : le Dominicio (dédié au seigneur) qui accompagne le nom de Guntard, plutôt qu’un prénom accolé à un nom de famille (qui n’existait pas à cette époque), pourrait impliquer une relation de vassalité. Il est clair que les domaines ecclésiastiques avaient échappé à la tradition qui liait les vieilles familles à la terre à travers les censives - et que des liens féodaux pouvaient, plus facilement qu’ailleurs, s’y instituer.
L’appropriation d’une partie des domaines de l'Eglise semble en tout cas avoir pleinement atteint ses objectifs. En lui fournissant en propre une solide assise campagnarde (échappant donc au contrôle de vieux clans familiaux encore très épris de romanité) elle a doté la noblesse germanique d’une puissance toute neuve. Celle-ci n’a pas tardé à s’exprimer : on l’a vu plus haut, dès 845 un comte « provençal », Fulcrad, avait conquis les moyens de se soulever avec succès contre Lothaire41.
Un siècle plus tard, au milieu du X° siècle, grâce aux ressources tirées de la terre à la faveur d’une certaine stabilisation du climat (températures et précipitations moins heurtées), l’avènement d’un nouveau roi allait fournir aux nobles l’occasion d’asseoir et de légitimer leur pouvoir. Mais la tradition, celle du respect de la petite propriété appliquée aux censives, imposerait longtemps des limites à la féodalité.

L’UNION CONTRE LES SARRASINS : LA VICTOIRE DES NOBLES ÉTRANGERS.

Avec l'avènement de Conrad de Bourgogne, Conrad le Pacifique, en 947 (Conradus, Gondradus ou Chuonradus dans les chartes), un nouveau maillage du pouvoir s’est mis en place. La noblesse occupait et tenait tout le pays. Les titres comtaux ont fleuri. Parmi eux, on trouve dans les chartes un Boso-Boson III. Fils d'un comte Rothbald42 (Roubaud pour les modernes) et neveu par alliance ou gendre de Hugo (Hugues) d'Arles, il était comte de Provence en même temps que comte d'Arles. Son frère Willelm (Guillaume)43 était comte d'Avignon. Un Nevelog, Nevelong ou Nebelong (Nivion) vicomte de Cavaillon. Et même la ville d'Apt, pourtant fort dévastée, est devenue siège de comté en 948 au profit d’un comte Griffo (Griffon) également comte de Senez et Glandèves44.
Une fois de plus, il est aisé de voir dans ces doublets que les noms originaux ont été abondamment francisés - à quelques exceptions près, comme Wadald ou Nortald, parsonnagres secondaires qui font ainsi, bizarrement, figure d’étrangers. Il y a bien là une volonté des historiens d’écrire « français ». Même la traduction en « Bourguignons » du vocable Burgundiones, qui est utilisé pour désigner - et pointer comme étrangers - les membres de la noblesse du royaume de « Bourgogne » (Burgundia dans les textes), y participe. Mais il faut parfois aussi prendre en compte, simplement, l’évolution propre de la langue : c’est le cas du nom du reître Guntard, devenu Gontard en 1037 et 107045.

