Histoire du Luberon Jean Méhu
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LE DÉCLIN.

AU III° SIÈCLE, UN EMPIRE DÉCHIRÉ, UNE ÉCONOMIE DÉVASTÉE.

Pour tenter d’apporter une réponse, il nous faut commencer par nous éloigner un peu de notre sujet.
Le pouvoir impérial instauré par Auguste s'est très rapidement avili avec ses successeurs (Tibère, Néron) même si certains, comme Hadrien ou Antonin le Pieux, ont su lui redonner quelque lustre. Après que Caracalla (celui du manteau gaulois, et aussi de la Constitutio Antoniniana) eut été assassiné en 217, l'empire a connu au milieu du III° siècle une situation totalement déréglée. Les empereurs étaient proclamés ou révoqués par leurs troupes, et les usurpations se multipliaient. Source de multiples guerres civiles, cette situation a entraîné un affaiblissement général des frontières - même si les « souverains » se disaient tous attachés à leur défense… Des peuples germaniques, lointains descendants des Cimbres et des Teutons, se sont donc lancés à l'assaut du limes - le réseau de forteresses et de bastions établis par les Romains aux limites de l'empire - et pour la première fois depuis des siècles ils l'ont franchi. En 258 l'un de ces peuples a traversé le Rhin : c’étaient les Francs. Un général, Postumus, en a profité pour se proclamer empereur des Gaules avec l'objectif de les arrêter. Sans succès : en 260, triomphants, ils ont pillé Tarragone, en Espagne. Partout l'empire a reculé. En 271 les Romains ont abandonné la Dacie (en gros la Transylvanie). La même année un nouveau souverain, Aurélien, se lançait à la conquête de son empire - qu'il allait parvenir à réunifier en 274. Mais en 275-277, le Rhin étant pris dans les glaces, les Francs et les Alamans ont encore ravagé une partie des Gaules.
Auparavant, la Pax Romana, la paix romaine, rendait les enceintes inutiles. Peu de villes en étaient dotées (18 en tout et pour tout dans toutes les Gaules) et même si les murs étaient bien réels c'était souvent une marque de prestige ou de faveur impériale, comme à Nîmes où la cité s'enorgueillissait d'avoir reçu d'Auguste « des portes et des murailles »…
Le déferlement des Barbares a réveillé les terreurs ancestrales. Jusque dans les régions épargnées par les Francs, la révélation de l'impuissance du pouvoir a engendré l'insécurité : le brigandage s'est développé, la crainte s'est installée. Un repli des activités, puis des populations épuisées par les disettes, s'est fait jour - la crise économique et démographique n'a pas tardé à succéder à la crise politique. Dans le milieu du III° siècle on peut ainsi observer en Provence un net ralentissement dans les activités oléicoles et viticoles.
Et très vite la transhumance, tributaire plus que toute autre activité de la sécurité et de la paix civile, a dû s'interrompre.
Faut-il alors chercher à la crise économique d'autres causes que la crise politique ? Le climat s'est parfois fait l'allié des envahisseurs, lors des grands froids de 275-277 par exemple. Au-delà d’épisodes ponctuels, l'argument climatologique peut également fournir au III° siècle une cause aux grandes invasions : succédant au redoux qui avait favorisé à partir du IV° siècle avant J.-C. l'essor démographique des populations germaniques, un refroidissement amorcé dans le courant du II° siècle de notre ère a condamné celles-ci à trouver de nouvelles terres pour survivre - un peu comme nous avons vu les peuplades alpestres du Bronze final se lancer à la conquête de la moyenne montagne. Doit-on alors envisager que la péjoration climatique du II°-III° siècle ait précipité directement notre région dans la crise ? En fait, l'économie dans son ensemble s'était orientée vers une intensification de la production en vue d'obtenir toujours plus de bénéfices pour ses maîtres, sénateurs et hommes d'affaires. Dans les grands domaines agricoles on avait assisté à un développement des activités poussées jusqu'aux limites fixées par la Nature. Dans le même temps, ces activités se sont spécialisées, décantées, les plus rentables ayant pris le dessus. Plus productive - on dirait aujourd'hui plus performante - l'économie du monde romain était donc aussi, localement, plus fragile, plus dépendante des conditions naturelles : tout changement dans celles-ci, même minime, était susceptible d'avoir sur elle, ponctuellement, des répercussions beaucoup plus sensibles que dans l'économie de subsistance, ou de production relativement limitée, qui était auparavant la règle. Une modification du climat (tel le refroidissement des températures au II° siècle, assez sensible dans les Alpes) aurait donc aisément pu faire naître un malaise dans l'économie du Midi méditerranéen. Mais pour transformer ce malaise ponctuel en une véritable crise, il fallait que la politique politicienne s'en mêlât. Car l'empire pouvait toujours trouver en son sein des solutions susceptibles de s'exporter ici ou là par le biais d'une nouvelle distribution des activités économiques : c'était là l'une de ses plus grandes forces, tirée de son immensité et de son infinie diversité. Et si cela n'a pas été le cas au III° siècle c'est bel et bien, encore une fois, parce que les troubles politiques ont empêché cette réaction normale de se faire jour.

LES RÉPERCUSSIONS DE LA CRISE DANS LE LUBERON.

