Histoire du Luberon Jean Méhu
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L'ÂGE D'OR

UNE PROVINCE ROMANISÉE.

Des provinciaux allaient alors faire carrière à Rome, tels l'historien Trogue Pompée et Burrhus l'un des précepteurs de Néron devenu Préfet du Prétoire, tous deux natifs de Vaison-la-Romaine (de même semble-t-il que l'historien Publius Cornelius Tacitus, Tacite) ou Cnaeus Julius Agricola le « pacificateur » de l'Angleterre, beau-père de Tacite, originaire de Fréjus, et encore le consul Pompeius Paulinus, légat de Germanie supérieure, qui était d'Arles… Et tout ceci en attendant que la province, la Provincia, donnât en 138 un empereur à Rome en la personne du sénateur Antonin1, nîmois d'origine, qu'Hadrien privé de descendance avait adopté quelques mois avant sa mort pour lui succéder…
La tenue même des Gaulois, sujet de moquerie du temps de César, allait faire mode à Rome : au III° siècle l'empereur Caracalla (Marcus Antonius Aurélius, fils de Septime Sévère), qui par son édit de 212 (la Constitutio Antoniniana) allait accorder la citoyenneté romaine à tout homme libre de l'empire, devrait ainsi son surnom à son manteau gaulois sans manches, court ou long suivant la saison…
Mais auparavant, un peu partout, et comme leurs dieux, les autochtones - et d’abord il est vrai les dynastes, ceux qui avaient un nom qui s’écrivait - avaient adopté des noms latins ou, tout au moins, avaient romanisé le leur.
Dans une inscription gravée sur une pierre oblongue trouvée en 1873 au milieu de la « combe » de Lourmarin, au Paradou2, en face du vieux chemin de la Roche d'Espeil3,

VERBRONARA APETEMARI F(ILIA)

« (Ici repose) Verbronara, fille d'Apetemarus » 4,

les noms d'origine indigène ont ainsi, clairement, été mis au goût de Rome.
Le guerrier de Vachères, découvert en 1875 près de ce village, fournit un autre exemple précoce de romanisation5. Datée de l'époque augustéenne, cette statue en calcaire local représente un soldat romain en tenue d'apparat. Il porte une grande cotte de mailles (la lorica retenue par de larges épaulières carrées rabattues vers l'avant et fixées par des boutons), sur une tunique à manches longues (tunica manicata). Ses épaules sont couvertes d'un grand manteau militaire, le paludamentum, rejeté en arrière et retenu sur l'épaule droite par une fibule. Ses mains semblent protégées par des gants - à moins qu'il ne porte retroussées les manches de sa tunique. Il est armé d'un glaive court, glissé dans un fourreau qui est suspendu à un ceinturon garni de têtes de clous. Contre lui repose un grand bouclier dont l'umbo (la partie centrale métallique) est fixée par dix rivets à tête plate. Mais c'est pourtant un indigène qui a été représenté ici : autour de son cou s'enroule en effet un gros torque, collier massif d'origine celtique devenu commun dans le Midi méditerranéen au deuxième âge du fer. Comme les statues d’Entremont à cette époque, il s'agit sûrement d'un guerrier héroïsé, peut-être à l'occasion de sa mort prématurée - mais celui-ci, pour être indigène et selon toute vraisemblance issu d'une famille noble, n'en servait pas moins dans les légions de Rome. Au loin, sans doute, car la Provincia baignait alors déjà dans la Pax Romana, la paix civile imposée par Rome…Planche 071 - Le guerrier de Vachères
Dès le début du I° siècle de notre ère, et même le siècle précédent, lorsqu’elles l’ont pu - lorsque les Romains les ont jugées assez représentatives pour leur être utiles à s’assurer localement la soumission des peuplades conquises - les familles de dynastes semblent donc avoir cherché activement à s’intégrer au monde des vainqueurs.
On peut parler d’éblouissement devant l’incroyable technicité, le mode de vie, la façon de penser, la présence d’une loi. Dans certains cas cela a dû être vrai. Mais on peut observer aussi que de toute façon il n’y avait pas vraiment le choix : c’était cela ou rien, l’acceptation d’une nouvelle identité ou pas d’identité du tout - sinon celle d’esclaves ou de quasi-esclaves, journaliers à l’existence très précaire. Pour ceux que les Romains avaient jugés dignes de leur attention, l’enthousiasme suscité par la romanisation a pu être aussi, parfois, de ceux que l’on accorde à une planche de salut. Mais il fallait encore en payer le prix, et l’enrôlement d’un fils ou d’un parent en faisait partie : il enracinait dans le respect et l’admiration de Rome, et de son empire, les hommes qui avaient risqué leur vie pour elle et fait fortune en la défendant.
A ceux que les nouveaux maîtres, ses représentants, distinguaient ainsi, des terres ont dû être cédées ou concédées, sur lesquelles des domaines campagnards, parfois prospères, ont vu le jour. Le mausolée trouvé au quartier de Pourrière à Cucuron (aujourd'hui au musée Marc Deydier de Cucuron) pourrait en offrir un reflet. On peut dénombrer là plusieurs étapes. A la première se rapporte une stèle anépigraphe du I° siècle avant notre ère portant le contour de deux pieds gravés en relief dans un cartouche en creux. Elle rappelle des vestiges semblables datés du deuxième âge du fer que l’on a retrouvés à Cadenet ainsi qu’à Perréal et Saint-Saturnin-lès-Apt, ainsi qu'aux Tourettes et au Camp de Barras6. Elle aurait été érigée sur un petit tertre destiné à signaler l’emplacement d’une tombe. Par la suite ce tertre et la stèle ont été englobés dans un bâti à peu près circulaire d’un diamètre de 7 m, interrompu par un pan coupé long de 4,50 m contre lequel s’appuyait, à l’extérieur, un autel monumental haut de 1,80 m et large de 1,70 pour une profondeur de 1,40. Le pan coupé était orné de trois pilastres et décoré, à ses extrémités hautes, de deux monstres ou « tarasques ». Aveugle, ce bâti était réalisé en grand appareil. Outre la tombe primitive signalée par la stèle il englobait trois autres tombes à incinération, appartenant probablement à la famille du premier défunt, ancêtre d’une lignée. L’une de ces tombes contenait (en plus d’une urne en verre abritant des cendres et des fragments d’os) les vestiges d’un lit funéraire, que l’on peut rattacher à un petit groupe connu dans la vallée d’Aoste entre la fin du I° siècle avant notre ère et le début du I° siècle de notre ère. Ultérieurement encore, la fortune de la lignée continuant à s’accroître, une enceinte quadrangulaire d’une dizaine de mètres de côté a englobé le bâti renfermant les tombes en poursuivant le pan coupé - l’autel restant au-dehors. Dans l’angle opposé à ce bâti a pris place un petit monument, quadrangulaire lui aussi, dont les coins étaient ornés de masques acrotères, têtes sculptées posées à même la corniche surplombant ses murs, en avant du toit. Ces sculptures datent de la deuxième moitié du I° siècle de notre ère. Il s’agirait d’un colombarium, bâtiment destiné à abriter les cendres des nouvelles générations. Ce serait donc l’ascension d’une famille d’origine indigène, vraisemblablement une famille de dynastes bien intégrée au processus de romanisation de la Provincia, qui se lirait ici à travers quatre ou cinq générations peut-être7.Planche 072 - Matériel des tombes gallo-romaines. Objets métalliques, poterie, verre
Dans ce contexte il n’est pas étonnant, comme c’est le cas au Chastellard de Lardiers, que d’une manière générale on ait assisté à l’abandon progressif des vieux sites défensifs au profit des propriétés rurales ou d’habitats situés à proximité. Les dynastes que Rome honorait entraînaient tout simplement derrière eux leur gens et leur clientèle. Tous n’ont pas suivi cependant, et la fréquentation de certains vieux oppida auxquels on avait pu laisser quelques mauvaises terres, sous l’égide et la responsabilité de certains de ces dynastes, s’est poursuivie durant tout le Haut-Empire (Saint-Julien à La Bastidonne, le Castellar à Cadenet, les Blaques à Céreste8, le Vache d’Or à Viens9, le site du village de Montfuron, ou plus au nord le Vieux Carniol et le Haut Carniol10) voire plus exceptionnellement jusqu’au IV° siècle (Castel-Sarrazin à Lourmarin).

