Histoire du Luberon Jean Méhu
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DE LA CONQUÊTE À LA PAX ROMANA.

LA CONQUÊTE, L’ADMINISTRATION MILITAIRE, LES EXACTIONS.

En 125 avant J.-C., l'expédition commandée par Fulvius Flaccus a remporté une première victoire contre les Salyens. Mais ceux-ci n’étaient pas qu’une quelconque petite tribu des Alpes-Maritimes. Il s'agissait de la plus puissante des confédérations celto-ligures.
En 124 ces Salyens ayant reçu le renfort des Voconces, une deuxième expédition a dû être organisée, dirigée cette fois par Sextius Calvinus. En détruisant oppida et sanctuaires, celui-ci a mis fin à la résistance salyenne : en 123 il a enlevé Entremont et la majorité de ses habitants ont été emmenés en esclavage. Le site de la vieille capitale serait définitivement abandonné vers 100 avant J.-C., après une deuxième bataille semble-t-il. Mais le roi Teutomalius et certains membres de l'aristocratie ont réussi à s'enfuir. Ils ont trouvé refuge chez les Allobroges qui occupaient, au nord de l'Isère le territoire jouxtant celui des Cavares et des Voconces.
Dès 122 Sextius Calvinus a fondé à proximité d'Entremont et de sources chaudes la forteresse d'Aquae Sextiae (Aix-en-Provence), montrant clairement que Rome entendait bien cette fois-ci s'installer. La même année le consul Cnaeus Domitius Ahenobarbus (dont le cognomen, le surnom familial, signifie Barbe-Rousse) a prétexté l'asile que les Allobroges avaient offert aux dynastes salyens en fuite pour leur déclarer la guerre.
En 121 il les a battus à Vindalium (le Ouindalion des Grecs, notre Mourre de Sève près de Courthézon) où ses éléphants ont semé la panique parmi les troupes indigènes : 20.000 morts, 3.000 prisonniers selon Orose, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Et pourtant la même année il a encore fallu défaire au confluent de l'Isère et du Rhône, avec l'aide de l'autre consul, Quintus Fabius Maximus, une armée arverne venue à la rescousse : si la suprématie des Romains a déjà trouvé à s'affirmer de manière incontestable, la ténacité des « Gaulois » s'est elle aussi clairement exprimée. Bon nombre de révoltes et de conflits devaient encore émailler la prise de contrôle de la région par les Romains.

Entre 120 et 117, tout en combattant ces insurrections, Domitius Ahenobarbus a déjà entrepris de structurer la Gaule Transalpine. Celle-ci a officiellement reçu le titre de province en 118.
Effectuée aux dépens des Volques, l'expansion des Romains vers l'Espagne a tout d'abord visé à assurer leur position : en 118 Ahenobarbus a fondé Narbo (Narbonne). Et il a décidé du tracé d’une grande route entre l'Espagne et l'Italie qui serait la véritable épine dorsale de l'implantation romaine. Elle allait rester dans l'histoire sous le nom de Via Domitia, voie Domitienne. Plus longue en Provence que la voie littorale empruntée par les Romains durant les trois premiers quarts du II° siècle avant J.-C., la voie Domitienne qui préférait l’intérieur était aussi moins accidentée et plus sûre : les tribus alpestres dont elle traversait les territoires, Caturiges et Taurins, étaient en effet assez pacifiques - ce qui n'était pas toujours le cas des Ligures des Alpes-Maritimes qui s’étaient signalés dès 189 av. J.-C. en attaquant et tuant le consul Lucius Baebius qui gagnait son poste en Espagne. La voie franchissait donc le Rhône au niveau de Tarascon et la Durance à Cavaillon. Elle empruntait ensuite les vallées du Coulon-Calavon et de l'Encrême plutôt que celle du capricieux affluent du Rhône, gonflé dans sa partie basse par les eaux impétueuses du Verdon. Mais elle rattrapait la grande rivière vers Notre-Dame-des-Anges (Alaunium), à l'est de Forcalquier, d’où elle continuait sur Sisteron (Segustero) et le mont Genèvre (Mons Geneva). Dans le Luberon, peut-être la Tour d’Embarbe, près de Céreste, conserve-t-elle le souvenir de Domitius Ahenobarbus. C’est en tout cas un site remarquable : en contre-haut de la voie Domitienne et du relais de Catuïaca, juste au carrefour de la vallée du Calavon et de la piste rejoignant Vitrolles par le vallon des Roumis (pèlerins de Rome au Moyen Âge), il fait face de surcroît aux deux formidables oppida de la Vache d’Or à Viens et des Blaques à Céreste (fréquentés tous deux assez avant dans l’époque romaine). Mais c’est également un site très mal connu : aucun témoin de l’époque romaine n’y a été retrouvé, et même le donjon médiéval, transformé en pigeonnier, pose encore de sérieux problèmes de datation.

Ce n’était pourtant pas la paix - pas encore. Les travaux engagés par Domitius Ahenobarbus, et la Provincia elle-même, allaient devoir affronter de graves dangers. En 113 avant J.-C., deux tribus nordiques, les Cimbres et les Teutons, ont déferlé à travers l'Allemagne et la France actuelles. On sait qu'ils ont fui l'invasion de leurs terres par les eaux de la mer du Nord - probablement à la suite de l'un de ces grands frissons mous qui ont parcouru l'écorce terrestre bien longtemps après la fonte des glaces würmiennes, dessinant ici ou là pour les chercheurs du XX° siècle d'improbables transgressions marines1
En 105 avant J.-C., près d'Orange, une armée romaine de 80.000 légionnaires a succombé aux Germains et à la bêtise de ses généraux : l'ancien consul Quintus Servilius Caepio (qui l'année précédente avait déjà perdu, ou beaucoup plus vraisemblablement, détourné à son profit les 450 chariots de l'or des Tectosages découvert à Tolosa)2, a refusé de s'accorder avec le consul en titre Cnaeus Mallius Maximus3… Après le massacre d'Arausio-Orange les Germains se sont séparés, les Cimbres obliquant vers l'ouest pour s’en aller ravager l'Aquitaine.
Rome, encore sous le choc, a dépêché en hâte son meilleur général, Caius Marius, élu consul, pour arrêter les Germains s'ils venaient à reparaître. Au lieu de céder à la tentation de courir sus aux Germains en territoire étranger, Marius a choisi d’attendre leur retour. Cela allait prendre deux ans. Pour occuper ses troupes, il leur a fait creuser un grand canal (les fosses mariennes) et construire un port (Fos) qui allait servir de base aux marchands romains. La guerre économique aussi avait commencé.
En 102 Cimbres et Teutons sont revenus. Plus prudents, les Cimbres ont décidé de contourner la Provence et de gagner l'Italie en passant un peu plus au nord.
Les Teutons, eux, se sont avancés vers les troupes romaines. Retranché dans le gigantesque camp fortifié que ses troupes avaient bâti, insensible aux provocations des Teutons, Marius a feint de les laisser passer. Quand les Germains se sont dirigés sur Aquae Sextiae où ils comptaient obliquer vers la mer pour aller piller Marseille, Marius les a suivis, puis dépassés. Sur les rives de l'Arc, il a fait établir un camp - un camp ordinaire. L'avant-garde des Germains qui ne pensait pas avoir affaire au gros des forces romaines l'a attaqué. Et là, au pied de la montagne Sainte-Victoire, 30.000 d'entre eux ont trouvé la mort. Le lendemain, les 37.000 légionnaires de Marius ont anéanti le reste de l'armée des Germains : 50.000 guerriers teutons sont morts, 17.000 autres ainsi que plusieurs dizaines de milliers de femmes et d'enfants ont été capturés et vendus comme esclaves. Les légions d'Orange étaient presque vengées. Car il restait les Cimbres du roi Boïorix. Un an après, en 101, Marius allait les écraser à Verceil dans la vallée du Pô.

