Histoire du Luberon Jean Méhu
Logo de Jean Méhu

LA TÈNE OU LE DEUXIÈME ÂGE DU FER.

Dès l'aube du V° siècle avant notre ère de profonds bouleversements allaient cependant affecter les grands axes du commerce continental des Grecs, et perturber gravement celui-ci.

L’AVÈNEMENT DES CELTES : UNE ÉVOLUTION GÉNÉRALE

A l'origine de ces troubles il faut placer l'avènement d'un monde nouveau, que l'on qualifie généralement de celtique.
En fait le terme est assez trompeur, car il s'entend à deux niveaux différents : le premier désigne une forme de société connue depuis l’âge du Bronze moyen entre l'Alsace et la forêt de Bohême, le second une population soupçonnée d'avoir peuplé cette zone depuis cette époque.

Voyons d'abord la société. Dès le plein âge du bronze une culture originale a donc vu le jour en Europe moyenne. Comme elle plaçait les restes de ses défunts sous des tertres de pierres et de terre, on l'a appelée civilisation des Tumulus.
Elle faisait la part belle à la richesse matérielle - peut-être par goût, peut-être parce qu'elle comptait dans ses rangs d'habiles artisans, peut-être enfin parce qu'elle avait été précocement en contact avec le monde égéen susceptible de la fournir en produits d'exception. Très tôt en effet, l'axe Danube-Rhin a ouvert l'Europe moyenne aux Mycéniens à la recherche de l'ambre et de l'étain : on a vu plus haut que le périple de Jason, sous prétexte d'épopée, a relaté une partie de leurs aventures1.
Les tertres funéraires de la civilisation des Tumulus ont révélé l'existence de « princes » annonçant ceux du monde hallstattien. Le défunt était en effet parfois entouré d'un mobilier d'exception - un peu comme à Vix, mais quelque dix siècles plus tôt ! Les guerriers, qui étaient ensevelis avec leurs armes, y avaient également un statut particulier.
Au total cette civilisation des Tumulus a donc brossé les grands traits de la forme de société qui devait finir par régner sur toute l'Europe occidentale.
Perpétué par certains groupes des Champs d'Urnes à travers les siècles du Bronze final, c'est ce modèle que l'on a vu s'épanouir dans l'Est de la France aux VII° et VI° siècles avec l'apparition de véritables familles princières - à Vix, notamment.
A partir du V° siècle, le phénomène s'est renforcé, en même temps qu'il s'est généralisé : à terme allait se dessiner un monde plus cloisonné, dont les potentats locaux se jalouseraient âprement la moindre partie.
Pour une part ce processus peut être imputé à un besoin croissant d'espace. Celui-ci peut refléter une croissance démographique, ou encore la nécessité pour une population à peu près inchangée de disposer de terroirs plus étendus parce que l’évolution des conditions naturelles a fait baisser les rendements. Ainsi, l’origine climatique d’une crise de subsistance ne peut pas être écartée a priori. A ce titre il ne faut jamais perdre de vue que les effets d'un même phénomène climatique sont toujours très diversement ressentis : ainsi l'amélioration observée au Bronze final sur notre arc côtier s'est traduite dans les Alpes par la séquence glaciaire de Göschenen I qui constitue bel et bien, là, une péjoration. Mais selon les classiques, c'est d'abord le manque d'espace qui a motivé la plupart des grands mouvements que l'Antiquité a connus : les migrations celtiques sur lesquelles nous allons nous attarder n'ont pas échappé à la règle2, même si leur ampleur a parfois été exagérée.
Pour une autre part cependant, partout dans les zones qu'ils fréquentaient, les richesses dispensées par les Grecs ou leurs relais barbares ont contribué à exacerber la soif de pouvoir de certains chefs de tribu. Ainsi la chasse aux esclaves et la razzia se sont généralisées et ont dû forger un climat de grande insécurité : celle-ci a renforcé le pouvoir des maîtres de la guerre - et le char de combat a bientôt supplanté le simple char d'apparat.
C'est à l’époque de ce changement, au début du V° siècle, que l’on situe le plus couramment l’arrivée ou le renforcement des Celtes en Europe occidentale - et ceci introduit la question de la population.