Les choses bougeaient, déjà. Les nobles avaient affermi leur pouvoir et leur emprise sur le pays. Tout allait s’accélérer dans le dernier quart du X° siècle. En juillet 972 en effet, pendant une de leurs chevauchées, les Sarrasins établis au Fraxinet, près de La Garde-Freinet, ont pris en otage dans le Valais un certain Maïol (Maïeul pour les modernes, Maiolus ou Majolus dans les textes) pour lequel ils ont bientôt réclamé l'extravagante rançon de mille livres d'argent.
C'est que Maïol (ou Maïeul) n'était pas seulement l'abbé de Cluny, alors en pleine expansion. Natif de Valensole selon le savant Peiresc au XVII° siècle46, il appartenait aux plus grands lignages de la région et même du second royaume de Bourgogne-Provence.Planche 080 - L'origine de la noblesse provençale, germanique, gallo-romaine et... approximative
Du côté de sa mère, Raimunde, il descendait de Maïol I, vicomte de Narbonne au tout début du X° siècle. Peut-être en partie sous la pression des Sarrasins, mais surtout semble-t-il d’un ancêtre des Sabran (qui après avoir usurpé en 913 le titre d’archevêque de Béziers les en a chassés)47, la famille de Maïol I a déserté le Languedoc au profit du Mâconnais où elle occupait une place de premier plan : un des frères de Raimunde, Albéric, avait en effet hérité de son beau-père le titre de comte de Mâcon - ce qui a pu contribuer à l’accession de Maïol à la tête de Cluny.
Nous avons déjà rencontré le père de Maïol. C’est ce Fulcher48 qui s’est marié en 909. Il était l'héritier de vastes domaines en Provence, tant dans le Var qu'entre Lure et Luberon : son nom (que portaient déjà selon toute vraisemblance certains de ses aïeux) pourrait être à l'origine de Forcalquier. De fait on trouve mentionné Fulcarchierensis Comitissa ou plus tard comes Fulcalquerii dans certains actes49. Nous avons vu plus haut que Fulcher a revendiqué comme sien le droit romain dans son acte de mariage en 909 : il comptait donc certainement dans ses ancêtres de grands propriétaires terriens issus des structures héritées du monde romain, alliés par mariage à la noblesse germanique.
Maïol était aussi apparenté à Griffo (ou Griffon), qui avait été fait comte d'Apt en 948 ou 949 par Conrad le Pacifique. Ce Griffo, qui était possessionné dans le Var (où il était comte de Senez et Glandèves) pourrait être apparenté à la famille de Raimunde ou à celle de Fulcher : les deux lignées semblent en effet avoir été à la tête de biens conséquents autour de Fréjus et dans le Haut-Var (notamment à Fayence, Draguignan, les Arcs pour Raimunde ; Riez, Valensole, Castellane, Glandèves, Fréjus pour Fulcher)50. En fait, Griffo et sa sœur Hermengarde pourraient appartenir à la fratrie de Fulcher. Mais tandis que Rainoard et Gairald, les frères de Fulcher, étaient mentionnés dans son acte de mariage en 909, Griffo et Hermengarde n’y figuraient pas. Peut-être s’agit-il d’enfants tardifs. Une partie de la famille de Maïol devait en tout cas témoigner, en 955, à l’acte par lequel le comte Griffo a donné à l’abbaye de Montmajour les villae de Campos et Vallis qu’il possédait à Bonnieux : son oncle Arbald, son neveu Lambert, ses cousins Rostang51 et Teutbert. Il y avait également un Raynald qu’il est tentant d’identifier à Rainoard, l’oncle paternel ou le cousin de Maïol sur lequel il nous sera donné de revenir.
On vient de le voir, l’abbé de Cluny comptait en outre dans sa parenté un Teutbert, qui avait épousé l’une de ses cousines du côté maternel. Ce Teutbert III descendait de Teutbert I qui était comte d’Apt en 896. Il est probable que Teutbert I était apparenté aux grands-parents maternels de Maïol, comme paraît l’indiquer le mariage de Teutbert III avec la cousine de Maïol (prénommée Raimunde comme la mère de l’abbé de Cluny) : on se mariait beaucoup entre cousins issus de germains dans la noblesse du X° siècle. Mais on ne peut exclure que la parenté de la famille de Fulcher avec celle de Teutbert ait été plus ancienne que l’alliance de celui-ci avec la famille de Maïol I : en 950 Rainoard et Gairald, les frères de Fulcher, ont signé dans le Mâconnais la donation par Teutbert d’une villa Burgundia52.
Fulcher a dû mourir quelques années seulement après son mariage. C’est l’époque où les raids des Sarrasins (ou des pillards se faisant passer pour eux) se sont faits plus incisifs : entre 890 et le début du X° siècle ils ont pillé Apt et ses environs, et il n’est pas sûr que Fulcher n’ait pas trouvé la mort dans une escarmouche. Sa femme ainsi que ses enfants, Maïol et Eyric, sont alors allés vivre en Mâconnais chez Maïol II, un frère de Raimunde, d’Albéric (comte de Mâcon) et de Vualter ou Vualtier Ier (vicomte d’Autun). Peu après 896, Teutbert I s’était déjà replié vers le nord, dans le Viennois, laissant le pays sans autorité comtale jusqu’à Griffo.
Maïol et Eyric ne sont revenus dans la région que de manière très épisodique : en fait Eyric et ses enfants ont attendu l’avènement de Conrad le Pacifique pour réinvestir le pays d’Apt dans le sillage du comte Rothbald. Celui-ci étant originaire du Mâconnais, il y a quelque probabilité qu’il ait été lié à Maïol par sa famille maternelle.