Pour autant, ce n'en serait pas fini des troubles - même si cela n'aurait rien à voir avec la terreur inspirée par les Germains.
En 90 avant J.-C., puis en 83, de nouvelles révoltes salyennes ont dû être étouffées - et les territoires de Châteauneuf et d'Eguilles sont allés enrichir le domaine de Massalia, la vieille alliée de Rome que Marius avait déjà sauvée.
En 77 encore, à la faveur de la sécession de Sertorius en Espagne (83-72 av. J.-C.) une nouvelle insurrection a obligé Pompée4 à pacifier le nord de la province : de nouveaux territoires pris aux Helviens du Vivarais et aux Volques du Languedoc sont allés grossir les possessions massaliotes.
On voit que la cité phocéenne, tout en étant sérieusement concurrencée par le commerce italique, participait au plan de conquête, y jouait son rôle et en profitait : l'hypothèse d'une action concertée entre Romains et Massaliotes resurgit donc, accordant aux uns l'accès à des marchés a priori captifs, et aux autres l'assise territoriale dont ils rêvaient depuis des siècles. Si cela a été, Marseille n'y a pas forcément été perdante, car la cité de toute façon n'avait pas les moyens de s'opposer longtemps à la poussée romaine, dès lors que l'emprise de la République s'était appesantie sur l'Espagne. Et le plan de la cité grecque confortablement installée dans un statut privilégié (qui lui permettait d’obtenir en contrepartie de l’abandon d'une position commerciale dominante, mais indéfendable, les territoires convoités depuis des lustres) a bien failli réussir.

Entre 76 et 74 la cupidité d'un proconsul romain5 chargé d'administrer la province, Marcus Fonteius, a causé de nouveaux troubles. Signe des temps et de la romanisation en marche, les nombreuses exactions et spoliations diverses dont il s'est rendu coupable ont été à l'origine d'une plainte qui est allée jusqu'à Rome. Malheureusement, et c’était un autre signe des temps, Fonteius y a été défendu par Marcus Tullius Cicero, le grand Cicéron, qui a eu gain de cause : dès lors le pillage a pu se poursuivre en toute impunité dans une province dont les habitants n'avaient encore aucun droit aux yeux de la loi romaine, la Lex Romana. Il allait falloir attendre la réorganisation décidée par Jules César en 46 av. J.-C. pour que cessent les abus. Il est vrai que César connaissait bien le sujet : en un an de proconsulat en Espagne, en 61 av. J.-C., il avait réussi à rembourser la somme incroyable de 25 millions de sesterces de dettes qu’il avait accumulées jusque-là…
En 65, les Allobroges ont tenté une fois encore de secouer le joug romain. Ils ont pris Valence et ont obligé un temps les légions à reculer, avant de capituler devant les renforts accourus par la voie Domitienne. En 61 la révolte était définitivement matée.
Trafiquants, marchands et aventuriers romains ont alors été plus nombreux encore à sillonner la région dans le sillage des légions, et à colporter et à promouvoir avec leurs produits un certain goût de vivre à la romaine. Sans doute était-ce déjà un peu ce goût qui s’était fait jour avec la plainte contre Fonteius : les plaignants ont utilisé une procédure romaine qui leur a paru susceptible de leur faire obtenir justice. Et avec un peu plus de chance ils auraient pu avoir gain de cause : en 70, le même Cicéron qui allait défendre Fonteius a mené l’accusation contre Verrès, propréteur de Sicile, qu’il a forcé à l’exil et dont il a fait confisquer la fortune pour rembourser 40 millions de sesterces. Mais il est vrai qu’il fallait à Cicéron se faire un nom en 70 - et la condamnation de Verrès y a largement contribué - alors qu’il s’agissait dans le Pro Fonteio de rassurer l’ordre équestre et le Sénat. Le Héros des Prétoires savait naviguer…
En même temps que la tentation d’une vie sous la protection de la Lex Romana, les habitants de la Provincia ont donc malheureusement découvert que la loi n’est pas forcément garante de la Justice - surtout quand elle est faite par et pour des juristes consommés, chez qui l’ambition politique le dispute à la rapacité.
Jusqu'au milieu du I° siècle avant J.-C., la politique romaine en Provence a donc continué à reposer d’abord sur la force.
Et puis César est venu.

CÉSAR OU L’INTELLIGENCE DE L’INTÉGRATION.