Quelle que soit son importance un modèle de société ne peut en effet suffire pour définir un peuple : il y faut aussi une langue - et de celle-ci on ne sait rien, en l'absence de trace écrite.
Fixer les limites originelles des Celtes s’avère donc assez difficile, tant géographiquement que chronologiquement : les profonds bouleversements qui ont modifié le commerce continental des Grecs dès l’aube du V° siècle ont souvent été mis en relation avec l’arrivée de Celtes considérés comme belliqueux. Mais on ne peut exclure, comme nous venons de le voir, qu’il s’agisse là d’une évolution interne des sociétés du premier âge du fer, par simple contraction de l’espace disponible…
En fait les premières mentions de noms de tribus ou de dynastes à consonance celtique sont celles, tardives, des géographes classiques.

Même alors, cependant, il faut faire preuve de prudence et traiter chaque cas séparément - car il n'est pas sûr que le nom donné à une peuplade soit toujours celui que cette peuplade se donnait originellement elle-même, ni même que le nom donné à une peuplade par les historiens antiques (parlant d’une époque qui appartenait déjà pour eux au passé) soit bien le nom qu’on lui donnait à cette époque.
On ne le dira jamais assez, il y a eu souvent dans l'Antiquité emploi et réemploi de certains noms de tribus ou de héros barbares, attribués par des découvreurs ou des explorateurs peu soucieux de précision linguistique - ou pour qui les barbares, au fond, c'était tout un… Le souci de ces hommes concernait d’abord les traits ethniques des tribus, ou les caractères topographiques de leur territoire susceptibles de leur fournir des repères. Le nom donné à une tribu était donc avant tout révélateur de certaines caractéristiques, par référence à un mythe ou une légende, voire un détail bien réel. Et les géographes antiques n’ont fait souvent que reprendre les listes de noms de tribus que marins ou voyageurs se récitaient pour savoir ce qu’ils allaient trouver.
L’enracinement dans la tradition de noms parfois assez surprenants traduit finalement en premier lieu la suprématie au regard des siècles de ceux qui maîtrisaient l’écriture - c’est-à-dire très naturellement la suprématie de ceux qui étaient capables de laisser des traces durables.
L’appropriation de ces noms par les indigènes est plus subtile. On peut supposer qu’il y a eu là une sorte de flatterie de cour de la part des dynastes envers les dispensateurs des marques de prestige qui contribuaient à les distinguer de leurs sujets, ou encore que ces noms étaient garants pour eux d'une reconnaissance de la part des Grecs ou plus tard des Romains dont ils usurpaient ainsi un peu de l’histoire, fût-elle empreinte de légende… Tout simplement cela leur a permis de prendre place, d’exister, dans le monde des puissants, des vainqueurs, des maîtres. On verra de même les indigènes accoler le nom d’une divinité romaine à celui de leurs vieilles divinités tutélaires. C'est là ce que l’on nomme une acculturation.
Concrètement on a vu plus haut le cas des Ligures, baptisés par les Grecs d'après une peuplade sauvage d'Asie Mineure.
Au deuxième âge du fer, on pourrait multiplier les exemples, tirés de l'Orient barbare ou de l'Histoire gréco-romaine et destinés comme nous l'avons vu à définir pour les voyageurs les caractères de telle ou telle tribu. Les Vénètes du Morbihan, ainsi, ont sans doute été gratifiés de ce nom parce qu’ils occupaient un golfe bas et marécageux qui servait de plate-forme pour le trafic de l’étain - exactement comme les Vénètes de… Vénétie, en Italie ! Et les Tectosages de Toulouse n'ont dû le leur, selon toute vraisemblance, qu'à la fabuleuse richesse en or qui était leur caractéristique fondamentale aux yeux cupides des Romains : elle évoquait la tribu, devenue légendaire, qui avait pillé Delphes en 279 avant J.-C. et s'était emparée de tous ses trésors. Il serait donc vain de chercher par quel itinéraire une branche de la tribu celtique qui s'est perdue sur les plateaux d'Asie Mineure aurait émigré vers l'Occident ou comment un rameau des Volques du Languedoc s’en serait allé piller Delphes. On l'a fait, pourtant - et très sérieusement encore…
Mais on peut trouver une excuse à cette démarche : c'est l'ampleur des migrations celtiques ! Car si certaines d'entre elles sont totalement imaginaires, d'autres sont au contraire bien réelles : Delphes a réellement été pillée dans le premier quart du III° siècle avant notre ère par une tribu de Celtes venue de l'Europe centrale, et on les a appelés, ou bien ils s’appelaient eux-mêmes - qui le saura jamais ? - Tectosages.