LA CAMPAGNE : UNE ORGANISATION POUSSÉE, DES RÉALITÉS DIVERSES.

Comme sur les domaines des nouveaux maîtres on retrouve très souvent là, parmi une assez grande variété de céramiques, la belle poterie sigillée qui a fait au I° et au II° siècle la renommée de la Gaule dans tout l'empire.
Imitée de modèles italiques, connus en Gaule du Sud dès le troisième quart du I° siècle avant J.-C., cette poterie doit son nom au décor imprimé à l’aide de sceaux sur l’argile de ses flancs, avant cuisson bien sûr. Noirâtre à ses débuts, elle a pris ensuite une teinte rouge foncé. Elle était alors plus fine que la poterie italienne dont elle imitait les motifs. Elle est apparue à La Graufesenque, près de Millau, dès le début du I° siècle de notre ère, certainement à l'instigation de Romains voulant s'imposer sur le marché gaulois en copiant localement des productions italiques - en particulier celles d’Arezzo dont la diffusion en Gaule du sud remonte à la seconde moitié du I° siècle avant notre ère.
Il y avait eu des précurseurs : dès le deuxième quart de ce I° siècle avant notre ère on trouve trace d’une production régionale de mortiers imités de modèles italiques, et dans la seconde moitié de ce siècle une céramique gallo-romaine précoce (caractérisée par sa pâte rugueuse, très sableuse) qui était issue des premiers centres romanisés, Vaison notamment. Mais avec la poterie sigillée on a véritablement changé d’échelle : après avoir inondé les Gaules et la Bretagne (l’Angleterre), la production des ateliers de Lezoux, près de Clermont-Ferrand, qui se sont développés à la fin du I° siècle, allait toucher au II° siècle jusqu'à l'Afrique du Nord et la Syrie.
Grâce à tous ces témoins, on a pu mettre en évidence, entre Durance et Luberon, une importante concentration de vestiges gallo-romains, parfois enfouis sous plus de 2 mètres de sédiments (au nord-ouest de Puyvert par exemple).
Ils s'étendent sur plusieurs dizaines d'hectares entre Maupas derrière Lauris (où l'on a déjà mentionné les restes d'un aqueduc), la Tuilière, la Marchande, la Jaconne et le village de Puyvert. Plus à l'est, les pentes autour du vieux site de Castel-Sarrazin étaient colonisées. Un peu plus bas un autre établissement occupait les rives de l'Aiguebrun au niveau de la Ponche des Boumians, au nord du jas de Puyvert. Si on relie ces vestiges, à l'ouest aux thermes des Borrys et à la grande villa de Puget, à l'est aux habitats de la Tuilière et d'Aguye à Lourmarin, du Grand Coutouras et des Fontanilles à Vaugines, du vallon du Laval à Cadenet et de la Tuilière à Villelaure, du Viély11 et du Castelas à Cucuron, pour ne citer que les principaux, on obtient une densité de peuplement au moins comparable à celle du Néolithique final - à ceci près que l'on a ici des habitats beaucoup plus pérennes, et susceptibles d'accueillir chaque fois beaucoup plus de monde : on estime qu'il fallait 9 personnes pour exploiter 100 jugères, c'est-à-dire 25 hectares de terres vouées aux céréales, à la vigne et aux fruitiers souvent associés à celle-ci (cultures mixtes).
En fait les relevés systématiques entrepris sous l’égide d’André Müller ces dernières années, et dont il a bien voulu me laisser entrevoir les résultats en 2002, montrent que tout le piémont du Luberon semble avoir été occupé. Et l’implantation monte parfois assez haut : à Cabrières-d’Aigues, où les vestiges paraissent par ailleurs un peu moins denses, on a retrouvé des tuiles romaines jusqu’aux bergeries des Courbons et du Lébron, derrière les premières collines.