On peut s'étonner de l’étendue des territoires embrassés par la noblesse carolingienne ou lotharingienne. Un Teutbert ou un Arbald (un autre parent de Maïol cité dans la donation du comte Griffo en 955) possédaient des propriétés en pays d'Apt aussi bien que dans le Viennois, la région de Tournus ou le Berry.
Bien peu de familles en fait se partageaient le pays, sans doute parce que l’empire carolingien et ses satellites s’étaient étendus rapidement et que les nobles n’étaient pas légion pour tenir les terres conquises. On n'est pas si loin ici des chevaliers de la Table Ronde, fussent-ils légendaires, ni des preux de Charlemagne.
Ceci pourrait expliquer l’ampleur des ravages causés en Provence par les troupes de Charles Martel au milieu du VIII° siècle : n’ayant pas davantage qu’au temps des Mérovingiens les moyens d’occuper militairement la région, le Maire du Palais aurait voulu détruire les sièges du vieux pouvoir, et régner par la crainte - instaurer la terreur de voir revenir ses armées, et imposer par cette menace les hommes qu’il avait laissés sur place.
Les faveurs accordées à la papauté par les premiers souverains carolingiens, outre leur grande piété, auraient ainsi pu traduire le besoin que Pépin et Charlemagne avaient de l’Eglise pour légitimer leurs possessions, asseoir celles-ci - dans certaines régions tout au moins - avant que leur noblesse se lançât à la conquête de l’Eglise elle-même, un peu plus tard.

Indignés par l'enlèvement de Maïol et par les exigences de ses ravisseurs, exaspérés par l'audace toujours croissante des Sarrasins, désireux aussi de récupérer les domaines que ceux-ci avaient aliénés par leurs violences - toutes les possessions de Fulcher, de Raimunde ou de Griffo dans le Var par exemple - les nobles germano-provençaux ont pris les armes à l’appel de Guillelm (Guillaume) et de Rothbald (Roubaud), les fils du comte Boso-Boson III (lui-même fils du vieux comte Rothbald originaire du Mâconnais).
Sous leur conduite, en 972 ou 973, ils ont délivré Maïol - non sans mal, certainement : c’est l’époque où la cathédrale d’Apt a été détruite à nouveau, ainsi que l’église Saint-Pierre qui devait un temps la remplacer, et certaines églises rurales des environs (dont peut-être une église Saint-Pierre et Saint-Symphorien ancêtre du célèbre prieuré). Comme on peut dater ces ravages de 975, il s’agirait de représailles après la libération de Maïol. On mesure alors l’implantation des Sarrasins dans la région. De fait il allait falloir attendre la fin du X° siècle pour que les nobles parviennent à les déloger et à les rejeter à la mer : ils lanceraient certes encore quelques raids au XI° siècle sur les îles de Lérins ou le littoral, mais plus jamais ils ne retrouveraient la puissance que leur conférait une base côtière et aussi de nombreux nids d’aigle aménagés dans l’arrière-pays.
L'heureux dénouement de l'enlèvement de Maïol en tout cas a renforcé la légitimité de la noblesse de souche germanique. Le premier fils de Boson III, Guillelm (Guillaume le Libérateur), a fermement établi ses droits ainsi que ceux de sa famille à figurer dorénavant au premier rang. Conrad de Bourgogne, le Pacifique, allait leur reconnaître en 979 le droit de proter le titre de marquis qu’ils avaient accolé dès 947 à celui de comte53 : au demeurant ce n’était pas totalement faux, si l’on songe que le marquis était à l’origine le maître d’une Marche, une province frontalière qu’il fallait défendre les armes à la main.

Les chansons de gestes qui ont célébré plus tard les exploits de Guillelm (chanson de Guillaume, précisément, ou épopée des Alyscamps au XII° siècle) ont cependant révélé un autre personnage central de l'aventure. Il s'agit de Rainoard (Rainouard pour les modernes), personnage excessif, sorte de héros rabelaisien avant la lettre, dont les prouesses dépassaient finalement celles de Guillelm - au point que l'on a pu se demander parfois si la chanson de Guillaume ne dérivait pas d'une chanson de Rainoard perdue par la suite54.
Plus de trois siècles plus tard, Dante allait faire à Rainoard l'honneur d'une flamme individualisée dans le cinquième ciel de son paradis, celui des champions de la Chrétienté, où il devait précéder Godefroi de Bouillon :

Puis, à leur tour, Guillaume et Rainoard,
Sur cette croix, vinrent fixer mon regard,
Et le duc Godefroy suivant Robert Guiscard 55.

