Histoire du Luberon Jean Méhu
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LES ORIGINES.

AVANT LA VIE : UNE HISTOIRE PRÉBIOTIQUE ?

Il n’y avait pas de rivières, pas de montagnes, même pas de mer — encore moins d’hommes… Il n’y avait tout simplement pas… de Terre.
Au début de l’histoire, il nous faut faire l’effort d’imaginer l’immensité d’une Galaxie comptant au bas mot une centaine de milliards d’étoiles séparées par des vides abyssaux, et sans doute dix fois plus de planètes.
Point minuscule perdu dans une nuit sans fin, cette Galaxie tournait sur elle-même – très lentement à l’échelle de l’Univers dans lequel elle s’inscrivait, mais à une vitesse hallucinante, littéralement astronomique, pour les formes de vie qui peupleraient un jour une petite planète cachée dans la poussière stellaire de l’un de ses bras.
Un cinquième au moins de la matière de la Galaxie n’était ni étoile, ni planète : seulement de gigantesques nuages de poussière et de gaz contenant quelques dizaines d’atomes au centimètre cube… Alors ici ou là, de temps en temps, cette matière tendait à s’agglutiner, à s’agglomérer sous des pressions phénoménales pour former une nouvelle étoile accompagnée de quelques planètes : un nouveau système solaire.

On estime que notre Soleil est né ainsi il y a 4,7 milliards d’années. La Terre pour sa part aurait achevé de se former il y a 4,6 milliards d’années…
4.600.000.000 de révolutions autour du Soleil… Démesure du temps. Démesure de l’espace.
Pour tenter d’appréhender une telle durée, l’homme a divisé l’histoire de sa planète, l’histoire géologique, en cinq grandes périodes :

Ces grandes ères géologiques (sans rapport bien entendu avec notre ère, l’ère chrétienne, qui a débuté avec la naissance de Jésus-Christ et qui sert de base à notre calendrier) sont elles-mêmes séparées en périodes (Lias, Trias, Crétacé, Oligocène, Miocène…) elles-mêmes encore scindées en étages géologiques (Néocomien, Aptien par exemple, dans le Crétacé).

Dès les débuts de l’Antécambrien, les couches superficielles de la Terre (jusqu’à une profondeur d’une centaine de kilomètres) ont été échauffées par la présence d’éléments radio-actifs tels que l’uranium, le thorium ou le potassium 40. Ce phénomène a engendré un volcanisme intense qui a libéré tous les gaz précédemment emprisonnés dans ces couches superficielles et, de la sorte, doté la Terre d’une atmosphère.
Mais bien que celle-ci fût riche en dioxyde de carbone (CO2), en dioxyde de soufre (SO2), et en vapeur d’eau (H2O) l’oxygène libre (O2) y était rare, sinon inexistant. Pour qu’il commençât à compter et à jouer un rôle, il fallait que la vie apparût. Seule celle-ci — et plus précisément la vie végétale — allait en effet pouvoir libérer une partie de l’O2 dans l’atmosphère en assemblant entre eux les atomes de carbone (C) et d’hydrogène (H) au fur et à mesure que des centaines de milliards de cellules se construiraient.

LES DÉBUTS DE LA VIE : DE LA MER À LA TERRE.

On ne sait toujours pas précisément comment la vie est née, et peut-être ne le saura-t-on jamais. Il existe en effet diverses théories tout aussi vraisemblables.
Pour certains il aurait pu exister dans le nuage cosmique originel du système solaire les molécules organiques nécessaires à la construction des premières cellules vivantes1.
Pour d’autres au contraire, la vie a pu naître spontanément. L’une des dernières théories en date dans cette direction, et peut-être la plus avancée parce que la plus en amont, celle qui prend les choses le plus à leur début, est celle de l’Allemand Günter Wächtershäuser. Pour lui, les prémices de la vie ont pu apparaître à partir de l’évolution naturelle de molécules minérales soumises à certaines conditions spécifiques de pression et de température2.
En fait ces diverses théories ne sont pas nécessairement exclusives les unes des autres, car la vie pourrait très bien avoir eu plusieurs sources — et même avoir fait plusieurs apparitions successives, avoir connu plusieurs départs.
Si l’on ne sait toujours pas exactement comment la vie est née, on peut effectivement découvrir ici ou là des témoignages indirects de celle-ci, même si tout fossile a disparu. Les plus anciens de ces bio-marqueurs ont été découverts au Groënland : des roches datées de ‑3,85 milliards d’années analysées en 1996 renfermaient certains isotopes du carbone dans des proportions que l’on trouve seulement lorsque les enzymes contenus dans des êtres vivants sont passés par là.Planche 001 - Grands repères