Tous ces établissements bien sûr n'ont pas dû avoir le même statut. Mais avant tout il faut dire qu’à l’instar du terroir de certaines colonies grecques12 la campagne gallo-romaine était extrêmement structurée et organisée : autour des agglomérations comme dans celles-ci, les arpenteurs traçaient un decumanus et un cardo, et à partir de ces deux axes procédaient à une cadastration ou centuriation du sol - son découpage en lots égaux, carrés ou rectangulaires, appelés centuries. La plus classique des centuries du monde romain mesurait 200 jugères, soit un peu plus de 50 ha (50, 512 ha très exactement).
L’exemple le plus célèbre de cadastre d’époque romaine reste celui de la colonie d’Orange (Colonia Firma Iulia Arausio Secundanorum fondée en 35 av. J.-C.) conservé sur des plaques de marbre - en fait trois cadastres successifs datant d’époques bien distinctes. Au vu de ceux-ci, il apparaît que les terres étaient réparties en plusieurs catégories. Les meilleures, généralement celles qui étaient exploitées par les indigènes avant la colonisation, ont été enlevées à ceux-ci au profit des colons, essentiellement des vétérans. Dans le Luberon, au Tourel, près de Saignon, une grande villa rurale a ainsi succédé à une ferme gauloise. A leur côté figuraient des terres conquises sur d’anciennes friches attribuées à titre perpétuel et héréditaire à des locataires en échange d’une contribution annuelle : c’est un peu là le principe qui sera mis en pratique des siècles plus tard pour les iscles dans les communes de la vallée de la Durance. Entre la limite de la surface centuriée et les limites de la colonie se trouvaient encore des communaux, terrains vagues que les uns et les autres cherchaient à s’approprier. Enfin, sur le plus ancien cadastre d’Orange existaient des parcelles appartenant à l’Etat romain, et sur les suivants des terres - pas fameuses au demeurant - rendues aux indigènes de la cité, une fois ceux-ci devenus citoyens romains.

Plus vraiment, dans tout cela, de petits villages entourés de leurs champs comme on en avait connu du Néolithique à l’époque ligure.
Tout au plus pouvait-on trouver des vici13, bourgades ou hameaux. On y rencontrait le plus souvent des fermiers exploitant la part d’un grand domaine agricole que le maître de celui-ci concédait en échange de redevances en argent et en nature, ou encore quelques artisans ou petits commerçants - et aussi, plus rarement, les locataires des terres conquises sur les anciennes friches et données à bail perpétuel pourvu qu’elles fussent exploitées. C’est là qu’il faut rechercher le menu peuple ligure - là et parmi les esclaves qui travaillaient dans les grands domaines. La loi romaine garantissait en principe l’intégrité des personnes et des biens, mais elle était sévère et très prompte à dépouiller de leur bien les petits propriétaires qui ne pouvaient rembourser leurs dettes, comme à s’emparer de la personne des plus démunis et à les réduire à l’esclavage. Pas d’âge d’or pour eux. Mais il n’y a pas eu d’âge d’or pour les pauvres, jamais - et encore moins peut-être pour les petits possédants, parce que l’on a pu souvent leur prendre le peu qu’ils avaient sans qu’ils aient le moyen de se défendre efficacement : ce sont eux, d’ailleurs, qui bien plus tard ont fait les Révolutions. Mais c’était avant, bien avant, que la télévision apporte ses jeux et son cirque médiatique dans chaque foyer… Du pain et des jeux, Juvénal14 - le moins de pain, et le plus de jeux possibles.
Au quartier des Clots à Sannes, c’est un petit vicus, un de ceux que l’on qualifiait parfois jadis également de locus15, que l’on a découvert. La fouille de sa nécropole, qui a permis de le dater entre le dernier quart du I° et la moitié du II° siècle, a livré un modeste mobilier funéraire : des lampes à huile, des vases, de petits bols, parfois des flacons en verre et une monnaie, des clous ou quelque amulette phallique pour protéger le défunt contre le mauvais œil16. Certains des vici, parfois d’anciens oppida, accueillaient en plus grand nombre artisans et commerçants : chefs-lieux d’un territoire qu’occupait jadis une peuplade, comme Vorda pour les Vordenses, ces véritables bourgades offraient un marché ou un champ de foire, et parfois un sanctuaire rural. La présence d’une route ou d’un carrefour de routes se révélait évidemment très importante pour leur développement.