Toutes les villes du Midi ont alors été victimes de l'insécurité générale engendrée par le passage des Barbares sur fond de guerre civile, en plus de la crise économique entretenue (sinon directement provoquée) par l’incertitude politique. Avignon, Cavaillon, Glanum, ou Arles ont souffert.
Apta Julia paraît avoir été particulièrement éprouvée. Sans doute dotée dès l'origine de murailles qui dessinaient un rectangle irrégulier de 8 à 10 hectares sur l'île du Calavon1, la cité s'était largement étalée au-delà des limites de celles-ci. Au Bas Empire ces nouveaux quartiers ont été délaissés et la ville, à l'instar des autres agglomérations, s'est repliée sur elle-même tandis que ses remparts étaient remis en état. Les villes qui n’avaient pas de murailles ont également cherché à se protéger - et les enceintes, bâties à la hâte avec les matériaux issus de quartiers sacrifiés, ont enfermé les agglomérations tout en les concentrant, en les resserrant. Il semble donc exagéré de considérer aujourd'hui, comme on a pu le faire jadis, qu'Apt ait été un temps désertée par une grande partie de ses habitants. Certes la population de la ville semble avoir fortement baissé. La crise économique a pu se charger en deux décennies de la décimer. Mais l'on ne trouve pas trace des grandes agglomérations de réfugiés qui se seraient abrités entre autres sur le plateau des Claparèdes… Au mieux peut-on imaginer que certains ont pu rechercher des abris naturels comme le Fort de Buoux, ou encore le site de Saignon où l'on a retrouvé des tessons de poterie gallo-romaine. Car l’insécurité régnait, et elle a laissé des traces : tout près de là, juste en dessous, la grande villa rurale du Tourel a été ravagée autour de 270, vraisemblablement par des pillards profitant des troubles.

Dans le même temps que les villes relevaient leurs remparts ou se hâtaient de construire ceux-ci, on a vu cependant se développer dans la campagne, à partir de la seconde moitié du III° siècle, tout un maillage de tours de guet, speculae ou turres speculae2 établies en vue l'une de l'autre auprès des villes ou des grandes voies de communication.
C'est peut-être le cas dans le Luberon où il y a longtemps déjà que les noms anciens du vallon de l'Aiguebrun autour de Saint-Symphorien (valle speculi en 1004 et 1075, comba speculi en 1399 encore) ou encore celui de la Roche d'Espeil (Roca Specula en 1341) ont attiré l'attention des érudits3. Il n’est certes pas exclu que le terme soit tardif, et qu’il ait désigné la tour même de Saint-Symphorien destinée au Moyen Âge à surveiller les environs, tout autant qu’à fournir un repère aux voyageurs. Mais il y a quelque probabilité qu’un réseau de tours de guet gallo-romaines ait verrouillé le Luberon et protégé la ville d’Apt, dont les actes médiévaux se seraient fait l’écho. Le site de Saint-Pierre d'Auribeau (qui a livré jadis quantité de poterie gallo-romaine)4 aurait pu en abriter une, de même que Saignon où l’on a également retrouvé de la poterie gallo-romaine et qui a été cité comme castrum ou castellum au X° siècle.
Les termes de la charte de donation du territoire de Vaugines en 1004 (via publica que discurrit de castro Cucurone in valle speculi), dans laquelle le terme de valle speculi apparaît pour la première fois, pourraient laisser penser qu’il englobait alors le vallon de l’Aiguebrun jusqu’au pied du Fort. De fait il n’existe pas de chemin direct entre Cucuron et Saint-Symphorien. La piste passant par la combe de Saint-Jaume à Lourmarin pour rejoindre le Fort de la Roche n’ayant jamais eu une grande importance, il fallait en effet que cette via publica passât par la combe des Cavaliers et les crêtes du Luberon. Et il n’est pas impossible que le terme de valle speculi recouvrît donc au début du XI° siècle les environs du Fort de Buoux. On peut cependant imaginer également qu’en l’absence des villages de Vaugines et Lournarin qui eussent jalonné l’itinéraire mentionné dans la charte de 1004, le chemin qui allait de Cucuron à la valle speculi empruntait tout simplement le lit de l’Aiguebrun et passait sous la Roche d’Espeil (Roca Specula en 1341). L’imprécision de nos connaissances quant au tracé des chemins médiévaux et à leur importance relative nous cantonne aux spéculations.
Des vestiges visibles aux environs du Fort de Buoux pourraient apporter des réponses plus concrètes. En effet l'un des pivots de ce système de guet gallo-romain aurait été la fameuse tour de Moulin-Clos dont les restes sont encore nettement visibles dans la falaise. Large de 2,40 m environ, puissante de trois étages bien marqués par des alignements de trous de poutres creusés dans le rocher, elle était en effet enchâssée d'environ 1,50 m dans celui-ci. Reposant sur un ouvrage en petit appareil à joints fins qui évoque les constructions du Bas Empire, elle s'élevait à près de 12 mètres au-dessus de celui-ci. Pourtant, elle n'a rien d'un nid d'aigle : installée au sommet de la falaise, elle aurait pu embrasser un panorama beaucoup plus vaste. Mais elle aurait été plus aisément repérable, et de surcroît plus exposée à une attaque venue du plateau. Protégée par la falaise au-dessus d’elle, placée dans le coude du vallon de l'Aiguebrun, elle devait permettre d’établir une relation visuelle entre le rocher du Fort, juste en face, et d'autres ouvrages situés en aval du Chaos des Roches, notamment peut-être aux environs du site de Saint-Symphorien où l’on a reconnu des traces d'habitats en relation avec des trous de poutres.
Une nouvelle fois le bastion naturel du Fort de Buoux paraît donc incontournable. En fait il semble impossible dans le Luberon central de considérer un quelconque système de défense sans lui attribuer un rôle central. Subsiste-t-il des témoins de cette époque sur le site ? Malheureusement, peu de choses - pas de choses certaines en tout cas - du fait encore une fois de ses réoccupations successives.