On connaît bien à présent les artisans de l’enrichissement de l’atmosphère primitive en oxygène. Il s’agit de minuscules bactéries anaérobies (sans besoin en oxygène donc, et cela tombait bien) qui contenaient de la chlorophylle : les cyanobactéries ou algues bleues. Comme nos plantes d’intérieur, grâce à leur chlorophylle elles étaient déjà capables par photosynthèse de « casser » le gaz carbonique pour fabriquer les sucres nécessaires à leur croissance, tout en rejetant de l’oxygène. Groupées en agglomérats dont on connaît des fossiles plus récents sous le nom de stromatolithes3, elles n’ont pas chômé — et il est encore possible de dater le moment précis où, grâce à l’action de ces cyanobactéries, l’oxygène a été suffisamment abondant dans l’atmosphère pour y jouer enfin un rôle : à partir de -3,6 milliards d’années (et donc un milliard d’années à peu près après la naissance de la Terre) on trouve dans les roches les plus anciennes de la planète des alternances de bandes grises et brun-orangé, ces dernières correspondant à des phases de dépôt d’oxyde de fer qui attestent la présence d’oxygène libre dans l’atmosphère. Ces roches en bandes, « bandées » donc, ont continué de se former jusque vers -1,7 milliard d’années. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on les trouve partout à la surface de la Terre : il semblerait ainsi que pendant près de 2 milliards d’années l’oxygène ait été alternativement présent et absent, que la vie ait connu des sortes de pulsations qui pourraient traduire déjà des accidents d’ordre climatique ou cosmique. Mais elle a continué son cours, et c’était celui de l’Evolution.Planche 002 - Une Terre ravagée

Vers -2,8 milliards d’années sont apparues les premières cellules « complètes », à noyau (eucaryotes), capables de reproduction sexuée alors que nos vieilles bactéries se contentaient de se cloner en se séparant en deux. On a retrouvé leurs traces en Australie dans des bitumes contenant des stéranes. Il s’agit de substances chimiques que seuls les eucaryotes sont capables de synthétiser pour construire leur membrane. Ces eucaryotes vivaient d’ailleurs en communauté avec des algues bleues dont on a également retrouvé la « signature ».
Vers -2,1 milliards d’années, dans le cadre d’une relation de symbiose, les eucaryotes ont intégré ces algues bleues pour donner naissance aux premières algues microscopiques évoluées.
Après l’apparition des eucaryotes s’est produit un autre changement d’importance qu’il est encore difficile de situer précisément dans le temps : l’apparition des premières cellules animales, capables de se nourrir d’autres cellules vivantes. Comme pour la vie elle-même, on peut ici envisager plusieurs pistes.
Vers -1,4 milliard d’années en tout cas sont apparus les premiers organismes pluricellulaires, qu’ils soient végétaux (des algues) ou animaux (des sortes d’amas gélatineux rappelant de loin les méduses).Planche 003 - Végétaux, animaux et... champignons