L’étude des cadastres antiques montre que le monde gallo-romain ne reconnaissait qu’une seule structure agraire : c’était la villa, au cœur d’un domaine agricole. Celui-ci pouvait être de dimensions très variables. Dans l’ensemble on considère qu’une propriété moyenne pouvait couvrir de 200 à 1000 hectares (10 km² quand même) - avec dans ce dernier cas de nombreuses fermes réparties sur son territoire. Entre le I° et le V° siècles, le développement de l'habitat dispersé apparaît donc surtout comme un effet secondaire de l'appropriation du sol par des propriétés parfois très étendues. Mais presque partout on observe que des domaines de dimensions très différentes ont pu coexister et même voisiner.Planche 073a - Le Luberon gallo-romain, hypothèses raisonnées et suppositions (ouest)Planche 073b - Le Luberon gallo-romain, hypothèses raisonnées et suppositions (est)

Les vestiges recensés entre Durance et Luberon semblent ainsi appartenir pour la plupart à des villae de petite ou moyenne importance : on a cru pouvoir en dénombrer une vingtaine rien qu’entre Lauris et Puyvert17. En fait certains de ces établissements n'étaient sans doute que des fermes rattachées à de plus grandes villae. Mais la petite propriété a toujours eu un rôle à jouer aux côtés des latifundia18 : elle demeurait utile aux dirigeants des cités provinciales auxquels elle fournissait une clientèle rurale, parfois d'origine indigène, qui localement enracinait leur auctoritas (leur pouvoir politique) tout en affirmant leur dignitas (leur prestige social) : sans doute était-ce le cas pour un Lucius Allius Severus, patron des Vordenses de Gordes, dont le cippe funéraire, conservé dans la crypte de la cathédrale d'Apt, révèle qu'il fut aussi magistrat municipal, augure et décurion de la colonie romaine. Cela pouvait être également celui de la famille inconnue qui a fait ériger le mausolée de Cucuron au I° siècle. Plus concrètement, on trouve dans certaines villae d’importance moyenne la trace d’un luxe qui paraît exclure le rôle de simple satellite d’un grand domaine rural. La belle peinture murale retrouvée au Viély à Cucuron est là pour en témoigner. Elle représente un bateau marchand de haute mer, descendant de l’un de ces bateaux ronds que l’Iliade et l’Odyssée chantaient déjà. Cela peut paraître étonnant à Cucuron, mais c’est également très intéressant car cela semble indiquer que la distance entre la côte et l’arrière-pays avait été (momentanément) abolie par l’unité que Rome et ses infrastructures avaient imposée à la Provincia.Planche 074 - Le navire de Cucuron
Petite et moyenne propriétés sont en tout cas bien implantées dans le sud-Luberon. Mais certains vestiges se rattachent indubitablement à de riches villae, même si l’on reste loin ici du faste exceptionnel de celle de Montmaurin (Haute-Garonne) qui dès le I° siècle de notre ère alignait une cinquantaine de pièces pour sa partie habitation - et qui, au IV° siècle, allait couvrir 4 hectares et compter quelque 200 pièces pour cette même partie (18 hectares en tout). Découvert en 1832 le site de la Tuilière, à Villelaure, a livré en 1900 les restes de quatre pavements de mosaïques, datés de la fin du II° siècle, dont l'un est aujourd'hui conservé… au musée Gaul Getty de Malibu, en Californie. Mais ne nous plaignons pas : car on connaît au moins celui des quatre tableaux qui s'est envolé pour les Etats-Unis, alors que les trois autres ont bel et bien disparu ! D'autres témoins semblent attester la proximité de vastes établissements, tels les thermes des Borrys qu'il faudrait lier à une villa jadis en partie exhumée - à moins qu'il ne s'agisse, comme on l’a déjà dit, d'une mansio installée sur une piste secondaire longeant le Luberon au sud. Près du lit de la Durance antique, on pourrait encore citer les vestiges du quartier des Vérunes à Cadenet : comme aux Borrys, on ne sait s’il faut les rattacher à un relais ou bien à une villa. Si cette dernière hypothèse l’emportait pour les Borrys et pour les Vérunes, on disposerait avec la Tuilière d’un groupe de grandes villae situées à faible distance de la Durance, et près de l’un de ses affluents (le Laval, le Marderic) pour les deux dernières. On pourrait alors rajouter à ce groupe l’habitat antique de la ferme de Viade entre Pertuis et La Tour-d’Aigues, situé le long de l’Eze.
Enfin, même si cela demeure plus conjectural, on a souvent observé en pays d'Aigues la parenté entre les noms de Lauris et de Villelaure - ce dernier dérivant si probablement d'une Villa Lauria que l'on pourrait être tenté de les rattacher tous deux à une hypothétique gens Lauria19 qui aurait pu posséder de très grands domaines au sud du Luberon. Or on trouve ici ou là en pays d’Aigues des traces de fortunes qui semblent bien établies, comme le mausolée du quartier de Pourrière à Cucuron, ou encore le demi-sarcophage en marbre d'inspiration très païenne, daté du début du III° siècle, qui sert… de fonts baptismaux à l'église de Cadenet20. Mais en dépit de ces marques de richesse, on ne possède encore aucune indication concernant l'existence d'une gens Lauria, contrairement à ce qui se passe dans le nord-Luberon avec les Fronton.