... ET SA TRADUCTION RÉGIONALE.

Dès l'aube du deuxième âge du fer, voire la fin de la période de Hallstatt, des tribus issues d’Europe Centrale se sont effectivement répandues à travers toute l’Europe - en direction de l'est (vers les Balkans et la Grèce), du sud (vers l'Italie), ou encore de l'ouest vers le territoire qui deviendrait un jour pour les Romains la Gaule transalpine.
Parfois ces mouvements ont été massifs et ont donné lieu à des vagues irrépressibles : prise de Rome en 385, de Delphes en 279 avant notre ère, les deux fois par un chef dénommé ici Brennus, et là… Brennos.
Mais d’autres fois ils sont restés très limités et suffisamment étalés dans le temps pour que l’apport celtique se fonde dans les populations locales. C’est ce qui s’est passé dans notre région où la permanence de la culture matérielle offre un bon témoin de la continuité du peuplement.

En fait, comme on l’a vu un peu plus haut, les sociétés archaïques du Bronze final et du premier âge du fer ont évolué partout en Europe occidentale dans une même direction - celle qu’avait prise de très longue date la société proto-celtique, ou la société peuplant la zone dont on pense que les Celtes étaient originaires.
Les aventuriers celtes qui se sont lancés à la conquête du monde ont donc trouvé un univers à leur mesure, sinon véritablement fait pour eux.
Seigneurs de la guerre, chefs de bandes, condottieri avant l’heure, comme on voudra, ils ont pu se mêler dans notre région aux aristocraties guerrières des peuplades ligures parmi lesquelles ils s'installaient, parfois peut-être se tailler leur propre domaine au fil de l’épée lorsque l’occupation du sol était assez lâche pour le permettre. Souvent les roitelets ligures n’ont pas dû avoir le choix : quand un de leurs rivaux avait accueilli un tel renfort, il devait être bien difficile de refuser l’aide qui s’offrait par ailleurs…
Comme pour Protis le Grec le mariage a dû tenir une place prépondérante dans le processus d’enracinement des nouveaux-venus : c'est pourquoi on allait trouver en Provence au terme du deuxième âge du fer, à la veille de la conquête romaine, des tribus celto-ligures. Celles-ci étaient encore peuplées en majorité de Ligures. Mais leurs princes ou les seigneurs de la guerre qui régnaient sur elles étaient de souches mêlées celte et ligure, et comme leurs pères ils avaient des noms à consonance celtique : ils nous sont connus (directement cette fois-ci et non pas à travers les écrits des auteurs classiques) par des inscriptions indigènes, gallo-grecques à partir de la fin du III° siècle et plus tard gallo-romaines.
Dès ses débuts cependant, l’Histoire fondée sur l’écrit, fût-il celui d’un graffiti, a été politique et économique - et ce aussi bien en Méditerranée occidentale qu’en Crète près de deux millénaires plus tôt. Il n’y a donc pas que des dynastes dont les inscriptions révèlent l’origine celte au III° siècle : il y a aussi des artisans qui s’étaient installés ici à la suite et sous la protection des aventuriers venus tenter leur chance dans la région - et d’abord les détenteurs de techniques évoluées dans le domaine de la métallurgie du fer, armement oblige. Quelles que soient les réticences et les fiertés de part et d’autre, de nombreux métissages avaient eu le temps de se réaliser au II° siècle où ces inscriptions indigènes sont les plus nombreuses.