Il allait pourtant falloir attendre l’ère primaire, vers -430 millions d’années, pour que la vie se lançât à la conquête de la terre ferme. Pourquoi si longtemps après ? D’abord sans doute parce que cela demande une possibilité d’adaptation qui n’a pu s’acquérir très vite. Il fallait que les plantes apprissent à passer de l’eau salée à l’eau douce avant que les animaux à leur tour pussent les suivre. Et il fallait en premier lieu que la terre devînt habitable pour les végétaux, qu’ils y pussent trouver de quoi se nourrir. Car la terre minérale ne contenait pas à l’origine d’aliments pour ceux-ci. La décomposition des roches peut bien libérer quelques sels minéraux mais pas les oligo-éléments indispensables à la vie des plantes. C’est ailleurs qu’il faut chercher ceux-ci — dans la mer pour être précis… Tout le monde connaît les embruns. Ils contiennent beaucoup de sel et sont peu propices à la végétation : c’est pour cela que l’on ne trouve sur les rivages que des plantes halophiles, appréciant le sel. Mais il existe une deuxième sorte d’embruns, plus fins, qui forment ce que l’on appelle l’aérosol marin ultra-fin ou aérosol marin de deuxième type par opposition aux embruns très salés du bord de mer. Lorsqu’une vague se casse, par mer peu agitée, elle crée en tombant de petites bulles qu’elle entraîne sous l’eau jusqu’à quelques centimètres ou quelques décimètres de profondeur. Ensuite, bien sûr, ces bulles remontent, et quand elles arrivent à la surface elles explosent. Mais en deux temps. Le premier, l’explosion de la bulle à proprement parler, est assez faible. Le second correspond à un choc en retour de la part de la surface de l’eau, au remplissage du creux laissé par le fond de la bulle. Et il possède suffisamment de force pour envoyer dans l’air quelques micro-gouttelettess qui sont assez fines pour s’évaporer avant de retomber dans l’élément liquide : c’est l’aérosol marin ultra-fin. Celui-ci peut monter jusqu’à plusieurs centaines de mètres d’altitude où il se mélangera intimement à l’eau des nuages. Il peut alors être transporté jusqu’à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres des côtes. Et il fournit à terme quelques micro-grammes de sel et d’oligo-éléments par litre d’eau de pluie. C’est cela qui a rendu la terre fertile — et c’est encore cela qui assure aujourd’hui la fertilité des sols, au-delà de la décomposition de l’humus (la terre végétale) et en-dehors des engrais que l’homme peut apporter. Evidemment il a fallu du temps !

Ensuite, en tout cas, tout est allé beaucoup plus vite. Vers -420 millions d’années sont apparues les plantes à vaisseaux capillaires (plantes dressées). Et vers -390 millions d’années, les plantes à lignine (bois) en même temps que scorpions, mille-pattes et araignées. A la même époque, au bord de lagunes encombrées de végétaux et de branches, un poisson, l’Acanthostega, qui avait huit doigts à la place des nageoires, s’essayait à respirer hors de l’eau et à ramper dans la vase pour passer d’une mare d’eau saumâtre à l’autre. Il serait l’ancêtre lointain des premiers amphibiens apparus vers -360 millions d’années, et des premiers reptiles, de la famille des anapsides, quelque 20 millions d’années plus tard.

LA FORMATION DU LUBERON : UNE LONGUE HISTOIRE.

Un Luberon de vase et de sable.

C’est plus de 200 millions d’années après, au Secondaire, et plus précisément au Crétacé, entre -135 et -65 millions d’années environ, qu’il faut placer l’origine des épais bancs de calcaire gris ou blanc qui constituent l’épine dorsale du Luberon. Tantôt immergée, tantôt affleurant, la région a reçu alors une masse énorme de sédiments : l’épaisseur de ces bancs de calcaire oscille fréquemment entre 300 et 600 mètres, mais un forage dans le petit Luberon a atteint plus de 2 600 mètres sans sortir des roches du Crétacé (étage géologique du Néocomien)4.