Dès 1850 en effet on a mis au jour près de l'abbaye Saint-Eusèbe, à l'est de Saignon, la partie inférieure d'un très beau portique en marbre blanc décoré de feuillages et de fleurs. Cet entablement acquis par le musée Calvet en 1854 semble provenir d'un temple ou d'un tombeau. Une inscription figurant sur le marbre

VALERIVS FRONTON IIII VIR

« Valérius Fronton quatuorvir » 21 (c'est-à-dire membre du collège de quatre membres, élu chaque année pour diriger une des cités de droit latin) renvoie cependant à des découvertes antérieures. Vers 1600 en effet on avait trouvé aux Tourettes une statue de Minerve grandeur nature et, à proximité, une inscription portant la dédicace d'un Optatus, fils de Fronton, à la déesse :

MINERVAE
V(OTVM) S(OLVIT) L(IBENS) M(ERITO)
OPTATVS FRONTONI F(ILIVS)

« A Minerve, avec reconnaissance, en accomplissement de son vœu, Optatus fils de Fronton »22.

Aux Tourettes toujours, mais en 1623, on avait également découvert une inscription célébrant Borysthène, le cheval de l'empereur Hadrien : Peyresc l’a fait transporter chez lui à Aix le 12 mai 1633. On connaissait à Apt une autre inscription mentionnant Borysthène. Elle avait été trouvée en 1604, à l'occasion de travaux dans la cour de l'archevêché. On sait qu'Hadrien, grand voyageur, passa de longues années à visiter son empire. Il semble avoir séjourné brièvement dans le sud de la Gaule en 121. Venant d'Italie, il aurait pu emprunter la voie Domitienne et passer par Apt. En 122, de retour de Bretagne (Angleterre), où il avait ordonné la construction d'une muraille entre le golfe de Solway et la Tyne pour séparer les Barbares des Romains, il visita encore certaines villes de Narbonnaise. Or il se trouve que le nom de Fronton que l'on vient de rencontrer à deux reprises dans les environs d'Apt est aussi celui d'un célèbre rhéteur romain qui fut l'un des dix-sept précepteurs de Marc-Aurèle, l’empereur philosophe23 désigné dès 140 apr. J.-C., selon le vœu d'Hadrien, pour succéder à Antonin le Pieux. On a donc pensé parfois qu'il pouvait s'agir de la même famille. Mais Marcus Cornelius Fronton le rhéteur était originaire de Cirta (Constantine, en Algérie). Il faudrait donc admettre que lui-même ou sa famille eussent acquis de grands domaines dans le sud de la Gaule. En fait, on observera surtout que Fronton n'est que le surnom, le cognomen, de ces personnages (le terme fronto signifie « qui a le front haut », comme caesar à l'origine signifiait chevelu). L'un a pour nom de famille (nomen ou gentilice) Cornelius, l'autre Valerius. Finalement, et plus simplement, une grande famille d'Apt, tout aussi inconnue que les hypothétiques Laurii du sud-Luberon, aurait pu porter le cognomen de Fronton et, fort riche, accueillir l'empereur Hadrien lors de son passage.
Les grands propriétaires avaient les moyens : au quartier du Clos, près d’Apt encore, on a retrouvé des morceaux de pierres taillées et de marbre, ainsi que des restes assez étendus de pavements en mosaïque, qui ont suggéré l'existence de belles demeures suburbaines24. Plus bas c'est une tombe qui a fourni à la fin du XVIII° siècle un riche mobilier funéraire - entre autres une tasse d'or, une tasse d'agate, 12 figurines d'ivoire et de nombreuses têtes d'épingles en or25… Et la richesse éclate dans la villa du quartier du Tourel, en dessous de Saignon, à 2 km à peine de Saint-Eusèbe, avec ses bassins, sa forge, ses chais, ses installations de foulage et son moulin à huile, sans parler de ses greniers où s’alignaient des dizaines de dolia et d’amphores.

LA VILLE : L’EXEMPLE D’APT.