Pour les objets, on doit citer les monnaies, déjà mentionnées. Elles sont assez nombreuses comme on l’a vu plus haut, d'Auguste (7 av.-14 apr. J.-C.) à Valentinien III (425-455). Au XIX° siècle on y a également découvert une hipposandale5 : comme son nom l'indique, il s'agit d'une sorte de sandale (ou de… mule) à semelle de fer que les Romains mettaient aux pieds des chevaux. Elle était munie d'anneaux dans lesquels on passait des courroies destinées à son maintien. L'hipposandale passait jadis pour avoir été utilisée comme protection contre le murex ferreus, sorte de pointe en fer enfoncée dans le sol et destinée à stopper le cheval, lors des charges de cavalerie, en se plantant dans son sabot. Elle aurait ainsi été, essentiellement, d'usage militaire. Mais on sait aujourd’hui que les Romains l’ont longtemps préférée au fer à cheval qu’ils jugeaient barbare et peu sûr, spécialement dans les zones rocailleuses. On en a récemment retrouvé plusieurs autres exemplaires à la villa du Tourel en dessous de Saignon. La découverte du Fort de Buoux pourrait donc être liée à la présence d'une garnison sur le site tout aussi bien qu’à la position de celui-ci au milieu du vieux massif calcaire.
Les autres indices concernent des structures - et ils demeurent à ce titre souvent difficiles à dater, et parfois même à interpréter.
Ainsi le chemin en partie dallé qui mène sur le plateau du Para (la Roche d’Espeil) en traversant le Chaos des Roches (l’ancien « chemin rituel ») pourrait être attribué aussi facilement à l’époque romaine, en liaison avec le système défensif déjà évoqué, qu’au Moyen Âge, en relation cette fois-ci avec l’expansion des zones de culture et de pacage du XII° siècle6.
Il y a davantage. Au sud-ouest du Rocher du Fort le passage qui, dans le bas du vallon du Colombier, emprunte une cavité d’origine naturelle pour rejoindre le vallon de Serres par-dessous la proue rocheuse qui les sépare, a dû être aménagé très tôt. Débouchant juste un peu en dessous de l’escalier dérobé du Fort de Buoux, on peut penser que les deux structures étaient en relation : comme l’escalier, le passage permettait en effet d’accéder secrètement au Rocher du Fort, de s’enfuir discrètement ou de prendre un éventuel assaillant à revers.
Quant à l'escalier dérobé lui-même, il relève d’un art consommé de la fortification. Pourtant son accès se trouve en dehors de la forteresse médiévale, à un endroit où il ne pouvait servir à rien si celle-ci venait à être réduite à ses dernières extrémités. En fait il ne se relie pas bien à la poterne qui permet de l’atteindre à partir de l’aire des silos : l’espace qui l’en sépare est trop important, et trop exposé. Et même le débattement d’une porte à double battant, creusé dans l’une des marches, apparaît comme « rajouté ». Les ouvrages médiévaux semblent donc avoir composé là avec un élément existant.
Sur le plateau du Fort, on pourrait en dire autant des silos. Situés en dehors de la forteresse médiévale, ils semblent en outre avoir été en connexion avec des structures faisant appel au bois et sans doute au torchis, là où les vestiges médiévaux privilégient systématiquement la pierre.
Il en va de même de la tranchée située juste en arrière de la première ligne des défenses médiévales au tout début du plateau du Fort. Terminée au nord par une citerne qui drainait une partie des eaux pluviales de celui-ci et pouvait contenir plus de 50.000 litres, il s'agit là encore d'une faille naturelle qui a été agrandie. Elle a pu permettre, si on veut bien la considérer comme un fossé, de freiner ou de stopper l'accès au plateau - à supposer qu'un ennemi parvînt à prendre pied sur le rebord de celui-ci. Mais elle n'a pas toujours eu une fonction défensive : des trous de poutres témoignent qu'elle a - à un moment au moins - reçu une couverture. Et un escalier (s’ouvrant d’ailleurs du côté d’un assaillant éventuel)7 permettait d’en atteindre le fond. On ne peut savoir si les trous de poutre et l’escalier sont contemporains ni s’ils font partie du premier aménagement de la faille naturelle ou s’ils lui sont postérieurs. En tout état de cause, si l’on a là plusieurs étapes de travaux, la première pourrait avoir été à caractère défensif et se rapporter au Bas Empire.
Ce serait enfin le cas de la petite cuvette située sur la terrasse qui termine le Rocher du Fort au sud-est. Creusée à même le roc au point le plus élevé du site, elle est reliée au bord distant de quelques mètres par une rigole elle aussi entaillée dans le calcaire. On y a vu jadis un ensemble sacrificiel, les restes de quelque culte protohistorique qui aurait inondé la falaise de sang. L'explication demeure… possible. Mais en préhistoire il faut beaucoup se méfier des références aux cultes - parce que tout ce qui demeure incompréhensible aux chercheurs est trop souvent, et parfois un peu trop facilement, rattaché à ceux-ci… C'est pourquoi j'ai proposé, il y a quelques années déjà8, de voir là les restes d'un système destiné à envoyer des signaux de feu, comme il en a existé dans tout l'empire en relation avec les tours de guet. Il faudrait certes imaginer un bâti au-dessus de la cuvette, destiné à supporter le foyer. Il reste des trous visiblement destinés à ancrer là quelque chose, et la pierre alentour n'a pas été rubéfiée, à la différence du fond de la cuvette dont la structure minérale a été modifiée. On pourrait alors envisager que la rigole orientée face au mistral ait joué le rôle d'une tuyère destinée à amener de l'air sous ce foyer. Hypothèse tentante ? certes… mais simple hypothèse, toutefois : il reste parfois difficile d’interpréter l’élément isolé d'une structure inconnue dans le temps comme dans l'espace.