Né en 100 avant J.-C., issu de l'une des plus anciennes familles de Rome, Caius Iulius Caesar également lié par sa tante à Marius, a participé en 60 avant J.-C. au premier triumvirat avec le richissime Crassus et Pompée. Consul en 59, César a su évincer adroitement l'autre consul, Bibulus, puis il s'est fait nommer en 58 proconsul de l’Illyrie6 ainsi que des Gaules Cisalpine et Transalpine pour les cinq années suivantes. En fait, reconduit dans ses fonctions en 54, il allait occuper ce poste jusqu'en 49. Entre 58 et 50 avant J.-C., grâce à une mobilité remarquable, César a soumis les Helvètes, repoussé au-delà du Rhin les Germains qui avaient suivi les Cimbres et les Teutons, et guerroyé jusqu'en Bretagne (c'est-à-dire en Angleterre). Entre-temps, il a aussi conquis toute la Gaule, réduit à Alesia en 52 avant J.-C. l'insurrection générale emmenée par Vercingétorix (après qu'il eut bien failli être battu par celui-ci à Gergovie) et achevé en deux années la pacification du pays.
En 53 cependant, Crassus est mort. Les deux membres survivants du triumvirat, César et Pompée, n’ont pas tardé à se déchirer pour le pouvoir.
En 50 Pompée était le Maître de Rome. Avec le Sénat romain, qui était à sa dévotion, il n'attendait que la fin du mandat de César en Gaule pour le bannir. La seule force de César résidait alors dans son armée. En 49, passant outre à un vieil interdit et jouant le tout pour le tout - « alea jacta est » 7 ! - César a franchi le Rubicon avec une partie de cette armée et il a marché sur Rome. La même année César a dû faire face aux difficultés de l'approvisionnement liées à la guerre avec Pompée. C'est en allant s'assurer du blé en Espagne, en même temps que l'allégeance de ce pays, qu'il a sommé Marseille de faire un choix. Sans surprise, Marseille a choisi Pompée : outre qu’il paraissait avoir la légitimité pour lui, en 77 av. J.-C. celui-ci avait en effet donné de nouveaux territoires à la ville et elle était ainsi devenue plus ou moins son obligée - sa cliente… On connaît la suite de l'histoire pour Pompée, assassiné l'année suivante à Alexandrie après sa défaite de Pharsale. Quant à Marseille, en dépit de l'aide des Albiques appelés en renfort, et du grand massacre de ceux-ci qui fut fait durant le siège8, elle s'est rendue dès l'été 49 : elle a alors été dépouillée de ses armes, de ses navires, de son trésor, de ses remparts et de ses précieux territoires - à l'exception de Nice et des îles d'Hyères. La cité a conservé son gouvernement et son statut de ville alliée mais son rôle était désormais terminé : Marseille n'avait plus qu'à rentrer dans le rang romain. Même si elle a conservé encore un temps l'illusion de son indépendance, Massalia s'est effacée devant Massilia. Une lettre a changé, un monde a basculé.
Il restait à punir les Albiques. On sait que les murs de leur capitale, installée à Perréal, ont été démantelés. Le site pourtant resterait occupé jusqu'au II° siècle de notre ère. Mais ce n'était pas suffisant : pour leur enlever toute velléité de révolte, leur territoire a été démembré. Sa partie orientale a été donnée aux Voconces, fermes soutiens de Rome depuis plusieurs décennies, sous le nom de petit Vocontium - dont le diocèse de Sisteron et la limite occidentale de l'enclave de Reillanne, d'origine féodale pourtant, devaient offrir un reflet au Moyen Âge…
Dès 46, César s'est occupé de la Gaule Transalpine qu'il a retraversée l'année suivante pour aller défaire en Espagne, à Munda, la dernière armée des partisans de Pompée. C'est à son retour qu'il aurait fondé la Colonia Apta Julia Vulgientium un peu en amont de Perréal, sur une petite île du Calavon qui se scindait en deux bras entre les actuelles porte de Saignon et place de la Bouquerie. Dès 45 les Albiques avaient donc retrouvé une capitale - romaine cette fois. En fait on hésite encore sur le fondateur d'Apt, César lui-même ou Tiberius Claudius Nero, le père du futur empereur Tibère chargé de doter la province de cités nouvelles entre 46 et 44. César qui n’avait guère confiance en ses capacités lui avait en effet assigné cette tâche sans risque. Et c’est à lui que l’on doit la fondation d’Arles, Colonia Julia Paterna Arelate Sextanorum, dès son arrivée en Gaule Transalpine en 469 : les terres de la colonie ont été attribuées aux soldats romains de la VI° légion qui avaient combattu avec César en Cappadoce. Mais rien de tel à Apt où la titulature de la ville (son nom complet), en faisant référence à César, semblait accorder le pardon de celui-ci tout en honorant celle-là - et par-dessus tout le courage et la loyauté de ses habitants qu'il avait vaincus… C'est cela, entre autres, le génie politique.
Comme à Valence, la cité semble en outre avoir été dotée dès l'origine de puissantes murailles qui auraient dessiné un rectangle irrégulier de 8 à 10 hectares sur l'île du Calavon10. Peut-être devait-elle ce privilège à cette situation exceptionnelle. Mais on peut imaginer aussi que la faveur du prince a joué ici, comme ce serait le cas plus tard à Nîmes avec Auguste : par cette marque de confiance, le vainqueur de Massalia aurait pu souhaiter s’attacher la loyauté des Albiques, fidèles à la cité grecque jusqu’à la mort… L'épaisseur des alluvions qui ont recouvert la ville - 4 mètres à 4,50 mètres intra muros, fréquemment 10 mètres et jusqu'à 15 mètres extra muros - interdit néanmoins d'en savoir plus sur ses remparts.