La ville d'Apt, qui pouvait compter 10.000 habitants durant le Haut-Empire, était donc une cité prospère.Planche 075 - Colonia Apta Julia Vulgentia, Apt gallo-romaine
Comme à Puyvert, mais plus encore ici que dans ce village, le sol antique a été profondément enfoui sous des alluvionnements ultérieurs. Les restes de la ville antique dorment sous 4 à 10 mètres (et jusqu'à 15 mètres) de sable, de pierres et de terre. Des éléments en ont cependant été découverts : dans les sous-sols du musée archéologique se voient encore des vestiges qu'il faudrait rattacher au théâtre antique construit au II° siècle, mais en grande partie démantelé pour reconstruire la ville au Moyen Âge. Imposant, il aurait mesuré près de 100 mètres dans son axe principal, ce qui en aurait presque fait l'égal de celui de Fréjus. Plus au sud, la cathédrale se dresse sur les restes d'un bâtiment à abside, peut-être une basilique civile : accueillant l’assemblée de notables qui dirigeait la ville sur le modèle du Sénat romain ainsi que le prétoire chargé de veiller au respect de la Lex Romana, elle aurait été transformée plus tard en lieu de culte chrétien. Tout près de là, plus au sud encore, s'étendait le forum : dans des caves particulières, on a retrouvé les vestiges d'un complexe formé de la juxtaposition de grandes salles rectangulaires. Elles s'ouvraient par des portes monumentales bâties en plein cintre sur un portique bordant le forum ou encore la voie principale, le decumanus maximus, large de 6 à 8 m, qui traversait la ville en empruntant le tracé des actuelles rue des Marchands et rue Saint-Pierre26. Ce sont là vraisemblablement les restes de boutiques et d'officines - à moins qu’il ne s’agisse du soubassement d’un Capitole (ensemble de trois temples dédiés à Jupiter, Junon et Minerve) qui aurait dominé le forum et la ville, mais cela reste douteux comme on l'a vu plus haut. Un peu plus loin enfin, sous le palais épiscopal du XVIII° siècle, devenu la sous-préfecture, dorment des thermes indispensables à toute ville ou grande villa romaine. On y a retrouvé 8 ou 12 petites loges dont les murs étaient recouverts de marbre, des morceaux de tuyaux en plomb, ainsi que divers fragments de statues et un bas-relief de 2 pieds de haut et 3 pieds de large (0,6 m x 1 m) représentant une femme et un âne en train de se livrer à une activité… bien peu catholique27.

Le long des routes s'étendaient selon la tradition romaine les nécropoles de la ville, d'abord à incinération (I°-II° siècles), puis à inhumation (III°-IV° siècle). En amont, la plus importante et la plus ancienne d'entre elles bordait la route d'Italie jusqu'à l’actuel quartier de Pierrefiche, dont le nom conserve le souvenir d'un milliaire de la voie Domitienne. Dans sa partie la plus éloignée elle accueillait les tombes de petites gens tandis que les abords de la ville, réservés aux notables, abritaient de riches tombeaux et des mausolées monumentaux. En aval de la cité une autre nécropole abritait les tombes de gens modestes, artisans et petits commerçants. Il y avait aussi d'autres cimetières autour des voies secondaires. A l'est du quartier du Clos, au départ du vallon de Rocsalière, le long du ruisseau de la Marguerite, furent découverts en 1720 ou 1721 les restes de plusieurs mausolées et deux statues funéraires en marbre, du Haut-Empire : la première était en réalité un groupe, composé d'une femme assise à laquelle une toute jeune fille, debout à ses côtés, tenait la main. La seconde représentait un homme nu, imberbe, vêtu d'un seul manteau dans la tradition alexandrine du guerrier héroïsé. Envoyées à Louis XV en 1728, ces statues furent exposées un temps dans les jardins de Versailles, puis dans ceux du Luxembourg après la Révolution, avant de disparaître. Elles ont été retrouvées au début du siècle au château de Chatsworth, en Angleterre, après qu'elles eurent été acquises par le duc de Devonshire28
On a déjà mentionné à Apt l’épitaphe de Lucius Allius Severus, dédiée par son neveu Caius Allius Celer, dans laquelle celui-ci faisait en outre mention de deux statues qu'il avait fait ériger pour sa famille. Patron des Vordenses de Gordes, comme on l’a vu plus haut, Lucius Allius Severus a été quatuorvir (de même que Valerius Fronton), mais aussi flamine, augure et décurion de la colonie d'Apt, comme le rapporte son cippe funéraire qui se trouve conservé dans la crypte de la cathédrale.
Les deux statues de la Marguerite n'ont certainement rien à voir avec celles élevées par Caius Allius Celer - et le premier grand historien d’Apt, J.-F. de Rémerville, qui a été témoin au XVII° siècle de la découverte des statues et de l’inscription, ne s’y est pas trompé et ne les a pas associées29. Avec l’épitaphe de Lucius Allius Severus, elles montrent cependant que la dédicace de statues funéraires était une pratique assez courante pour les familles aptésiennes aisées du Haut-Empire.
Comme le long de la voie des Alpes, on trouvait en s'éloignant de la ville des tombes plus modestes. C'est le cas d'une grande dalle retrouvée sur la rive gauche de la Marguerite près du chemin de Rocsalière qui portait l'inscription

DIIS MANIBVS EVXENIVS MILES (LEGIONIS) IX
QUIETIAE AVITAE ANIMAE ET CONIVGI INCOMPARABILI

« Aux dieux Manes, Aurelius Euxenius, soldat de la IXéme légion, à Qiuetia Avita excellente âme et son épouse incomparable » 30.

Plus haut, il faut encore mentionner ici le petit cimetière (du temps où prévalait l'incinération, I° et II° s.) qui a été mis au jour à Clermont en 1894, de même que les tombes à inhumation des Cros près de Sivergues, tandis que des tombes isolées ont été retrouvées près du Fort de Buoux et dans les environs de Saint-Symphorien ainsi qu'à Mortisson (au pied du vieil oppidum des Confines) où l'une d'entre elles, qui contenait une pointe de javelot, a été attribuée à un soldat romain.

LA MONTAGNE, ENFIN.