Mais d’où venaient les tribus celto-ligures ? Comment est-on passé de la structure très atomisée des chefferies, qui semblait encore prévaloir au premier âge du fer, à de véritables entités politiques régionales ?
Le processus a dû commencer avec l’affirmation par certaines peuplades d’une suzeraineté sur leurs voisines - en partie à la suite du rétrécissement de l’espace disponible du fait d’une augmentation régulière de la population depuis le premier âge du fer, et assez souvent grâce à l’aide de mercenaires ou de chefs de guerre celtes.
Des pouvoirs supra-locaux, sinon encore régionaux, ont donc peu à peu émergé : mais parce qu'ils étaient nés eux-mêmes de la guerre et de la rapine, on peut imaginer qu’ils ont dû se révéler peu capables ou peu soucieux d'endiguer les conflits. Bien au rebours, comme plus tard les seigneurs féodaux, les maîtres de ces nouvelles entités politiques devaient tirer leur prestige et leur pouvoir de l’insécurité. Plus elle était grande, plus les faibles étaient faibles. Plus ils avaient besoin de protection, et plus ils étaient prêts à offrir une part substantielle de leurs biens et jusqu’à leur liberté pour obtenir celle-ci - ou la promesse de celle-ci : car plus ils donnaient de pouvoir à ceux qui les défendaient, plus ils leur offraient la faculté d’aller s’en prendre aux peuplades voisines - et plus ils accordaient alors, indirectement, les moyens aux chefs de guerre de ces peuplades de venir à leur tour, selon la même logique, les attaquer… Cercle vicieux.
Le pouvoir des dynastes s’alimentait donc lui-même à tous les niveaux et croissait sans cesse, de raid en coup de main, dans un contexte général de razzia et de chasse aux esclaves : rien d’étonnant si c'est dans le Midi l'époque où l'oppidum, site perché protégé par une enceinte, véritable citadelle parfois, s'est imposé avec une telle régularité que l'on a pu parler de civilisation des oppida.
Tandis que le territoire des peuplades les plus fortes s’élargissait, la distance s’est creusée peu à peu entre les populations et leurs chefs occupés à devenir de véritables maîtres. En contrepoint on comprend peut-être comment quelques poignées de mercenaires ont réussi à prendre le pouvoir - parce que celui-ci était de plus en plus détaché de la masse de la population, et le groupe à circonvenir de plus en plus réduit.
En outre, au fur et à mesure que les tribus se formaient selon le modèle que nous venons d’entrevoir, les chefs de guerre des peuplades victorieuses (appelés à fournir à terme ses premiers rois au pays) ont probablement installé dans les territoires vaincus de nouveaux chefs, dépendant d’eux et chargés de leur garder leurs conquêtes - exactement comme au Moyen Âge, mais le schéma est universel… Pour conforter la légitimité qu’ils devaient aux armes et à la faveur de leurs chefs, étrangers comme eux, ces vassaux ont dû naturellement prendre épouse parmi les anciennes lignées dominantes des peuplades vaincues : ceci explique assez bien la propagation des Celtes à tous les niveaux de l’aristocratie indigène.

Dans ce contexte, rien d’étonnant si les noms des structures politiques émergeant en Provence entre le V° et le III° siècles étaient pour la plupart, comme ceux de leurs dynastes, à consonance celtique.
D’une part les divinités tutélaires des peuplades indigènes appelées à devenir dominantes ont pu être « celtisées » par les nouveaux maîtres pour donner leur nom aux tribus naissantes - ou bien encore des divinités celtiques destinées à fournir les divinités tutélaires de ces tribus ont été importées : très souvent dans l’Histoire les peuples soumis ont ainsi adopté les dieux de leurs nouveaux maîtres - et tout d’abord parce qu’ils avaient su leur accorder la suprématie.
D’autre part les Grecs et surtout les auteurs de l’époque romaine ont bien perçu le caractère celte des dynastes. Lorsqu’ils ont baptisé arbitrairement les tribus qu’ils rencontraient à l’aide de critères « historiques » ou géographiques, ils leur ont donc souvent donné des noms celtiques, comme aux Tectosages de Toulouse.