Ce n'est pas en fondant Apta Julia que César a montré en Gaule Transalpine l'étendue de son talent. Mais pour comprendre la portée de son œuvre, il va nous falloir nous égarer un peu dans la structure juridique des cités romaines. Le monde romain en connaissait effectivement plusieurs catégories.
Tout d'abord, un peu en marge de celui-ci, on trouvait des cités, ou des nations, fédérées - alliées à Rome. Seuls dans le Midi les Voconces et Marseille avaient droit à ce titre - même si cette dernière avait perdu toute raison d'en tirer gloire ou espoir.
Au-delà, dans le monde romain lui-même, le terme de cité pouvait recouvrir encore des réalités très variées.
Les plus privilégiées étaient les cités de droit romain, véritables parcelles de Rome semées dans l'empire en pleine gestation. Leurs citoyens étaient de plein droit citoyens de leur cité et de Rome, électeurs et éligibles dans leur ville et à Rome. Comme les Romains eux-mêmes ils bénéficiaient de surcroît d'avantages fiscaux.
En dessous venaient les cités de droit latin. Leurs ressortissants ne bénéficiaient pas des droits politiques des citoyens romains : ils n'étaient ni électeurs ni éligibles à Rome, ce qui leur barrait toute carrière politique dans la haute administration. Mais chaque année les magistrats suprêmes élus dans les cités de droit latin acquéraient automatiquement la citoyenneté romaine, et tout habitant d’une cité de droit latin qui se mariait avec une personne issue d'une cité de droit romain voyait ses enfants jouir de la citoyenneté romaine. De plus, les citoyens de droit latin bénéficiaient des mêmes droits civils que les citoyens romains : ils avaient accès, notamment, à la justice romaine et aux carrières du commerce.
En bas de la classification, on trouvait enfin des cités pérégrines dont les habitants n'avaient de citoyenneté que dans le cadre étroit de leur ville. Il leur était interdit de se livrer directement au commerce (toute opération comptable devant passer par un citoyen latin ou romain), de se marier avec une personne issue d'une cité de droit supérieur (latin ou romain, encore une fois), et leurs actions en justice étaient limitées. Un ressortissant du droit pérégrin ne pouvait normalement espérer accéder à la citoyenneté romaine que par l'enrôlement dans l'armée qui, au terme de vingt-cinq années de service, conférait celle-ci. Du temps de Fonteius les habitants de la Gaule transalpine n'avaient donc pratiquement aucun droit - même s'ils avaient réussi à faire parvenir une requête à Rome. Et c’est certainement pour cela aussi, pour fustiger l’outrecuidance des « barbares », que le vertueux Cicéron a - si bien - défendu Fonteius.
Avant César il n'y avait en Gaule Transalpine qu'une colonie romaine (Narbo-Narbonne, fondée en 118), deux garnisons (Aquae Sextiae-Aix et Tolosa-Toulouse), deux fora ou comptoirs (Forum Voconii aux Blaïs dans la vallée de l'Argens, et Forum Domitii à Montbazin dans l'Hérault) et une ville créée en 72 par Pompée (Lugdunum Convenarum-Saint-Bertrand-de-Comminges).
Avec César, les choses allaient changer. Peut-être parce qu'il avait appris à apprécier certains Gaulois, peut-être parce qu'il était un peu l'héritier des combats que son oncle par alliance, Caius Marius, avait menés de son temps en Italie (avant que le grand homme sombrât dans la folie), peut-être simplement parce qu'il était… César. Avec lui en tout cas, ou à la suite du mouvement qu’il avait initié avant son assassinat, de nombreuses cités de la Provincia allaient accéder au droit latin et quelques-unes au droit romain11. En fait, suprême défi jeté à la face d'un Sénat encore imbu de sa supériorité, César est allé bien plus loin - jusqu'à favoriser l'accession en son sein de quelques dynastes gaulois, qu'un Domitius Ahenobarbus par exemple n'aurait pas honoré d'un regard. Même si le nombre de cités élues est resté faible, même si les sénateurs gaulois étaient raillés à Rome12, ces mesures ont revêtu une importance capitale, parce qu'au sein d'un monde dominé par la loi, elles allaient donner une existence légale à un peuple tout entier. Au fond, lorsque les indigènes adoptaient tel ou tel nom de tribu dont les Grecs ou les Romains avaient bien voulu les gratifier (parce que ce nom les rattachait à l'histoire grecque ou romaine), lorsqu'ils s'enorgueillissaient de ce que le nom d’un grand personnage romain ornât la titulature de leur ville, tel César ou Nero, c'est bien une reconnaissance qu'ils cherchaient. L'intelligence d'un César, c'est d'avoir su discerner les avantages qu'il allait pouvoir en tirer, les fidélités qui allaient se mettre en place…
On peut dire que c'est vraiment à partir de ce moment-là que la Provence, qui par sa culture matérielle et par les modes de vie qu'elle cherchait à reproduire aspirait déjà à être romaine - comme elle avait été tentée auparavant, mais plus superficiellement, plus matériellement, d'être grecque - a commencé vraiment à le devenir.

En 44 cependant, César a été assassiné lors des Ides de Mars. Il allait falloir treize ans à Octave ou Octavien13, le neveu qu'il avait désigné, pour lui succéder au pouvoir.

ROME, PARTOUT.

En 27 enfin, après qu'il eut vaincu son rival Marc Antoine à Actium (31 av. J.-C.) le Sénat a donné à Octave les pleins pouvoirs dans une république restaurée qui n'en avait plus que le nom, et il lui a conféré le titre d'Auguste14 sous lequel il est entré dans l'histoire.
Dès cette même année 27, à l'occasion d'un séjour à Narbonne, Auguste s'est penché sur l'organisation de la Gaule Narbonnaise qui a reçu le statut de province civile en même temps que son nom15. Elle restait gouvernée par un proconsul de rang prétorien nommé par le Sénat.
A l’est, les Alpes-Maritimes, qui du temps de César étaient placées sous l’autorité d’un préfet relevant directement du proconsul (César lui-même), allaient devenir une circonscription militaire en 14 avant J.-C., puis une province militaire en 63 de notre ère. Elles relèveraient toujours directement de l’empereur, mais le préfet allait alors laisser la place à un procurateur.
De nouvelles colonies romaines ou latines ont vu le jour, tandis que leurs aînées prospéraient. Toutes étaient administrées par des magistrats élus par un ordo decurionum, une Curie composée de décurions choisis par leur fortune, sorte de Sénat romain à l'échelle de la cité qui se donnait chaque année des magistrats, duumviri ou quatuorviri selon leur nombre. En dehors du chef-lieu, dans les petites villes ou les districts ruraux, l'administration et la police étaient confiées à des magistrats dépendant des magistrats de ce chef-lieu et assistés de conseils locaux.