Nous voici donc à nouveau au cœur du Luberon. Nous allons y retrouver de nombreux vestiges - et notamment des sites connus depuis l'âge du fer, et dans certains cas le Néolithique final.
C'est le cas du Fort de Buoux où l'on a retrouvé de nombreuses pièces romaines qui s'échelonnent d'Auguste (un bronze consulaire) à Valentinien III (un aureus, ou pièce d'or) : monnaies de Trajan, d'Hadrien, ou d'Antonin le Pieux notamment31… S'il n'est pas douteux que le site a été occupé, la nature des installations qu'il a reçues pendant l’époque romaine, et spécialement le Haut-Empire, demeure sujette à questions : les vestiges actuellement visibles ne datent en effet, pour la plupart d'entre eux, que du Moyen Âge. Mais les silos que l'on voit encore en contrebas de la muraille de la forteresse médiévale, et que devait recouvrir une structure en bois ou en torchis ancrée dans le roc, lui sont vraisemblablement antérieurs : ils se trouvent en effet en dehors de celle-ci. Ils pourraient donc dater de la période romaine bien que leur ressemblance avec ceux du site d'Ensérune dans l'Hérault, qui datent de l'âge du fer, les ait souvent fait rattacher à cette séquence. Ces silos semblent en tout cas avoir existé avant l’aménagement de petites cellules taillées dans la roche immédiatement contre et jusque sous eux : le creusement de l’une d’entre elles a en effet défoncé le fond d’un silo. La fonction de magasins paraît donc exclue pour certaines d’entre ces cellules au moins, même si celle d’habitat demeure très incertaine. C’est peut-être ailleurs qu’il faudrait chercher. Nous y reviendrons. Car ce n’est pas tout. Au Fort encore, la rampe d'accès, aujourd'hui terminée par une volée de marches qui limitent le passage aux piétons et aux animaux de bât, pouvait dans des temps plus anciens livrer passage à des chars : à plusieurs endroits en montant on peut observer que le rocher a été creusé d'ornières. Comme on l’a déjà dit, celles-ci n'ont pas été produites par le passage répété de centaines de roues de char au même endroit - qui serait au demeurant très improbable : elles ont au contraire été taillées dans le rocher de sorte à guider les roues et à faciliter le passage des chariots en des points jugés délicats. Dans certaines régions on a pu dater des chemins en observant que les bandages des roues se sont élargis au fil des siècles - par exemple dans le Jura, de 2 à 3 cm au premier âge du fer jusqu'à 6 cm et plus à l'époque romaine32. Au regard de ces données, la rampe d'accès au Fort pourrait être attribuée à l'époque romaine. Cela semble en outre le temps où le char a été le plus utilisé pour le transport jusque dans les massifs montagneux - même s’il existait auparavant, dans les plaines, une tradition de charrerie bien établie : c'est ainsi du carpentum - sorte de petite carriole à deux roues souvent employée pour les travaux agricoles - que Carpentras, Carpentorate, tirerait son nom33.
A proximité du Fort, le vallon de l'Aiguebrun a lui aussi livré des vestiges de l'époque romaine, notamment des tessons de poterie.
Plus loin ce sont les environs de Saint-Symphorien et Mortisson au pied des Confines, où l'on a déjà rencontré des tombes, mais aussi l'Illet, Saint-Pons, les Crests et les pentes de Castel-Sarrazin à l'entrée de la « combe » de Lourmarin.
Ainsi la plupart des sites du deuxième âge du fer ont été fréquentés à l'époque romaine : il y avait là des hameaux, ou loca, plus ou moins comparables à celui que nous avons rencontré à Sannes un peu plus haut - si ce n'est qu'ils avaient déjà comme les grands oppida (tels le Castellar de Cadenet ou le Chastellard de Lardiers) un passé de quelques siècles. Peut-être les zones alentour faisaient-elles partie de ces terres ingrates qui s’étendaient entre les limites de la centuriation et celle de la cité à laquelle le pays était rattaché, Apt ou Aix selon le cas. Mais en dehors du Fort de Buoux, d'une manière générale les sites les plus perchés (tels Castel-Sarrazin ou les Confines), paraissent avoir été désertés, ou au moins délaissés par l'habitat qui a gagné les pentes situées en dessous. L'aspect même de ces habitats demeure inconnu. Sans doute faisait-il appel une fois encore aux matériaux légers (torchis et clayonnages) et à la pierre sèche, puisqu'aucune trace de mortier n'a été relevée sur les parois rocheuses contre lesquelles il semble qu’il s'appuyait parfois : aux environs de Saint-Symphorien comme à la Baume du Fort ou à la base de la falaise au nord de Moulin-Clos, de nombreuses traces de poutres subsistent dans des successions de trous quadrangulaires ou ronds creusés dans le rocher34. Pour autant que l'on puisse en juger, il s'agirait de restes de constructions à toits en faible pente. Mais dater ces vestiges relève de l'exercice de voltige. Les restes d'une tour romaine du Bas Empire (III°-IV° siècles), encore bien visibles dans la falaise au nord-ouest de Moulin-Clos, offrent certes l'exemple d'une technique similaire - à ceci près que l'on a là les traces de mortier qui font défaut dans les vestiges d'habitats que nous venons d’évoquer. Sans doute les structures associées à ces trous de poutres recouvrent-elles donc plusieurs époques et des vocations bien différentes. On trouve sous l'abri de la Baume du Fort un habitat signalé par des trous de poutres, situé à proximité immédiate d'une tombe paléochrétienne. Sachant que l'on peut situer les plus anciennes de ces tombes au V° siècle, et qu'elles ont revêtu pour les populations médiévales un caractère trop sacré pour que l'on construise directement sur elles (même si l'on recherchait leur protection en s'installant dans les environs), cet habitat aurait donc de grandes chances d'être antérieur à cette époque - mais sans que l'on puisse préciser encore une fois s’il faut placer telle ou telle structure avant la construction de la tour du Bas Empire plutôt qu’au temps de cette construction, ou encore entre celle-ci et le V° s., ou bien pendant ce V° siècle…