On s'est bien sûr interrogé sur l'identité de ce Rainoard qui apparaît dans les chansons de geste comme un personnage déchu, outrancier et emporté. En fait le nom est assez peu courant. Comme Rainon, Raynald, ou plus tard Raimbald, il semble venir du germanique ragin qui signifie conseil. Un ancêtre aurait donc pu exercer les fonctions de conseiller auprès d’un prince ou d’un grand seigneur.
Le plus ancien des Rainoard connus a signé au mariage de Fulcher en 909 avec son frère Garibald ou Gairald - ce qui paraît indiquer que son consentement était nécessaire au partage des biens effectué lors de celui-ci : Rainoard et Gairald étaient donc des frères de Fulcher. On trouve la trace de ce Rainoard jusque vers 955 si c’est bien lui qui a signé à la donation du comte Griffo56. Il ne peut s’agir du héros : s’il avait eu quinze ans en 909, il aurait eu… 80 ans lors de la libération de Maïol ! Nous l'appellerons donc Rainoard I.
Plus tard on connaît encore un Rainoard mort en 1042 ou 1047. Fils d’un Rothbert et époux d’une Béatrix57, ce ne peut pas être non plus notre héros, il eût été cette fois trop vieux au milieu du XI° siècle. Si l'on songe à la permanence des noms dans les familles, il pourrait s’agir - comme le prénom est assez rare - d’un descendant de Rainoard I. Ce serait Rainoard III.
Un autre Rainoard, en effet, père d'un Widran ou Vuidran, siégeait en tant que juge dans l'entourage du comte de Provence en 965 : ce serait donc enfin ce Rainoard II, fils de Rainoard I, qui serait le héros de l'épopée58.
Ces Rainoard restent très discrets : pas plus que pour son père Rainoard I, on ne connaît le nom de l’épouse de Rainoard II. Tout au moins connaît-on son fils : Vuidran. Ce n’est peut-être pas le seul. Deux frères, Rothbert et Warac (ou Vuarac), ont en effet indiqué dans un acte daté de 1004 qu'ils venaient de fonder sur leurs terres l'abbaye Saint-Eusèbe à Saignon : sans doute l'avaient-ils en fait restaurée. Ils la dotaient en tout cas de biens pris parmi les propriétés qu'ils avaient dans la haute vallée du Verdon. La répartition des possessions de ces deux frères semble indiquer qu’ils étaient liés à la famille de Fulcher. On se souvient que celui-ci, grand propriétaire le long de la voie Domitienne, entre Apt et Sisteron, possédait en effet également des biens dans le Haut-Var. On sait en outre que la famille de Warac, dans la tradition de Rainoard, s’est illustrée dans la lutte contre les Sarrasins qui s’est poursuivie jusqu’à la fin du X° siècle. On pourrait donc, avec J. Barruol59, faire de Rothbert et Warac d’autres enfants du héros. Tout se mettrait en place si Rainoard III était le fils de ce Rothbert fils de Rainoard II. Leur rôle dans la reconquête, comme celui de leur père dans la libération de Maïol, pourrait provenir d’un héritage en grande partie constitué de terres longuement ravagées par les Sarrasins - et qu’il fallait leur reprendre par les armes.
Ceci alors pourrait éclairer quelque peu le personnage déchu que Rainoard incarne dans sa geste. Issu d’une grande famille, tout droit sortie de l’aristocratie foncière gallo-romaine et alliée à la noblesse carolingienne, il aurait été l’héritier de vastes domaines dans le Haut-Var. Mais l’héritier de domaines sans corps parce que saccagés, ruinés, dévastés par les incursions des Sarrasins… Un monde à rebâtir - après l’avoir reconquis.
Quant à sa personnalité, avec ses outrances, elle trouverait son origine dans la proximité que l’on peut relever entre son nom et les mots raina (dispute), rainos ou renos (hargneux) ou encore rainar, reinar, renar (grogner) empruntés à la langue d'Oc, celle des chansons de geste précisément.

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