Les mers du Crétacé abritaient des ammonites (dont certaines marquent autour de -115 à -110 millions d’années un étage de celui-ci baptisé Aptien5), des bélemnites (« balles de fusil », en fait des os de seiche fossilisés) des coraux et divers autres animaux marins. Parmi ceux-ci, le plus spectaculaire demeure sans nul doute un plésiosaure dont on a retrouvé les restes au-dessus de Peypin-d’Aigues dans un terrain de l’Hauterivien, un sous-étage du Crétacé inférieur un peu antérieur à l’Aptien (-130 à -125 millions d’années environ). Les plésiosaures étaient des reptiles marins qui pouvaient atteindre 7 à 17 mètres de long, au corps fusiforme, au cou allongé, aux quatre membres remplacés par des nageoires, à la queue relativement courte et trapue. Nageurs rapides, c’étaient des prédateurs redoutables. Quoique l’on n’ait retrouvé que cinq vertèbres et quelques os provenant de ses membres à Peypin-d’Aigues, il semble que le plésiosaure du Luberon était de taille moyenne6.
Ce fossile exceptionnel vient à point nommé pour rappeler que le Crétacé est, avec la fin du Trias (-230 à -180 millions d’années) et le Jurassique (-180 à -135 millions d’années) qui l’ont précédé, la période du règne des reptiles géants et des dinosaures. Encore faut-il bien distinguer les deux. Pour la plupart sinon la totalité d’entre eux, les dinosaures étaient en effet des animaux à sang chaud et l’architecture de leur corps (pattes placées sous le corps au lieu d’être placés de chaque côté de celui-ci) les éloigne singulièrement des reptiles7. Les « terribles lézards » pour reprendre l’étymologie du nom inventé en 1841 par l’Anglais Richard Owen ont donc été en premier lieu… terriblement mal nommés8. Nous retrouverons cependant les dinosaures un peu plus bas car la plupart de ceux que l’on a retrouvés en Provence datent de la fin du Crétacé — et il nous faut auparavant nous intéresser à d’autres curiosités géologiques de la région.Planche 004 - La mer, toujours recommencée...

Au nord du Luberon, c’est effectivement à des étages du Crétacé plus récents que ceux qui renfermaient notre plésiosaure (l’Albien, le Cénomanien et le Turonien) que l’on doit l’origine des sables ocreux de Roussillon, Rustrel ou Gignac : il s’agissait au départ de sables à dominante verte, qui se sont déposés en eaux peu profondes. Au sud de l’emplacement de l’actuel bassin d’Apt se trouvait en effet un long ruban de terre émergée que l’on a baptisé isthme ou bombement « durancien » parce qu’il occupait en gros la place future de la basse Durance. Il arrêtait les sédiments en provenance des restes des sommets du Massif Central, déjà vieux à cette époque de plus de 200 millions d’années9 et puissamment attaqués par l’érosion dès la fin de l’ère primaire. Aussi ne faut-il pas s’étonner si nos sables ocreux présentent de nombreuses analogies minéralogiques avec des roches du centre de la France. Ils sont aujourd’hui composés à près de 90 % de grains de quartz qui sont mêlés à une argile très fine, la kaolinite. Celle-ci peut servir lorsqu’elle est pure à fabriquer de la porcelaine - celle de Limoges notamment…

De la plaine à la montagne : des collines et… une île.

Au début du Crétacé moyen, les terres qui formeraient un jour la vallée d’Apt avaient émergé. Il régnait alors un climat tropical. Sous son influence, les sables verts de la fin du Crétacé inférieur se sont altérés : les sels de fer qu’ils recelaient se sont oxydés et leur ont donné des teintes plus vives, orange ou rouge sombre, qui sont celles des sables ocreux que nous connaissons. Ils sont également à l’origine de la croûte ferrugineuse qui coiffe ces sables et qui a permis ici ou là, quand elle est demeurée assez solide, la formation de « cheminées de fées ».