S'il y avait des vici dans les zones de montagne, y trouvait-on aussi des villae ? Cela ne fait guère de doute si l'on songe aux témoins retrouvés en abondance sur des sites voisins - qui ont en commun d'être implantés dans les petits vallons latéraux débouchant sur celui de l'Aiguebrun. Sur le site d'Aurons on a découvert jadis un buste très incomplet, portant la cuirasse romaine, avec une partie d'inscription, mais aussi des poteries et des monnaies. A la campagne des Crottes35, au fond de la petite reculée qui fait face au village de Buoux, ce sont des fragments de mosaïques, de tuiles et d'amphores que l'on a exhumés. Outre la dédicace au dieu Vintur déjà signalée, qui accompagnait probablement un petit autel, le site du château seigneurial de Buoux a également fourni de nombreux témoins (monnaies, tuiles, poteries) : il abrite d’ailleurs encore une fontaine basse surmontée d'un verseau et qui porte sur son socle une inscription latine incomplète (...VXELLICVS). Au-delà de la réutilisation des vieux habitats par une population traditionnelle, dans un cadre il est vrai qui ne l’était plus, de nouveaux établissements ont donc vu le jour jusqu'en moyenne montagne, reflétant la mainmise de quelques riches propriétaires sur tout le territoire, ou bien encore la volonté des « élites » locales de se rapprocher du mode de vie romain, aussi pauvres que soient ces élites - et ce serait alors là un superbe témoin de l’emprise de Rome…

Mais quelles étaient les ressources de telles exploitations ? Peut-être le blé que l'on pouvait cultiver sur les plateaux voisins et dans les fonds de vallée où étaient installées ces villae. Et puis des vergers de fruitiers aussi. Mais certainement, par-dessus tout, l'élevage pour le compte de tiers, dans le cadre de mouvements de troupeaux - et c'est pourquoi la mainmise de grands propriétaires urbains jusque sur ces zones reculées ne peut être exclue.

UNE ÉCONOMIE UTILISANT TOUT L’ESPACE DISPONIBLE.

Depuis le I° siècle de notre ère, se dressaient en effet dans la Crau des groupes d'immenses bergeries (40 à 65 mètres de long, 8 à 10 mètres de large) orientées nord-nord-ouest et terminées en étrave de ce côté pour résister aux assauts du mistral36. Dans un groupe qui ne compte pas moins de sept bergeries, occupées au cours du II° et de la première moitié du III° siècle, le cheptel pouvait atteindre 4000 à 5000 têtes : pour la Crau tout entière, l'estimation porte alors sur 100.000 ovins. Or les conditions de l'époque ne devaient pas être très différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui, interdisant d'y garder un troupeau en été. Au Moyen Âge, de petits troupeaux pouvaient estiver le long du Rhône et dans la vallée des Baux. Mais 100.000 bêtes, ce n'est pas précisément un petit troupeau ! Il faut donc envisager très sérieusement la transhumance. Celle-ci est attestée par les textes dès le II° siècle avant notre ère en Italie. Les Romains ont donc pu aisément l'importer dans la Provincia. Le contrôle de vastes zones de pacage a dû alors s'avérer primordial. Et ce d'autant plus que la fumure apportée par les troupeaux n'était pas négligeable à une époque où les traités d'agriculture faisaient la part belle à l'amendement des sols. On parle alors de Lure (Lura ou Lurium en latin) mais son vieux jumeau, le Luberon (Luerio)37, ne pouvait pas être laissé de côté… Il ne reste, malheureusement, aucune trace vraiment probante de cette activité. On a bien ici ou là, à l'Ouvière à Bonnieux par exemple38, les restes de vastes enclos de pierres sèches, qui ont pu servir à trier les moutons et qui, pour autant, ne paraissent pas en relation avec une quelconque organisation médiévale ou moderne. Mais de là à y voir des vestiges gallo-romains, il y a un pas que l'on ne peut franchir sans fouille sérieuse. Et les drailles, alors, les chemins moutonniers ? Là encore, on ne peut trouver de réponse nette. En fait, l'ennuyeux, c'est que souvent rien ne distingue en montagne les drailles abandonnées de chemins muletiers ordinaires : peut-être la piste des Cavaliers et de Serres, le futur camin salié médiéval, a-t-elle servi de draille, et des milliers de moutons l'ont-ils empruntée chaque année avant de se déverser dans le vallon de l'Aiguebrun et de se répandre sur les Claparèdes. Mais force est de reconnaître que l'on n'en a actuellement aucun témoin - pas plus que dans la montagne de Lure, ou les hautes vallées de l'Ubaye, du Guil ou de la Durance que l'on considère comme autant de destinations possibles pour les transhumants gallo-romains…

Prospères encore dans la première moitié du III° siècle, les immenses bergeries de la Crau ont cependant disparu dans la seconde moitié de ce siècle : non qu'il n'y eût plus d'élevage, mais celui-ci - plus réduit - s'est accommodé de structures beaucoup plus sommaires qui ne nécessitaient pas de grands mouvements saisonniers de troupeaux.
Que s'est-il donc passé, qui ait compromis la première transhumance à grande échelle ?

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