LA RECONSTRUCTION : NOUVELLE OPULENCE, NOUVELLE FOI.

Peu à peu, avec les empereurs Aurélien d’abord (270-274), puis Probus (276-282) ainsi que Dioclétien (284-305) et Constantin-le-Grand (306-337), l'empire cependant avait retrouvé une certaine assise, même si la crainte des Barbares a mis du temps à disparaître : dans le Luberon comme ailleurs on a souvent privilégié les sites naturellement bien défendus, tel celui du village de Montjustin où l’on a retrouvé maints tessons du Bas Empire et des fragments de mosaïque9.
Après 285, les empereurs ont boudé Rome : même en Italie ils lui ont préféré Milan. Devenue ville impériale avec Constantin puis Constance, Arles a brillé de tous ses feux et sa fortune a rejailli sur le reste de la Provincia.
Auparavant celle-ci avait déjà été réorganisée. Peu avant 300, l'antique Narbonnaise avait été réduite de moitié et limitée à sa partie occidentale, à l'ouest du Rhône, au profit d'une Viennoise qui regroupait les territoires situés entre le fleuve et les Alpes-Maritimes (ces dernières ayant été agrandies des territoires de Digne et d'Embrun). Puis, dans le courant du IV° siècle, une Narbonnaise Seconde a vu le jour dans la partie orientale de cette Viennoise - celle-ci conservant cependant le littoral jusqu'à Hyères, et même un peu au-delà.Planche 076 - Au Bas-Empire, de nouvelles provinces dans le sud-est des Gaules
Dans le même temps l'empire a reçu une nouvelle organisation : il a été divisé en quatre préfectures (Orient, Illyrie, Italie et Gaules) avec quatorze « diocèses » et cent dix-sept provinces. Et en 395, le Préfet du Prétoire des Gaules, abandonnant Trèves, s'est replié sur Arles, promue capitale des Gaules - au moment même où l’empereur Théodose, mourant, scindait définitivement l'héritage d'Auguste entre Empire romain d'Occident et Empire romain d'Orient. L'un allait vivre un siècle, l'autre… mille ans.

Au IV° siècle la prospérité est donc revenue. La Crau a retrouvé ses bergeries. De très grands domaines, plus vastes encore que ceux du Haut-Empire, ont vu le jour ici ou là, employant parfois des centaines d'esclaves. L'opulence était la règle pour les maîtres de ces propriétés. Des vestiges somptueux témoignent de la richesse des villae rurales, même s'ils sont détachés dans le Luberon et sur ses marges de toute structure susceptible de leur offrir un contexte.
C'est le cas d’un sarcophage retrouvé à Saint-Pierre de Sannes. Issu probablement d'un atelier arlésien et daté comme tel de la fin du IV° siècle - à l'époque où Arles est devenue le siège de la préfecture du Prétoire des Gaules - il présente une scène très significative : au centre un personnage très abîmé, peut-être le Christ, porte une croix triomphale tandis que de part et d'autre deux autres personnages l'acclament.
On connaît d'autres exemples de sarcophages paléochrétiens. Le sous-sol d'Apt en a livré plusieurs, conservés au musée archéologique de la ville ou au musée Calvet à Avignon. L'un des plus beaux, daté de la fin du IV° siècle lui aussi, est en marbre des Pyrénées et provient également selon toute vraisemblance des ateliers arlésiens. Découvert au quartier du Clos, il est conservé dans la cathédrale d'Apt elle-même où il sert de support à un autel dans une chapelle de la nef latérale nord. Sur sa face antérieure il offre trois panneaux représentant des personnages : au centre un Christ porte la croix tout en faisant un geste de bénédiction. A droite un personnage dont le nom indique qu'il s'agit d'Hippolyte, un martyr du III° siècle, tient dans une main un volumen10 et dans l'autre un petit pain. A gauche enfin, un autre personnage désigné comme le pape Sixte II qui a vécu lui aussi au III° siècle, salue ou acclame le Christ central. Sur les petits côtés du sarcophage sont figurés les évangélistes, Luc et Jean à gauche, Matthieu et Marc à droite. Trois d'entre eux tiennent aussi un petit pain : c'est là l'une des plus anciennes représentations de l'eucharistie.
Ces sarcophages au demeurant sont moins rares qu'il y peut paraître au premier abord : Notre-Dame-de-Romigier à Manosque en abrite un autre. Bien conservé, d'un décor fourni, il est sans doute un peu plus récent que celui de Sannes. Sous la voûte céleste figurée par des étoiles, les apôtres sont représentés en haut-relief, en train d'acclamer le signe de la résurrection, la croix de l'Anastasis. Portant sur sa traverse deux colombes, veillée par deux soldats qui montent la garde à sa base, elle est surmontée du chrisme dans une couronne enrubannée encadrée par le soleil et la lune. Sur les faces latérales sont représentés divers personnages.
Outre leur richesse, ces vestiges rappellent l'adhésion des puissantes familles de la région au christianisme, suivant le mouvement initié par les empereurs.

UNE QUÊTE D’ABSOLU SOUTENUE PAR LA PEUR.