C’est quelques dizaines de millions d’années plus tard, au Crétacé supérieur, que la Provence allait connaître sa grande époque des dinosaures. Certes le plus ancien d’entre eux — le petit Procompsognathus retrouvé à Canjuers, dans le Var — remonte à la fin du Jurassique. Il s’agissait là d’un dinosaure carnivore ou nécrophage long de 1,20 m (assez grand pour l’espèce), légèrement bâti, aux mâchoires garnies de dents acérées. Mais il fait un peu figure d’exception. Car c’est à la fin du Crétacé, juste avant leur extinction, que l’on peut rattacher la majeure partie des dinosaures connus dans la région.
Les immenses étendues planes qui deviendraient un jour à la fois la Sainte-Victoire et le bassin d’Aix abritait alors des troupeaux regroupant plusieurs centaines de titanosaures (sortes de diplodocus longs seulement d’une quinzaine de mètres). Herbivores comme ceux-ci, les Rhabdodons qui vivaient en groupes plus restreints de quelques dizaines d’individus faisaient à côté d’eux figures de « petits ». Ils ne mesuraient en effet que 3 à 4 mètres de long. Bipèdes, ils étaient en outre beaucoup plus véloces — même s’il faut se garder d’imaginer les diplodocus et leur nombreuse famille comme des animaux lents : on est sûr aujourd’hui que malgré leur gigantisme ils n’étaient pas moins vifs que des éléphants d’Afrique, et pouvaient charger aussi vigoureusement — sans compter que leur queue, fouet redoutable, était bien capable de briser les pattes des plus gros carnivores. Autour de ces herbivores rôdaient en effet des prédateurs, mais en nombre beaucoup plus limité : 1 à 5 % du total des animaux, selon les conditions naturelles plus ou moins favorables, d’après l’Américain R. Bakker10. Parmi ceux-ci le Tarascosaurus salluvicus ou Tarasque des Sallyens, retrouvé au Beausset dans le Var, appartenait à la famille des abélisaures, équivalents des fameux tyrannosaures dans cette partie du monde : Gageons que bien qu’il fût de taille « moyenne » il aurait effrayé même la terrible Tarasque11 ! Plus petits, mais non moins dangereux, évoluaient des dromæsaures appartenant à la famille du Deynonychus et du Velociraptor rendu célèbre par le livre et le film « Le Parc Jurassique » : outre une mâchoire garnie de nombreuses dents très tranchantes, ces dinosaures bipèdes qui chassaient peut-être en bandes étaient armés au deuxième doigt de leur « pied » d’une énorme griffe recourbée en forme de faucille qui servait très certainement à éventrer leur victime lorsqu’ils se projetaient sur elle « jambes » en avant. Des fossiles étudiés par R. Prum et des chercheurs chinois dans le nord de la Chine ont montré que le corps d’un de leurs parents, vieux de 125 millions d’années, aurait été, en partie au moins, couvert de plumes12… Drôles d’oiseaux !Planche 005 - Reptiles marins et dinosaures
Tous les dinosaures ont disparu à la fin du Crétacé, pour des raisons qui demeurent relativement obscures mais où le climat pourrait occuper une place déterminante : les mers peu profondes qui jouaient le rôle de régulateur thermique s’étant retirées, les pauvres bêtes auraient tout simplement… pris froid. Mais ce n’est pas tout : car en même temps, la mer se retirant, les échanges de faune entre continents se seraient multipliés et auraient mis fin aux équilibres qui existaient précédemment entre les espèces d’un même écosystème continental. Les maîtres du Monde auraient finalement payé là le prix de leur adaptation parfaite à un milieu spécifique. En fait, comme c’est très souvent le cas, sans doute y a-t-il eu combinaison de divers facteurs. L’hypothèse précédente n’exclut pas en effet l’intervention du fameux bolide d’Alvarez, l’astéroïde géant qui se serait abîmé dans le golfe du Mexique : il pourrait être l’une des causes du chaud et froid qui aurait emporté les dinosaures. Leur extinction s’étale cependant sur un temps trop long pour qu’on puisse considèrer le bolide d’Alvarez comme sa cause unique, d’autant que d’autres formes de vie ont été épargnées.
Aujourd’hui l’homme se veut le maître incontesté et définitif de la planète. Mais que représentent les 2,5 millions d’années parcourues depuis l’apparition de sa forme la plus archaïque, Homo habilis, au regard d’un règne de 165 millions d’années ? Et que représente réellement la technologie dont Homo sapiens sapiens peut s’enorgueillir face au déchaînement des éléments qui a mis fin à ce règne ?Planche 006 - Pour survivre, garder son sang froid