Parmi son entourage, un homme a particulièrement travaillé à l'ascension d'Auguste : fidèle, capable, c'est à lui qu'Auguste a dû en grande partie la victoire d'Actium qui l'a amené à la tête de l'Etat romain. Et c'est ce Marcus Vipsanius Agrippa, auquel il a donné sa fille, que l'empereur frais émoulu a chargé de superviser l'aménagement de la Gaule.
A cette époque seuls étaient alors accessibles aux lourds chariots romains les axes les plus importants, la voie Domitienne déjà évoquée et la voie Aurélienne qui reliait Aix, Fréjus, Antibes et Nice à l'Italie, tout en suivant plus ou moins la côte dans sa partie orientale. En plus de la fondation de nouvelles colonies romaines et latines, Agrippa a donc décidé la création d'un réseau de voies principales et secondaires. Immense, ce chantier ne devait être terminé qu'au I° siècle de notre ère par l'empereur Claude (41-54). Mais dès la fin du règne d'Auguste, qui est mort en 14 après J.-C., de nombreuses routes s'étiraient à travers la Narbonnaise.
Ce n’est pas tout. Car il ne suffisait pas de doter la province transalpine de routes. Encore fallait-il leur donner l’infrastructure qui leur permettrait d’accéder à une efficacité… romaine. A l'époque d'Auguste se sont donc également multipliés, le long des voies principales et puis secondaires, des relais aménagés pour la poste impériale : mutationes, tavernes où l'on trouvait des chevaux frais ainsi qu’à boire et à manger, et mansiones véritables auberges offrant en outre le gîte. Sur les grands axes, comme le tronçon de voie Domitienne étudiée en 1962 par G. Barruol et P. Martel16, les mansiones sont en général distantes de 30 à 40 km alors que les mutationes se rencontrent tous les 15 à 20 km : on a donc une alternance mansio-mutatio. En remontant la voie Domitienne, après la mansio de Cabellio-Cavaillon, on trouvait donc la mutatio d’Ad Fines vers Notre-Dame-de-Lumières, une mansio à Apta bien sûr, une mutatio à Catuïaca au sud-ouest de Céreste et enfin une mansio à Alaunium vers Notre-Dame-des-Anges à l'est de Forcalquier.
Contrairement à l'idée que l'on se fait souvent de voies romaines construites selon une technique immuable, les ingénieurs adaptaient largement celle-ci au relief et à la nature du terrain. Certes les gués, les passages étroits à flanc de coteau ou les rampes étaient aménagés. Les gués étaient souvent rehaussés et garnis de pierres creusées d’ornières profondes pour résister à la force du courant lorsque le besoin s’en faisait sentir. On creusait aussi des ornières dans la voie lorsqu’il y avait des rampes à franchir, afin que les chariots ne dérapent pas latéralement et qu’il fût plus facile de les freiner, la roue engagée dans l’ornière risquant moins de passer par-dessus la cale. En dehors de ces aménagements, entre Cabellio et Apta seuls les abords des deux villes étaient pavés : le reste de la voie Domitienne, empierré dans ses assises, était simplement couvert de graviers en surface. Par contre une bretelle de dérivation, empruntant la rive droite du Calavon, permettait déjà d'éviter la ville d'Apt pour continuer directement son chemin vers les Alpes ou la grande plaine rhodanienne.
Quant aux voies secondaires, elles ne se différenciaient guère des pistes ou des chemins pré-romains dont elles reprenaient parfois le tracé… Le pont Julien est un bel ouvrage de quelque 46 mètres de long pour une largeur moyenne de 4 mètres, bâti en dos d'âne, que les ouvertures judicieusement percées dans ses piles ont protégé de la fureur des crues du Calavon. Probablement construit en l'an 3 avant notre ère, il affirme l'existence précoce d'une voie secondaire nord-sud reliant Aix à Carpentras (Carpentorate, aussi appelée Forum Neroni en souvenir du « réorganisateur » de la Gaule transalpine entre 46 et 44)17. A Apt la présence d’une importante nécropole qui s’étire le long du ruisseau de la Marguerite dans le vallon de Rocsalière plaide pour un autre axe transversal : les nécropoles étant toujours disposées le long des routes aux abords des villes romaines, un chemin de quelque importance montait sûrement par là. Il est à noter qu’un autre ensemble de tombes à incinération retrouvées en 1894 aux Tourettes pourrait également indiquer que le chemin médiéval passant par Clermont, le château seigneurial de Buoux (où l’on a cru jadis pouvoir distinguer les substructions d’un fortin gallo-romain) et Mortisson (au pied de l’oppidum des Confines, groupe de tombes) était également déjà utilisé - mais en-dehors des abords immédiats des villes, les tombes ne se trouvaient pas forcément groupées le long de routes, et elles sont à ce titre moins révélatrices de celles-ci. En l’absence d’aménagements marquants, ou parce que ceux-ci se confondent avec d’autres vestiges plus récents, on ne peut faire que des suppositions. La voie venant du vallon de la Marguerite aurait pu traverser le plateau des Claparèdes et passer par Sivergues et Chantebelle en empruntant le tracé du futur camin salié, le chemin du sel du Moyen Âge. Cet itinéraire serait jalonné par un groupe de tombes rupestres situé aux Cros, qui aurait marqué l’emplacement d’un cimetière gallo-romain selon F. Lazard18. Si elles sont bien d’origine gallo-romaine - le modèle est pérenne et se rencontre jusqu’au Moyen Âge - il s’agit néanmoins de tombes à inhumation, plus récentes que celles de Clermont. Depuis les Cros, on peut imaginer en tout cas que la vieille piste pré-romaine sur laquelle veillait le Castelas devait toujours emmener bêtes, gens et marchandises vers la vallée de la Durance. Mais ce n’est pas tout. Une fois parvenu sur le plateau des Claparèdes (à partir de Rocsalière ou des Agnels) un chemin semble avoir rejoint la campagne des Crottes, à l’est du village de Buoux, où l’on a retrouvé des tuiles romaines, des mosaïques, de grandes amphores, ainsi que des tombes à incinération renfermant deux urnes en verre et un vase orné de feuilles de fougères. Un bronze de l’empereur Claude retrouvé à la Brémonde jalonnerait ce chemin. On ne peut exclure que la piste en lacets qui descend de la Brémonde vers les Seguins, même si elle a été reprise plus récemment, était alors déjà utilisée. Mais on le voit, rien n’est sûr. Arrivé en tout cas dans le vallon de l’Aiguebrun, deux possibilités s’offraient au pied du Fort de Buoux : d’une part la piste empruntant le lit du ruisseau, d’autre part un chemin remontant le vallon de Serres et redescendant vers la vallée de la Durance par la « combe » des Cavaliers - le tracé du camin salié encore une fois. L’ancienneté de la première est avérée : c’est de toute évidence pour verrouiller ce passage qu’ont été fortifiés à l’époque pré-romaine les sites des Combettes, de l’Illet, des Confines, de Saint-Pons ou du Fort de la Roche. Mais on a trouvé sur les crêtes, au-dessus du vallon de Serres, une monnaie à l'effigie d'Auguste et d'Agrippa portant au revers le crocodile de Nîmes qui indique que la deuxième a aussi été utilisée.
Quant à la piste venant du pont Julien, que nous avons un peu oubliée, elle pouvait rejoindre le vallon de l’Aiguebrun en passant par le vallon de la Foux et Aurons (vestiges romains) avant de rejoindre le tracé de la piste médiévale en aval du site du château seigneurial de Buoux. Plus accidenté et moins ouvert, l’itinéraire passant par le site de Bonnieux et le vallon de la Combette paraît moins convaincant.
Même incertitude au sud du Luberon : dès cette époque devait également exister une voie joignant Cavaillon à Cadenet, où la vieille piste d'Aix à Apt traversait la Durance non loin du Castellar. Entrecoupée de ruisseaux cédant volontiers la place à d'impétueux torrents en cas d'orage, cette piste qui longeait le petit Luberon se révélait difficile dans sa partie occidentale : pour éviter les caprices de la rivière et de ses affluents, elle devait se glisser derrière les collines vers Valloncourt et Saint-Ferréol et monter à l’assaut des premières pentes par le défilé de la Libaude (en partie taillé de main d’homme) pour atteindre les « craus » des Majorques et de Saint-Phalès. Elle pouvait redescendre ensuite vers les Borrys où l’on a retrouvé les restes de thermes imposants, liés à la présence de la source d’une température quasi-constante de 15 °C. Mais on ne peut dire encore s’il faut rattacher ces thermes à une grande villa ou à un relais de la poste impériale. A priori la cité de Cabellio (Cavaillon) possédant une mansio, le site des Borrys se trouverait trop proche pour en abriter une. Mais il aurait pu encore y avoir là un débarcadère pour les nautes de la Durance. Un bas-relief de Cabrières-d’Aigues, provenant certainement d'un mausolée, perpétuerait leur souvenir : on y voit en effet figuré le halage d'une barque chargée de tonneaux (invention gauloise) tandis qu'en arrière-plan s'alignent des jarres nues ou habillées de vannerie… Il faut néanmoins se montrer assez prudent avec ces nautes. Leur existence a surtout été accréditée par la présence de ports sur la Durance au Moyen Âge. Or même si on sait que le flottage était pratiqué en 112919, en 1490 le terme de « port » ne désignait à Mallemort que le bac qui permettait de franchir la rivière. L’existence d’un trafic sur la Durance à l’époque romaine reste donc sujette à caution, la figuration d’une scène de halage ne pouvant pas vraiment servir de preuve dans la mesure où l’on a, à quelques kilomètres de là, au Viély à Cucuron, la représentation d’un navire de haute mer sur une fresque d’époque romaine : la rivière évoquée ici pourrait donc être n’importe quel cours d’eau - Rhône, Garonne, ou Pô - tout aussi bien que la Durance…
Au-delà des terrasses alluviales de Puget la piste méridionale devient plus diffuse encore : le pays est plus ouvert, aussi les itinéraires qu’elle pouvait emprunter sont plus nombreux. Sans doute y avait-il plusieurs chemins parallèles entre Lauris et (ou Sainte-Tulle). Le mausolée du quartier de Pourrière à Cucuron pourrait jalonner l’un d’entre eux. Au Moyen Âge, l'un des plus importantes passait par le site du Castelas (à 700 mètres environ au sud-est du village de Saint-Martin-de-la-Brasque) où l'on trouvait un péage en 1253 - de même d’ailleurs qu’à Vitrolles pour la traversée du Luberon. Il faut toutefois se méfier des amalgames trop faciles entre deux époques très différentes, tant dans leurs structures politiques que dans les conditions naturelles qu’elles ont connues. A l’époque romaine il ne faut pas négliger les abords de la chapelle Notre-Dame-des-Vérunes à Cadenet : ils ont livré d’importants vestiges que l’on a jadis rattachés à une mutatio. Comme aux Borrys le doute subsiste cependant entre un tel relais et une villa.
Envahi par une végétation touffue, le lit de la Durance - qui vagabondait, au gré des crues, sur tout le fond de la vallée - ne semble donc pas avoir été fréquenté autrement que par les hypothétiques nautes, et de loin en loin par des utriculaires. Ces derniers, qui opéraient sur des radeaux supportés par des outres remplies de paille, étaient les passeurs officiels de la Durance à Cavaillon, où l'impétuosité de la rivière interdisait de jeter un pont. Une inscription retrouvée près de cette ville a conservé le souvenir de leur organisation :