Dès 312, en effet, l'empereur Constantin-le-Grand s'est rapproché de la religion du Christ après sa victoire du pont Milvius, aux portes de Rome. L'absolutisme du pouvoir de Constantin a fait le reste.
Ce n’est sûrement pas un hasard. Le christianisme, comme tous les monothéismes, propose, en attendant de pouvoir l’imposer, un schéma de pensée unique, une seule vérité, là où le paganisme en offrait par essence plusieurs - parfois en concurrence, parfois opposées, comme les dieux eux-mêmes dans l’Iliade et l’Odyssée…
Pas d’humanisme ici : il n’y aura bientôt plus - à terme… - que Dieu qui compte. Pas de tolérance non plus : il n’y aura qu’une vérité. Et comme elle englobe tout, plus de philosophie, plus d’explication raisonnée du Monde au regard de l’expérience - plus de science. La Terre était ronde, elle sera plate. Les femmes étaient parfois divines, elles seront coupables, et condamnées au silence et à l’ignorance11 : on peut compter là sur Saül de Tarse, saint Paul, qui ne les aimait vraiment pas. La pensée s’appauvrit, l’univers s’assombrit - et se rétrécit. L’Antiquité avait connu bien des despotismes, bien des tyrannies, bien des dictatures. La religion d’Etat - la religion d’Etat monothéiste - ouvre l’ère du totalitarisme. Rome se contentait de faits, et parfois seulement d’apparences : on brûlait de l’encens devant la statue d’un empereur, en signe d’allégeance politique, et cela suffisait. Au passage, c’était encore un acte de tolérance obligée pour ceux qui étaient pris tout entiers par une religion - qu’ils vénérassent Mithra, Dionysos, Orphée ou Isis… Ce seraient, bientôt, l’examen et la direction de conscience qui s’imposeraient - afin que les gardiens de la foi, inscrite dans la loi, puissent sonder jusqu’au fond des âmes, et s’assurer qu’il n’y ait pas la moindre déviation par rapport à la pensée officielle, pas la moindre contestation du dogme.
De religion tolérée en 313 (édit de Milan), le christianisme n'a pas tardé à devenir religion officielle. Les cultes païens ont alors été frappés de diverses façons, et n'ont connu qu'un bref répit avec le règne de Julien l'Apostat (361-363) qui a tenté de les remettre au goût du jour.
Jusqu'en 392 ils ont conservé droit de cité, au moins dans l'intimité des foyers, tandis que le christianisme lui-même se cherchait, partagé encore entre plusieurs doctrines opposées, tels l'arianisme et le catholicisme, qui n'ont pas tardé à en venir aux mains : selon certains historiens, entre 341 et 342 les luttes entre chrétiens auraient fait plus de victimes en Orient que toutes les persécutions précédemment exercées par les empereurs païens à l'encontre des chrétiens !12 D'une manière générale, l'Occident est resté à l'écart des grandes luttes sanglantes entre doctrines chrétiennes. Mais comme en Orient une religiosité exacerbée, certainement sous-tendue par la crainte résiduelle des Barbares, s'y est fait jour. Les deux vont bien ensemble, car c'est lorsque l'homme voit l'espoir s'amenuiser ici-bas qu'il est naturellement le plus porté à se soucier de l'au-delà, surtout si un répit lui donne le temps de s'abîmer dans la réflexion. Les vieux sanctuaires épargnés par les troubles du III° siècle, comme le Chastellard de Lardiers, ont continué de drainer les offrandes jusqu'à la fin du IV° siècle. Mais en même temps on observe que ceux qui, tel le Castellar de Cadenet, avaient connu le pillage, n'ont pas vécu de renouveau - marquant bien l'affaiblissement des vieilles religions face à la nouvelle foi. Sur le site même du Castellar on a trouvé jadis un pendentif en pâte de verre bleuté, figurant un poisson, qui n'a pas manqué d'évoquer le vieux symbole chrétien13
En 391-392, avec les édits de Théodose, le christianisme est devenu religion d'Etat exclusive avec l'interdiction définitive de pratiquer tous les cultes païens14. Mais auparavant, dès 385, le ton avait été donné, et l’évêque espagnol Priscillien avait eu le sinistre privilège d’être le premier hérétique condamné à mort et exécuté avec ses compagnons, à Trèves où ils avaient eu la naïveté de se rendre à une convocation de l’empereur (usurpateur) Maxime.

A l'aube du V° siècle une nouvelle vague d'invasions allait donner un nouvel élan à la foi. Sous la poussée des Huns venus des confins de la Terre, les Vandales, les Alains, les Sarmates, les Gépides, les Hérules et les Burgondes se sont en effet lancés à l'assaut de l'empire d'Occident à la suite des Wisigoths.
Sensiblement au moment où ces derniers, emmenés par leur roi Alaric, sont entrés dans Rome et l'ont mise à sac (410), Claudius Postumus Dardanus, Préfet du Prétoire des Gaules, a abandonné sa charge et les honneurs qui s’y attachaient pour se réfugier quelque part dans les montagnes surplombant la vallée de la Durance près de Segustero (Sisteron) - en un lieu qu'il a baptisé Théopolis, la « Cité de Dieu ». Une longue inscription, dans le défilé de Pierre-Ecrite, commémore l'évènement. Qui était Dardanus ? Fidèle de l'empereur Honorius, il est entré dans l'histoire pour avoir maté la rébellion d'un usurpateur, Jovin, qu'il a tué de ses propres mains avant de faire supplicier les nobles gaulois qui l'avaient suivi. C'est juste après ces évènements que Dardanus a quitté sa charge et s'est retiré. Poids du remords ? Peut-être… Peut-être aussi, tout simplement, le Préfet du Prétoire avait-il pris conscience de la futilité de toute tentative destinée à endiguer la chute de l'empire. Dardanus en tout cas, de ses montagnes, est resté en relations avec Augustin d'Hippone (saint Augustin) et Jérôme de Bethléem (saint Jérôme) qui l'ont qualifié l'un de « frère très cher » et l'autre de « plus noble des hommes, plus chrétien des nobles ». En baptisant sa retraite Théopolis, il a même emprunté à Augustin le titre de son plus célèbre ouvrage, la Cité de Dieu : même si celui-ci ne devait être publié qu'en 426, le titre en était semble-t-il déjà dans l'air au début des années 410, quand Dardanus a quitté Arles. C'est en vain pourtant qu'on a cherché la trace de Théopolis au-dessus de l'étroite vallée du Jabron de Pierre-Ecrite. Après la cour et ses fastes, Dardanus semble avoir recherché la simplicité et le dénuement. Sa retraite ne devait pas dépasser une modeste agglomération de cabanes : l'inscription grandiose que l'ancien Préfet du Prétoire a fait graver dans le défilé de Pierre-Ecrite n'a pu servir elle-même qu'à accentuer la distance entre la munificence qu'elle rappelle et la réalité des lieux à laquelle elle donnait accès. A moins encore qu’il ne s’agît d’un leurre, et que Théopolis fût ailleurs…

LE MODÈLE DES « PÈRES DU DÉSERT » À BUOUX.