Au Tertiaire, pendant l’Eocène qui s’est étalé entre -65 et -34 millions d’années environ, les conditions semblent souvent s’être rapprochées de celles de la savane africaine.
C’est à un moment relativement indéterminé de la séquence que le gypse s’est déposé au fond d’un grand lac qui occupait l’emplacement du futur bassin d’Apt, et que se sont formées les belles roses des sables que l’on y trouve - ou que l’on y trouvait, car elles sont devenues très rares… Autour de ce lac vivait toute une faune de mammifères, dont le Paleotherium, une sorte de tapir, et des Hyaenodons à mi-chemin physiquement entre les félins et les hyènes actuelles. Même si leur extinction n’a pas frappé l’imagination autant que celle des dinosaures, toutes ces espèces ont disparu — et il allait en être de même de toutes celles qui allaient leur succéder pendant encore des millions d’années : une espèce dure environ 5 millions d’années chez les mammifères — et beaucoup moins chez les hominiens ou les hominidés13.
Mais nous n’en avons pas fini avec l’Eocène, et loin s’en faut : c’est en effet au terme de cette période géologique que s’est produit le plissement pyrénéo-provençal, de direction est-ouest, qui est à l’origine des chaînes de la Sainte-Victoire, du Ventoux, de Lure, des Monts de Vaucluse et du Luberon. Dans la région le mouvement a eu une ampleur relativement faible - juste suffisant pour dessiner des lignes de collines, et créer aussi une série de longues fractures dans les roches du Crétacé, déjà vieilles et devenues très rigides.
Comme tous les massifs participant de ce mouvement, le Luberon accuse une importante dissymétrie entre ses versants méridionaux et septentrionaux, ces derniers étant nettement plus abrupts. C’est pourquoi cet ouvrage devrait embrasser un champ moins étendu au nord du massif qu’au sud de celui-ci. Nous aurons cependant l’occasion de l’élargir pour tenir compte des réalités humaines : si au sud la Durance a souvent fourni une limite, au nord le Calavon a simplement servi de fil conducteur à travers un pays présentant une assez grande unité. La prise en compte de cette donnée nous entraînera donc bien au-delà des contreforts septentrionaux du Luberon, et parfois même jusqu’aux pentes de Lure.

L’Oligocène qui a succédé à l’Eocène entre -34 et -24 millions d’années a conservé une teinture très exotique dans ses débuts : datées des alentours de -35 millions d’années de vastes plaques calcaires conservent au-dessus de Carlet, au nord-est de Saignon, diverses séries d’empreintes animales. Elles ont été attribuées à des ancêtres du rhinocéros (Ronzotherium) et du phacochère (Entelodon), à des gazelles (Gelocus et Bifides velox) et à un Hyaenodon encore, parent de notre vieux prédateur de l’Eocène. On distingue aussi des traces d’oiseau, probablement un ibis.
Pendant l’Oligocène, la région a subi divers étirements. Par endroits la vieille dalle du Crétacé s’est rompue et s’est enfoncée, créant les fossés d’effondrement de Sault-Aurel, Banon, Murs, Lioux et plus à l’est le grand bassin de Manosque le long de la faille de la Durance. Ces cuvettes envahies par des lacs ou des lagunes ont reçu plusieurs centaines et même jusqu’à deux ou trois milliers de mètres d’épaisseur de sédiments. Ceux-ci se sont souvent empilés en fines plaquettes (ou lamines) saison après saison, pendant des millions d’années. Les organismes qui se déposaient au fond après leur mort se sont ainsi trouvés « sous presse » : le résultat en est une roche extrêmement riche en fossiles. On peut y rencontrer autour de Montfuron des feuilles de saule, d’érable, d’orme, de chêne, de laurier, de romarin, des aiguilles de pins, de genévrier ou de cade - pour ne citer que quelques-uns parmi les plus beaux végétaux qu’ils renferment - mais aussi des mouches, des moustiques, des libellules, des grenouilles ou des lézards, sans oublier d’extraordinaires bancs de poissons14… L’ensemble, plus récent, est donc bien moins exotique qu’à Carlet. En fait on trouve un peu toutes les étapes de la transformation du climat : on découvre donc également entre les lamines de calcaire des branches de palmiers qui voisinent avec les restes de crocodiles ou de tortues. C’est encore entre des plaques de l’Oligocène que l’on a retrouvé le joli petit Bachitherium de Vachères. Lointain ancêtre de nos ruminants et des chevrotains actuels, il était muni comme ces derniers de deux longues canines qui pouvaient lui servir tout aussi bien pour se défendre que pour se battre avec les autres mâles lors des joutes précédant les accouplements.
La fin de l’Oligocène, vers -25 millions d’années, a été marquée par de violents séismes qui ont à nouveau fracturé les calcaires crétacés, déjà exhaussés et rompus par le plissement pyrénéo-provençal et les mouvements précédents de cette période.