COLL(EGIO) VTRI(CVLARIORVM) CAB(ELLIENSIS)
L(VCIVS) VALER(IVS) SVCC(ESSVS)

« Au collège des utriculaires de Cavaillon, Lucius Valerius Successus ».

Dans le dernier quart du I° siècle av. J.-C. et les premières années du I° siècle après, le processus de romanisation de la Provence s'est accéléré. La circulation s'est intensifiée, la culture romaine - et les Romains eux-mêmes - se sont dispersés plus largement dans l'arrière-pays.
Vitrines de la romanité, les villes ont commencé à se doter de fora20 et de monuments grandioses : Maison Carrée de Nîmes, Tour Magne « rhabillée » en appareil romain, ou grands temples de Glanum dédiés comme la Maison Carrée aux fils d'Agrippa20. Même dans les villes plus petites que Nîmes, ou moins hellénisées que Glanum (Glanon du temps des Grecs), le mouvement a dû être sensible. A Apt le forum, les boutiques qui le bordaient et, sous l’actuelle cathédrale, la basilique civile (réunissant le centre des affaires, un prétoire où régnait la Lex Romana et une salle des assemblées où siégeait sur le modèle du Sénat romain l’ordo decurionum de la cité) pourraient dater de cette époque : ils sont en tout cas très anciens.
Autour des villes, et parfois fort loin de celles-ci, la campagne aussi s'est parée de monuments altiers qui ont imprimé l'empreinte de Rome. En 6 avant J.-C., à la Turbie au-dessus de Monaco, Auguste a fait élever un trophée, monument en forme de tour sur lequel s’étalait la liste de toutes les tribus vaincues quelques années auparavant, lors de la pacification des Alpes-Maritimes22. C’est un symbole - de la puissance militaire de Rome encore une fois. Mais ce n’était déjà plus, peut-être, le plus marquant : dès l'an 19 (avant notre ère) le Pont du Gard avait jeté à la face du monde indigène l’exemple de la remarquable technicité des Romains… Sans atteindre la grandeur écrasante de ce monument, des ouvrages d’art ont fleuri un peu partout. Bien que la ville antique d’Apt pût être facilement alimentée par des puits, de nombreux témoignages, déjà anciens pour la plupart, attestent du captage des sources que l’on trouvait tout autour de la ville et de divers aménagements destinés à y amener une eau plus pure que celle de ces puits, qui aurait pu être polluée ici ou là par les égouts. Au nord de la ville antique, sous l’actuelle chapelle Saint-Michel, une source semble avoir été captée dès l’Antiquité : les restes d’un aqueduc y ont été mis au jour en 1696 en même temps qu’une inscription aux Nymphes. A l’est, c’est au quartier de la Madeleine, que l’on a découvert à la fin du XVIII° siècle les vestiges d’un aqueduc romain qui descendait de Saignon. Au quartier du Clos, on a trouvé en 1854 les restes d’un troisième aqueduc qui amenait l’eau depuis le vallon de Rocsalière (où se trouvait une source citée cinq fois au X° siècle dans le cartulaire d’Apt) en direction du centre de la ville antique. Rémerville au XVII° siècle le connaissait déjà. Plus récemment enfin le tronçon d’un autre aqueduc romain, de direction nord-sud également, a été retrouvé en dessous du cimetière Saint-Joseph, sur la rive droite du ruisseau de la Marguerite. Il semble qu’il aboutissait à une fontaine située près du confluent de la Marguerite et du Calavon, connue au Moyen Âge sous le vocable de Font du Loup. Vraisemblablement tous ces ouvrages d’art ne dataient pas de l’époque d’Auguste, mais il est certain que la colonie a dû être dotée très tôt de l’infrastructure nécessaire à l’approvisionnement en eau d’une ville romaine : une partie au moins d’entre eux doit donc être très ancienne.
Sans doute l’exploitation de l’eau ne s’arrêtait-elle pas là : les Romains connaissaient sa force et savaient l’utiliser au mieux. Et même si elles ne pouvaient rivaliser avec le gigantisme des installations de Barbegal près d’Arles (qui allaient aligner sur 60 mètres de long au début du III° siècle une batterie de seize moulins groupés par deux) on peut imaginer qu’ici ou là de petites chutes ont été aménagées et équipées de roues destinées à mouvoir à moindre effort de lourdes meules. C’était peut-être là l’une des fonctions du petit aqueduc qui a été reconnu à Maupas, derrière Lauris, et dont la présence paraît assez incongrue. Mais comme on ne sait rien des installations situées en aval il reste difficile d’en juger.