A la fin du IV° comme à l'aube du V° siècle, des monastères et des centres érémitiques imités de l'Orient, par la grâce de la nostalgie du « désert », se sont multipliés dans les endroits les plus reculés. A côté de l'ermitage, où l'anachorète se retirait dans la plus grande solitude, existaient deux types d'établissements : le cœnobion où les moines (cénobites) vivaient en pleine communauté, et la laura où certains d'entre eux menaient une vie solitaire, passant les cinq premiers jours dans leur cellule et se réunissant le samedi et le dimanche pour célébrer le culte. On a observé que tous ces établissements ont eu souvent pour fondateurs des personnes issues de couches très aisées de la population15 : outre qu'elles avaient le temps et les moyens de s'instruire et de s'intéresser aux divers courants de pensée, c'est sans doute que ces couches sociales étaient plus à même de mesurer la détérioration du climat politique et économique - à quel point l’empire était à bout de souffle…
Dès l'émergence du christianisme aux rênes de l’Etat, la direction de l'Eglise a donc été plus ou moins affaire de puissants : le temps des esclaves affranchis accédant à la papauté, tel Calixte en 217, était bel et bien révolu. Dans les années 380 ou 390, le Luberon avait déjà inspiré un avocat arlésien, Castor, qui avait décidé avec sa jeune épouse d'embrasser la vie monastique. Il avait fondé à Ménerbes, en un lieu encore mal défini appelé Mananca, un monastère dédié à saint Faustin, où les Aptésiens allaient venir le chercher dans les premières années du V° siècle pour faire de lui leur évêque. Sa femme et sa fille pour leur part auraient pu s’installer à Sivergues, siège d'une hypothétique Villa Severanica - Sivergues où l’église la plus ancienne, établie au nord-ouest du Castellas, était dédiée à saint Trophime que dans une lettre de mars 417 le pape Zozime a qualifié de « source sacrée d'où ont coulé en Gaule les ruisseaux de la foi »16…  Au Cros, mais surtout sur le domaine de Paris, des tombes creusées à même le rocher témoignent d’une occupation ancienne, datant du Bas Empire ou du Haut Moyen Âge.
Autour de 420, dans la préface à ses Institutions cénobitiques, Cassien de Marseille17 a cependant révélé que Castor était occupé par un tout nouveau monastère dédié aux saints Serge et Bacchus. Le nom du quartier Saint-Ser à Apt, sur la route de Buoux, en garderait le souvenir.
Infatigable, Castor ne se serait pas arrêté là : car le même Cassien a précisé dans ses Conférences avec les Pères du Désert que c'est à son instigation qu'il a rédigé les dix premières d'entre elles. L'évêque d'Apt s'est-il donc intéressé après son monastère de Saint-Ser, pour lequel il avait réclamé les Institutions cénobitiques, à la fondation d'un centre érémitique ? C'est ce que J. Barruol pensait, et il y a tout lieu de croire qu'il ne s'est pas trompé - tout comme il a eu raison de le situer dans le vallon de l'Aiguebrun.Planche 077 - Ermites et anachorètes dans le Luberon. La falaise de Moulin-Clos à Buoux
Dans les premières décennies du V° siècle, en effet, les tours de guet de la seconde moitié du III° et du début du IV° siècle étaient abandonnées. En Syrie, au V° siècle, encore, ce furent des moines qui réoccupèrent les tours désaffectées du limes : quand on connaît l'influence de l'Orient sur les religieux de cette époque, on peut presque se demander si ce ne sont pas les vestiges de fortifications du Bas Empire qui ont attiré Castor à Buoux… Mais le centre érémitique du vallon de l'Aiguebrun ne s'est pas contenté de ces premières structures, que l'histoire lui avait offertes. Il en a créé d'autres, beaucoup plus révélatrices, dont on peut encore lire les traces. Ce sont tout d'abord les grottes perchées de Moulin-Clos, auxquelles on accédait par des escaliers que l'on pouvait encore emprunter au début du XX° siècle (dans le cas des deux abris naturels aménagés qui surplombent à l'est la vieille tour de guet), ou encore par des échelles vertigineuses (pour les loges situées encore plus haut dans le saillant que fait la falaise vers l'est)18. Ici ou là, des séries de trous de poutres, bien alignés, parfois très haut là encore, peuvent être rattachés à des cellules suspendues dans le vide comme celles des ermitages de la région des Météores en Grèce19. Plus loin, d'énormes blocs détachés de cette falaise et un piton dégagé par l'érosion, les rochers surplombant les Seguins et celui de l'Aiguille plus méridional, ont reçu divers aménagements. Les premiers abritent dans leur partie inférieure des niches et une citerne tandis que le sommet de l'un d'entre eux, accessible par un escalier de 80 marches, accueille une autre citerne. Quant à l'Aiguille, fantastique colonne de roche d'une quinzaine de mètres de hauteur, on aurait pu jadis atteindre son sommet par une volée de marches en zigzag creusées également à même le roc… Enfin, des moines installés dans le vallon, réoccupant les anciennes défenses du Bas Empire et aménageant les rochers alentour, n'ont pas pu ignorer le plus extraordinaire d'entre eux, le Rocher du Fort lui-même. Mais l’occupation à toutes les époques de ce site exceptionnel rend toute attribution de vestiges à l'une d'entre elles en particulier extrêmement malaisée. On pourrait néanmoins être tenté de mettre au compte d’un centre érémitique les habitats rupestres que l'on trouve en dessous des premières défenses médiévales du Fort de Buoux, incroyablement mal placées du point de vue tactique, voire les aménagements situés immédiatement en arrière de celles-ci (tranchée conduisant à la citerne) - ou encore les cellules creusées sous les silos, de part et d’autre de la poterne médiévale20.
La plupart des structures énumérées ci-dessus, et surtout celles situées dans la falaise, n'ont évidemment aucun sens commun : elles ne répondent à aucun des besoins d'un habitat ordinaire, encore moins d'un refuge - et, comme telles, justifient la thèse d'un centre érémitique, une laura ou laure. La démesure de la Nature dans le vallon, la paix de celui-ci quand le silence s'installe à la nuit tombante, tout autant qu’une certaine perte du sens de l'orientation que l'on y éprouve parfois, auraient bien pu contribuer à créer et à entretenir là un sentiment de transcendance - le même, peut-être, qu’auraient déjà connu près de vingt siècles auparavant les maîtres de la métallurgie de l’âge du bronze lorsqu’ils s’y installèrent.
Ce n'est d’ailleurs pas tout. Il existe, ou il existait, d’autres indices. Au fond du vallon, entre la Baume du Fort et l'Aiguebrun, on trouvait jadis une grande concentration de tombes plus ou moins trapézoïdales creusées à même le rocher21. Un grand nombre d'entre elles a malheureusement disparu lors des aménagements successifs du chemin d'accès au Fort. La plus grande parmi celles qui ont été relevées jadis22 mesurait 2,50 m de longueur pour 0,58 m de largeur, la plus petite 0,72 m pour 0,20 m (en haut) et 0,13 m (en bas), les dimensions moyennes s'échelonnant entre 1,50 m et 1,80 m de long pour 0,40 m de largeur à la tête et 0,25 m aux pieds. Celles qui restent évoquent Sivergues, où l'on a vu qu’une tradition incertaine plaçait un établissement de moniales fondé par la femme et la fille de Castor23. On en connaît d’autres à Carluc près de Céreste. Elles ont été creusées le long de la galerie du prieuré, ce qui les date du Moyen Âge, à moins de considérer les bases de cette galerie comme une structure précédant les constructions médiévales, en relation avec la réoccupation paléochrétienne d’un lieu de culte des eaux.
Ce type de tombes demeure par ailleurs assez fréquent dans le Luberon et sur ses marges. On l’a retrouvé notamment à Rocsalière, aux Tourettes, à Saignon ou à la Roche d'Espeil. Si la plupart sont trapézoïdales ou vaguement rectangulaires, il en est d'anthropomorphes : on y voit nettement dessinées les épaules et la tête, un petit coussinet de pierre venant parfois supporter cette dernière. Elles étaient recouvertes de grandes dalles juxtaposées ou d'un couvercle d'une seule pièce. On observe par endroits une rainure destinée à accueillir celui-ci, tandis qu'une rigole creusée sur le pourtour de la tombe servait à la protéger des eaux pluviales. Un trou d'évacuation pour celles-ci (voire pour les eaux provenant de la tombe elle-même) a parfois été prévu, comme aux Baux où l'on connaît également ce type de tombes24. On a souvent considéré ces vestiges comme des témoins paléochrétiens, directs ou indirects - ils seraient dans ce dernier cas le reflet d'un culte spontané rendu durant le Haut Moyen Âge aux religieux qui, las d'attendre la paix des hommes, étaient venus dans ces lieux écartés chercher la paix de Dieu. En creusant de nouvelles tombes auprès de celles de ces saints hommes (tumulatio ad sanctum), c'est en effet leur intercession, leur protection dans l'au-delà que l'on aurait quémandées… Nulle part elles n'ont la densité qui est la leur dans le vallon de l'Aiguebrun, au nord du Rocher du Fort : c'est donc là qu'il conviendrait de situer le cœur de l'ensemble religieux qui occupait les environs. Il y a quelques décennies on y trouvait encore les ruines d'une maigre agglomération et d'une église dont la nef avait quelque 15 m de long. Elle était orientée, comme il se doit, pour que les fidèles tournés vers l'autel regardent vers l'Orient. Ces vestiges n'ont pas résisté à la fréquentation assidue du site. Ils seraient naturellement plus récents que l'époque qui nous occupe ici - et nous y reviendrons plus loin. Mais une inscription lue au XIX° siècle sur l'église en ruine