Le Miocène pour sa part (-24 à -5 millions d’années environ) a vu le grand retour de la mer, après une absence de plusieurs millions d’années : au Burdigalien, entre -24 et -16 millions d’années, le Luberon est devenu une île formée d’une ligne de collines.
C’est à cette époque que l’on doit rattacher les sédiments qui ont donné naissance de part et d’autre de cette île aux roches du plateau des Claparèdes, et plus récemment aux molasses coquillières de Lauris, Cadenet ou Cucuron. On peut distinguer plusieurs épisodes liés aux mouvements tectoniques : selon que la mer était plus ou moins profonde, elle était plus ou moins chaude et plus ou moins brassée par les courants. Les séquences les plus favorisées, aux eaux chaudes et bien brassées, ont abrité une riche faune marine dont on retrouve de nombreux fossiles : coquilles Saint-Jacques, huîtres, palourdes, tellines, oursins, cônes, cérithes, turitelles, ou encore dans un autre registre de superbes dents de squales…
Il y a 10 millions d’années, les Alpes ont commencé de se soulever - et la mer, lentement, à se retirer… Le phénomène s’est poursuivi jusque vers -8 millions d’années où de grandes étendues marécageuses ont occupé tout le sud du Luberon. Un million d’années plus tard ces vastes étangs se sont asséchés tandis que le climat retrouvait une teinture tropicale ou subtropicale.
Les vestiges de cette dernière séquence se lisent dans les conglomérats à galets et les limons rouges renfermant entre Cucuron et Cabrières-d’Aigues divers ancêtres de l’éléphant (Mastodon longirostris, Mastodon turicensis, Deinotherium giganteum), un rhinocéros (Rhinoceros schleiermacheri), une gazelle (Gazella deperdita), un cheval fossile (l’Hipparion gracile) et l’un des plus terribles félins que la Terre ait produits, le fameux Machairodus ou tigre aux dents de sabre…Planche 007 - Faune fossile du Luberon
En plus des mouvements tectoniques qui ont affecté la fin de l’Oligocène, c’est à la phase très active du plissement alpin (qui coïncide avec la dernière séquence du Miocène, appelée Pontien) que se rattachent la plupart des intrusions de lave que l’on rencontre dans le Luberon et la montagne de Lure. Elles font pendant à l’épanchement de Beaulieu, entre Rognes et le Puy-Sainte-Réparade, qui a jadis donné lieu à une exploitation. A l’occasion de séismes d’une rare violence, de véritables crevasses ont dû se former, même si elles n’ont fait parfois qu’écarter les lèvres des fractures éocènes et oligocènes. Le magma les a envahies sous des formes diverses : relativement liquide à Beaulieu, compact et visqueux à Peypin-d’Aigues… Les blocs de lave basaltique où s’anime parfois la lueur glauque des olivines offrent donc un beau témoignage des forces gigantesques qui se sont exercées jusqu’à la périphérie de la chaîne alpine lors de la naissance de celle-ci.

Au terme du Miocène, vers -5 millions d’années, le Luberon avait enfin trouvé son profil général et la mer s’était une nouvelle fois retirée. Pendant le Pliocène (-5 millions à -1,8 million d’années) elle allait revenir lécher ses pentes méridionales avant de reculer encore, définitivement vaincue cette fois par la dernière séquence du soulèvement des Alpes.
Seule l’érosion, amplifiée par la succession de climats chauds et froids, allait alors modifier l’aspect du massif. Planche 008a - Le Luberon (ouest) Planche 008b - Le Luberon (est)

LA CLIMATOLOGIE QUATERNAIRE.