LE CULTE IMPÉRIAL ET LES DIVINITÉS INDIGÈNES.

Venu d'Orient, où il a connu des manifestations dès le règne d'Auguste, un culte impérial allait bientôt gagner tout l'empire après les fêtes de Gythion en Grèce (17 apr. J.-C.) qui l'ont en quelque sorte inauguré officiellement. En fait il ne s'agissait que d'un acte politique d'allégeance à l'empereur et à Rome : au départ ce culte s'est d'ailleurs confondu en Orient avec celui de la Dea Romana, la déesse romaine. Peu à peu son importance politique a grandi avec la mégalomanie des empereurs. Et c'est parce que les premiers chrétiens (pour n’adorer qu'un seul Dieu) allaient refuser de s'y soumettre, qu'ils seraient persécutés…
A Apt l’épigraphie a attesté la pratique du culte impérial. Son temple aurait pu s’élever sur le forum : en 1937-38 l’aménagement d’un marché couvert sur la place J. Jaurès a fugitivement révélé la présence d’un pilier ou d’un angle appareillé ainsi que d’un mur en petit appareil régulier qui aurait été plaqué de marbre. On a cependant envisagé également de rattacher ces vestiges très fragmentaires à un Capitole (ensemble de trois temples dédiés à Jupiter, Junon et Minerve). Il faudrait alors les mettre en liaison avec des salles qui bordent au sud le decumanus maximus et qui auraient constitué son sous-sol au lieu des boutiques que l’on avait reconnues là. Mais ceci paraît beaucoup plus aléatoire car la présence d’un Capitole à Apt n’est attestée que par une vie de saint Auspice (premier évêque d’Apt dont on n’est pas sûr qu’il ait vraiment existé) écrite par l’évêque Alfant d’Agolt (d’Agoult) dans le troisième quart du XI° siècle…

S’ils ont tenu à imposer un culte impérial, très politique, les Romains n'ont pas cherché par ailleurs à faire table rase du passé, ni des croyances des indigènes.
Au pied du mont Cavalier à Nîmes, ou encore à Glanum, ils ont respecté les vieux sanctuaires des eaux.
Cela pourrait être également le cas à Saint-Pierre-de-Bagnols au Villars. Situé au milieu d’un petit cirque naturel formant de nombreux abris sous roche qui offrent sous certains angles le curieux aspect d’un visage aux orbites enfoncées, à l’entrée de gorges étroites qui s’enfoncent dans les Monts de Vaucluse, la modeste chapelle romane est en effet bâtie sur un petit temple gallo-romain (fanum) qui a pu recouvrir un culte des eaux pré-romain. On y a seulement retrouvé des fragments de dédicaces à Jupiter et à Sylvain, mais le nom du hameau de Fumeyrasse situé un peu en aval (qui s’applique en langue d’oc aux résurgences ou aux eaux bouillonnantes) pourrait indiquer qu’il y aurait eu là une source importante aujourd’hui tarie. Curieusement un culte chrétien semble avoir conservé le souvenir paradoxal de cette source perdue : jusqu’au XVIII° siècle on s’y rendait pour implorer la pluie en temps de grande sécheresse.
Il n’est pas exclu non plus qu’il y ait eu un sanctuaire des eaux à Carluc, où l’église Saint-Jean-Baptiste a été construite juste au-dessus d’une source. Toutefois les aménagements médiévaux, qui n’ont rien laissé subsister là non plus d’un éventuel établissement paléo-chrétien, ont dû en effacer les traces.
De l’autre côté du Luberon, à Cadenet, dans le vallon du Laval, deux dédicaces ont révélé le dieu, Lanovalus, qui devait donner son nom au ruisseau auquel il était associé. Même si l'on n'a pas ici de sanctuaire comme à Nîmes ou à Glanum, la racine préromaine du nom (Lan-) ne fait aucun doute.

Il n'y a pas que les cultes des eaux qui ont alors survécu - et même prospéré. A Cadenet toujours, mais cette fois-ci au-dessus du vallon du Laval, le sanctuaire de Dexiva au Castellar a été fréquenté du III° siècle avant J.-C. jusqu’au III° siècle de notre ère. On y a retrouvé plus d'un millier de monnaies massaliotes et gallo-romaines agglomérées par l'incendie qui a accompagné sa destruction. Dexiva, la divinité éponyme des Dexivates qui occupaient le pays d’Aigues, nous est connue par diverses inscriptions assez tardives, dont l'une fait également référence aux Caudellenses habitants de Caudellum-Cadenet - sans que l'on puisse toutefois savoir précisément si ce dernier nom s’appliquait alors au Castellar, ou bien déjà au vallon du Laval où l'habitat s'est développé à partir du I° siècle.
Au nord du Luberon, un autel à Albiorix se dressait à Saint-Saturnin-lès-Apt où l'on a également découvert un monument dédié à un dieu Obion - tandis qu'à Viens la découverte d'une inscription mentionnant Bergonia a permis d'évoquer encore Albion et Bergion, les deux géants ligures qui s'étaient opposés dans la Crau à Héraclès à son retour du jardin des Hespérides…
Et dans le Luberon lui-même, alors ? Une nouvelle fois, c'est vers Buoux qu'il nous faut nous tourner pour découvrir une dédicace à un dieu indigène, Vintur, que l'on aurait retrouvée au château en 1700 :

VINTVRI VSLM
M VIBIVS P

ou

VINTVRI V(OTVM) S(OLVIT) L(IBENS) M(ERITO)
M(ARCVS) VIBIVS P(RISCVS)

« A Vintur, avec reconnaissance, en accomplissement de son vœu,
Marcus Vibius Priscus » 23

Cette divinité est également connue par une autre inscription, portant cette fois-ci le nom de Ventur, à Mirabel-aux-Baronnies près de Nyons. On a avancé jadis que ce pourrait être là l'origine du nom Ventoux24 : en effet les radicaux préceltiques Vint- ou Vent- se rattacheraient à la montagne25. Le second pouvait évoquer de surcroît pour les Romains le vent fou, notre mistral, qui balayait déjà son sommet - à moins qu'il ne fût une altération romaine de Vint- faisant référence au vent qui fouettait les montagnes provençales…