SACRVM SANCTVARIVM ET DOMVS STORVM
IOSEPHI ET PHOTINI ANNO 957

vient tout embrouiller, en mêlant une datation du X° siècle - mais notée en chiffres arabes, alors que ceux-ci ne sont pas apparus dans la région avant les années 1460, elle aurait été rajoutée - une expression assez typiquement paléochrétienne (sacrum sanctuarium), et une autre (domus) que l'on peut retrouver effectivement jusqu'au X° siècle dans la région. Trouble supplémentaire, cet édifice serait dédié à Joseph et Photin (deux pères du désert qui ont exercé une grande influence sur Cassien de Marseille qui fut très proche de Castor) alors que les textes anciens nomment cette église Saint-Germain !
Parmi bien d'autres, il existe un Germain qui fut des compagnons de Jean Cassien en Egypte et dont la trace s'est ensuite perdue à Rome. Cassien dans l'une de ses Conférences l'a nommé sanctus abbas Germanus, saint abbé Germain, et dans une autre il a fait dire à son ami le désir qu'il avait de se retirer dans le silence et la contemplation. Germain aurait-il suivi Cassien à Marseille et se serait-il ensuite retiré à Buoux ? C'est l'hypothèse séduisante que J. Barruol a émise voici quelques années. Après avoir fondé son monastère dédié aux saints Serge et Bacchus près d'Apt, Castor aurait donc bien créé dans le vallon de l'Aiguebrun un centre érémitique dédié à Joseph et Photin - où Germain se serait retiré. C'est la mémoire de ce dernier, nimbé de l'aura des Pères du Désert, qui aurait déclenché la ferveur des populations du Haut Moyen Âge et entraîné, outre la fondation d'une petite agglomération, un culte dont on retrouverait le témoignage dans les nombreuses tombes qui se pressent là… C'est, encore une fois, ce que l'on appelle une tumulatio ad sanctum, et le terme suppose que l'on ait quelque relique de saint homme à vénérer.
Tout cela pourrait paraître fort ténu, mais d'autres indices sur le site de Saint-Germain plaident encore pour une fondation paléochrétienne. Dans les ruines de l'église, on avait en effet découvert trois autels - dont un seul malheureusement est parvenu jusqu'à nous : il sert depuis 1977 à l'église du village. En marbre blanc, chacun de ses flancs est orné de sculptures. Pour les grands côtés, rinceaux de vignes avec leurs grappes (symbole eucharistique) ou colombes (au nombre de six). Pour les petits côtés, croix pattée gréco-byzantine entourée de deux agneaux debout (à gauche) et de deux autres agenouillés (à droite) ou feuilles lancéolées encadrant une couronne à rayons. Ces motifs semblent en faire une pièce du V° siècle : ultérieurement les enroulements de rinceaux de vignes laissent en effet la place à un décor plus stylisé d'entrelacs et de spirales enserrant des hélices - tandis que la croix pattée semble importée de Syrie, où elle est d'un modèle commun entre l'Edit de Milan (en 313, édit de tolérance de Constantin envers les chrétiens) et l'invasion arabe de 636 : nous voici donc revenus, quoiqu’assez largement, au temps de Castor d'Apt et des ermites du Luberon…
On connaît un autre autel assez semblable : c'est à Vaugines, de l'autre côté du Luberon. Conservé au Musée Calvet, il est lui aussi en marbre blanc. Il porte sur une de ses grandes faces des rinceaux de vignes issus d'un canthare (grand vase à pied), sur l'autre un chrisme vers lequel convergent douze colombes, et sur ses petits côtés des rinceaux de feuilles tréflées. Il serait un peu moins ancien dans le V° siècle. Les conditions particulières de sa découverte empêchent toutefois de s'étendre plus longuement sur ce témoin, que l'on a parfois rattaché à une église primitive occupant l'emplacement de l'église actuelle : il a en effet été trouvé remployé comme évier, comme « pile », dans une maison du village… On a donc un peu plus à Saint-Germain de Buoux - où en 1843, outre les trois autels déjà cités, on a découvert un petit monument de pierre, peut-être un bénitier, dont un fragment portait un dessin en relief représentant un homme accroupi face à deux monstres s'avançant vers lui gueule béante. L'inscription IEL qui ornait cette pièce a donné à penser qu'il pouvait s'agir de Daniel dans la fosse aux lions - même si, de l'avis des témoins du XIX° siècle, les monstres ressemblaient davantage à des crocodiles qu'à des félins…
L'hypothèse d'un centre érémitique fondé par Castor d'Apt au crépuscule de sa vie, à l'aube des années 420, semble donc reposer sur d’assez nombreux indices. Et il ne reste finalement que Carluc à Céreste à pouvoir disputer au vallon de l'Aiguebrun l'emplacement de cette fondation : le site a connu des aménagements rupestres, et on y a observé la même accumulation de tombes se pressant autour d'un sanctuaire. Pourtant, si la structure médiévale pourrait recouvrir un ancien lieu de culte des eaux (l’une des églises de Carluc est en effet bâtie sur l’emplacement d’une source) rien dans les fouilles n’est venu alimenter cette supposition. Les témoignages paléochrétiens que l’on peut rapporter à l’Antiquité tardive sont souvent très discrets, comme c'est le cas à Saint-Eucher à Beaumont-de-Pertuis, où seul le nom du modeste ermitage conserve le souvenir de la retraite de celui qui fut l'évêque de Lyon au milieu du V° siècle. Mais tout bien pesé qualifier de « vallée des cellules » le vallon de l’Aiguebrun dont les falaises gardent le souvenir de structures accrochées aux parois, et où des vestiges existent, quoique fragmentaires et dissociés, semble finalement le plus naturel que le vallon de Carluc.