Presqu’à la fin du Tertiaire, il y a 3 millions d’années environ, la dérive des continents a réuni l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, interrompant la circulation océanique entre ce qui allait devenir les océans Atlantique et Pacifique. Renvoyées vers le nord après avoir obliqué dans le golfe du Mexique, les eaux chaudes du Gulf-Stream ont provoqué d’importantes chutes de neige dans les hautes latitudes de l’hémisphère nord, jusque-là très sèches. L’accumulation de ces neiges, leur transformation en glaces puis en glaciers de plus en plus épais ont entraîné la Terre dans un nouvel âge glaciaire.

Le Quaternaire a ainsi connu depuis ses débuts vers -1,8 million d’années cinq grandes périodes glaciaires ou glaciations baptisées respectivement Donau, Günz, Mindel, Riss et Würm d’après les noms du Danube et de certains de ses affluents.
Elles font suite à un premier refroidissement climatique appelé Biber qui a donc débuté il y a quelque 3 millions d’années.

Pendant chacune de ces périodes glaciaires, les températures se sont considérablement abaissées, les glaciers se sont largement étendus et, l’eau étant prise dans ces glaces, le niveau des mers a fortement baissé : de 200 mètres environ, par exemple, pour la séquence la plus froide de la glaciation du Riss.Planche 009 - Extension des glaciers et retrait de la mer pendant la glaciation du Riss
C’est ce phénomène qui a permis aux hommes de la seconde moitié de la glaciation suivante, la glaciation würmienne, d’atteindre l’entrée de la grotte Cosquer, aujourd’hui à 36 mètres de profondeur dans les calanques de Cassis, et d’aller peindre le fantastique bestiaire que l’on y a retrouvé vingt-cinq à trente mille ans plus tard…

Dans le contexte général établi par la formation du continent américain, les périodes glaciaires et les réchauffements qui les séparent s’expliquent en partie par la combinaison de divers facteurs astronomiques :

Au-delà de ces facteurs externes et des grands mouvements tectoniques capables de changer - littéralement - la face de la Terre, les éléments terrestres du climat (essentiellement les grands courants marins ou atmosphériques qui proviennent principalement de différences de pression, de température ou d’humidité de l’air entre les pôles et l’équateur, entre l’atmosphère et les océans, ou encore entre les eaux profondes et de surface à l’intérieur de ceux-ci) sont eux-mêmes extrêmement sujets à interactions. Ils sont donc susceptibles par une série de réactions en chaîne d’atténuer l’impact de certains phénomènes subis individuellement par l’un d’entre eux tout aussi bien que de l’amplifier suivant le cas - et selon des mécanismes encore mal connus tant ils sont complexes.

Ainsi le jeu et la combinaison de tous les facteurs astronomiques et terrestres du climat laissent place, entre les périodes glaciaires, à des périodes plus tempérées que l’on appelle interglaciaires ou interglaciations.
Et les périodes glaciaires elles-mêmes ne sont pas des ensembles entièrement très froids : il existe encore à l’intérieur de chacune d’entre elles des accalmies (Interrissiens, Interwürmiens…) séparant des sous-périodes glaciaires plus ou moins rigoureuses, rissiens ou würmiens par exemple.
Enfin, au sein même de ces dernières, le climat a pu connaître une assez grande instabilité et le volume des précipitations (neige, pluie) tout comme les températures ont pu varier considérablement.
Il faut cependant garder à l’esprit que la dernière glaciation, qui a été aussi la plus brève, celle du Würm, a quand même duré quelque 70.000 ans, et que certaines des sous-périodes glaciaires que nous venons d’entrevoir ont pu s’étendre pendant celle-ci sur près de 25.000 ans : même si c’est peu à l’échelle de la Terre, on imagine alors plus aisément qu’au cours d’un même ensemble glaciaire des écarts importants aient pu intervenir dans les composantes du climat !

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