En fait non seulement les Romains ont respecté les vieux cultes indigènes, mais il semble même qu'ils aient, dans quelques cas, favorisé le développement de certains d'entre eux - spécialement ceux il est vrai qui associaient une divinité locale à un dieu romain.
Parmi ces derniers, Mars a occupé une place privilégiée auprès de peuples guerriers et… vaincus - peut-être parce qu’en reconnaissant la suprématie du dieu des vainqueurs, ils acceptaient plus facilement une défaite qui ne ternissait pas leur bravoure mais relevait des dieux seuls : fatum, déjà…

Albiorix est l’un des dieux indigènes fréquemment associés à Mars. Nous l’avons déjà rencontré à Saint-Saturnin-lès-Apt, mais il est aussi connu par des inscriptions gallo-romaines à Sablet ou à Salice d'Ulzio (Saulces d'Ulce) sur le versant italien du mont Genèvre où il avait un grand sanctuaire. Il semble avoir été une divinité de la montagne et un protecteur des voyages. On peut s’étonner de le trouver à Saint-Saturnin-lès-Apt, relativement à l’écart de la voie Domitienne et finalement assez loin de la montagne. Il ne faut jamais oublier pourtant que les géographies qui ont eu cours dans le passé n’étaient pas exactement les nôtres. Et celles-ci ont souvent placé les limites des Alpes aux premiers reliefs : tandis qu’au Moyen Âge un petit castrum au nom évocateur d’Alpester a connu une brève existence entre Gignac et Caseneuve, de nos jours encore Aubenas-les-Alpes conserve un lointain souvenir de cette réalité.
C’est donc à Albiorix que l’on a été tenté jadis d’attribuer en premier lieu le grand sanctuaire qui s’est développé au Chastellard de Lardiers à partir de la première moitié du I° siècle de notre ère - à la suite semble-t-il de l’abandon de l’habitat, au profit des grands domaines installés dans la vallée du Largue. Albiorix en effet aurait pu trouver sa place dans ces Alpes, au-dessus de la voie Domitienne qui reliait la basse vallée du Rhône à l'Italie du Nord, et au-dessus encore du vieil itinéraire traversant la montagne de Lure au col de Saint-Vincent. On aurait également pu faire d’Albiorix une divinité tutélaire des Albiques, comme Dexiva pour les Dexivates du pays d’Aigues : dans la zone de cette étude l’importance du sanctuaire du Chastellard ne saurait en effet trouver d’équivalent qu’au Castellar de Cadenet, voué comme on l’a vu à cette divinité. Mais aucun lien particulier ne semble pouvoir être établi entre Albiorix et les Albiques en dehors du radical Alb-, proche parent de Alp-, qui reflèterait le caractère montagnard de ces derniers. Et il semble que le sanctuaire du Chastellard ait été dédié à plusieurs dieux, et notamment Belado ou Beladon - une divinité locale attestée dans la région, entre autres à La Tour-d’Aigues où elle est également associée à Mars sur une inscription (Mars Beladonus).

La vocation de l’ensemble du Chastellard nous échappe donc. Mais pas son importance. Perché sur une éminence à près de 1000 mètres d'altitude, au cœur d'un enclos de 8 hectares délimité par la vieille muraille de l'oppidum qui a pu jouer alors un rôle d'enceinte sacrée, le sanctuaire était constitué d'une chambre carrée, de 6 mètres de côté, isolée au milieu d'une cour intérieure entourée elle-même d'une galerie couverte de 25 mètres de côté et 3 mètres de largeur. A peu de distance se dressaient un grand portique (32 x 4,70 m), de petits oratoires et des dépendances.
On accédait au sanctuaire par une longue voie sacrée, jalonnée de niches à offrandes : entre le I° et le IV° siècle après J.-C., le Chastellard a recueilli plus de 200.000 lampes votives en terre cuite, quelque 15.000 plaquettes percées et anneaux en bronze, d'innombrables fragments de marbre destinés à être brûlés pour les dieux, au moins 500 monnaies, des objets en verre, en or et en argent26… et il ne s’agit là que les témoins de la ferveur populaire qui ont été retrouvés - sans doute étaient-ils bien plus nombreux !

UNE AUTRE ITALIE.

La tolérance affichée par Rome à l’égard des peuples soumis a trouvé d’autres champs où s’appliquer. Le latin, ainsi, s'est très vite imposé comme la seule langue noble. Mais au II° siècle de notre ère, Irénée, l’évêque de Lyon, vivant au milieu de Gaulois, a confié dans sa préface à une « Réfutation de la fausse gnose » qu'il avait dû encore apprendre leur langue « barbare »… Langue officielle, langue vernaculaire - encore une fois.
Conjuguée à la Pax Romana, la paix de Rome, garantie par ses légions, c'est certainement cette politique, favorisant l’intégration tout en faisant place à certains traits de la culture indigène, qui a permis à la romanisation de s’effectuer aussi rapidement et aussi profondément, jusque dans les campagnes.
On ne doit pas pour autant ignorer les autres missions des troupes romaines, qui ont souvent évincé les propriétaires historiques du sol pour faire place aux colons romains. Car il ne faut pas se leurrer : la romanisation a surtout été profitable aux riches ressortissants des cités de droit romain ou latin qui ont pu faire des affaires, ainsi qu’à leurs clients aisés, les maîtres des cités pérégrines - aux Romains et aux dynastes indigènes, donc…

Par-dessus tout, pourtant, il y avait à présent une loi. Pour ceux qui détenaient un pouvoir que Rome pouvait utiliser pour asseoir son emprise, elle était un peu plus généreuse. Au menu peuple laborieux elle ne garantissait pas grand-chose - guère plus qu’aux esclaves, et parfois même moins. Mais il y avait une loi, les magistrats chargés de la faire appliquer répondaient de son respect devant Rome, et on pouvait espérer bénéficier un jour de sa protection… Imparfaite sans aucun doute, injuste souvent, mais il y avait une loi. Et le petit peuple ligure (qui n'était finalement pas mieux traité quand il était envoyé par ses maîtres pré-romains trimer sur les terres d'un Charmolaos) a pu finalement, lui aussi, y trouver son compte - pourvu qu’il apprît à se ranger sous la bannière d’un patron, qu’il fût romain ou indigène.

Un siècle après l'installation des colonies césariennes en Transalpine, la transformation de la région était déjà si complète que Pline a pu affirmer que, plus qu'une province, la Narbonnaise était devenue une autre Italie…

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