RETOUR À LA TERRE : LA FIN D’UN MONDE.

C’est assez de retraite et de macération ! Que sont donc devenues au V° siècle les structures terriennes traditionnelles ?
Les vestiges malheureusement demeurent alors très rares. En fait, il y a tout lieu de croire que Dardanus avait vu juste en prédisant à l'aube de ce siècle la fin d'un monde, et en se retirant vers Théopolis. Mais c'est avant tout l'univers centralisé à principe urbain que Rome avait fondé - et dont le Préfet du Prétoire était le garant dans la Provincia - qui a disparu. Les villes qui l'incarnaient ont subi parfois de grands dommages. Les campagnes, elles, sont demeurées relativement épargnées : les envahisseurs, même quand ils les ont pillées, ne s'y sont pas attardés suffisamment pour causer des ravages irréparables aux structures qu'elles abritaient. Et avec le ralentissement des échanges et des affaires, la possession de la terre s'est retrouvée au cœur du pouvoir.
Les grands domaines ont donc survécu, entourés d'une constellation de petites exploitations qui semblent avoir puisé une nouvelle force dans les troubles : tandis que la propriété terrienne conférait le pouvoir, le clientélisme d'une foule de tenanciers ou même de petits propriétaires qui enracinaient solidement ce pouvoir affirmait, plus haut et plus fort que jamais auparavant, la puissance des grands possédants. Ces structures rurales et les dépendances réciproques qu'elles sous-tendaient allaient se perpétuer fort longtemps.

La Provence pourtant paraît avoir été relativement épargnée au V° siècle.
En 408 les Vandales ont évité la région quand ils ont traversé les Gaules en direction de l'Espagne, avant de gagner l'Afrique du Nord (ils allaient prendre Carthage en 439).
En 413 les Wisigoths, de retour d'Italie, où ils avaient pillé Rome en 410, l'ont certes traversée pour gagner l'Aquitaine, les Pyrénées et le nord de l'Espagne où ils allaient fonder un royaume. Mais Arles, devenue en 395 préfecture du Prétoire des Gaules (capitale des Gaules, après Trèves devenue trop exposée) a réussi à les arrêter en 426, 452, et encore 459 dans leurs diverses tentatives de repasser le Rhône.
Soulignant les incohérences d’une époque troublée, en 451 ces mêmes Wisigoths se sont joints aux Francs de Mérovée et aux maigres légions que le Magister Militum, le Maître de la Milice (ou des Armées) Aetius a pu réunir pour arrêter aux Champs Catalauniques les Huns d’Attila - qui avaient fait partie, eux aussi, des troupes auxiliaires de Rome.
Aetius, assassiné en 454 de la main même de l’empereur Valentinin III, plus rien, ni personne, ne semblait pouvoir retarder la chute. Dès 455, les Vandales du roi Genséric ont mis Rome à sac avant de se retirer. La guerre contre les Vandales, maîtres de toute l’Afrique du Nord et des îles de la Méditerranée occidentale, allait coûter ses dernières forces à ce qui restait de l’empire d’Occident.
En 476 enfin les Skires et les Hérules, des Germains enrôlés dans les troupes auxiliaires de Rome ou celles des Huns, au gré des épisodes de l'Histoire, ont déposé l'empereur Romulus Augustule et fait de leur chef, Odoacre, le roi de l'Italie : l'Empire romain d'Occident avait vécu.

Une fois de plus un monde nouveau allait se lever, un monde sauvage et troublé dont les témoignages sont nombreux et appellent bien des commentaires.

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