Tout ceci cependant n’éclaire en rien le moment auquel les mouvements d’infiltration celtique ont pu débuter ou prendre une certaine ampleur dans la région.
Lorsqu’elle s’est répandue, à la fin du III° siècle, l’écriture était « gallo-grecque » : si le support en était l’alphabet grec, la langue était celtique. Ceci fournit ce que l’on appelle un terminus ante quem, une limite basse. Mais à quelle époque faut-il situer le début - le terminus post quem, comme disent les érudits - de la celtisation ?
Une remarque s’impose en marge du débat : on ne sait pas si toute la population parlait la langue que reflètent ces graffitis, ou si n’était concernée que la frange de celle-ci qui avait accès à l’écriture, les dynastes et quelques artisans. On serait tenté cependant, compte tenu de la faible propagation du matériel celtique dans le mobilier, céramique notamment, de pencher pour cette dernière hypothèse, celle finalement d’une langue « officielle ».
Il est certain que l’infiltration des Celtes a pu s’amorcer relativement tôt. On a coutume de relever que la première mention d’un nom de « tribu celtique » dans la région se rattache à la fondation de Marseille en 600 avant notre ère. Il s’agit du peuple même de la jeune Gyptis, les Ségobriges. Mais la tradition demeure ici sujette à caution : elle date en effet de Justin (II° siècle de notre ère) - et il se peut fort bien que l'auteur ait simplement voulu préciser par là une région ou un lieu en faisant référence à une réalité plus tardive, exactement comme nous parlons ici de Marseille, de Luberon ou de Provence.
Tite-Live pour sa part (deuxième moitié du I° s. av. J.-C., début du I° siècle de notre ère) situait la mise en marche des Celtes au temps des Tarquins à Rome et de l’installation des Phocéens sur les rives du Lacydon. La date a cependant été considérée comme trop précoce par de nombreux auteurs3. En fait il semble assez difficile d’imaginer que des Celtes aient réussi à s’assurer le pouvoir sur une tribu ligure dès cette époque : dans son aboutissement, le phénomène paraît en effet avoir été bien plus tardif que la fondation de Marseille.
Par contre si c’est bien à l’installation de Celtes dans le centre de la France que l’on doit rattacher certains déboires du commerce continental de Marseille, il est vraisemblable que la celtisation du Midi a pu s’amorcer dès le deuxième quart du V° siècle. Sans doute le mouvement s’est-il accompli progressivement entre ce V° et le III° siècle.
Au début du IV° siècle, le siège de la ville par une armée placée sous les ordres d’un chef de guerre portant le nom à consonance celtique de Catumandus (selon Justin, encore une fois) pourrait figurer une étape de cette prise de pouvoir4. Mais on n’est pas bien sûr de son authenticité, et il ne nous éclaire pas davantage sur la situation à cette époque.
L’archéologie ne nous aide guère non plus. Sur nombre de sites de Basse-Provence on note en effet une période d’expansion du peuplement au V° siècle, suivie d’une longue récession aux IV°-III° siècles. Après une phase d’abandons, parfois ponctués de violences (incendies, ruine) entre 200 et 190 avant notre ère, on assiste à une série de reconstructions suivies d’un nouvel essor qui dure jusqu’à la conquête romaine. C’est le cas entre autres à Entremont où la Ville Haute (l’habitat n° 1) date des années 190-170, et la Ville Basse (l’habitat n° 2) des années 150-140 avant notre ère.
Mais s’il n’a pas laissé beaucoup de traces sur le terrain, il est certain que le mouvement de propagation des Celtes n'en a pas moins été réel - et il a eu en son temps des répercussions capitales.

MASSALIA, LES CELTES ET LES LIGURES.

A l'aube du V° siècle, Massalia en tout cas a vécu des temps incertains. Le commerce grec s'est interrompu le long du sillon rhodanien.
A Vix le flot des produits massaliotes s'est tari, la vieille forteresse du mont Lassois a été délaissée. Et les Etrusques, parce qu'ils commerçaient avec des zones plus orientales, moins touchées par ces troubles (en partie parce que les populations qui les causaient en étaient originaires) en ont profité pour accroître momentanément leur influence.

Absente des grands trafics continentaux, la cité phocéenne semble l'avoir été également de la Méditerranée où elle s'est faite très discrète après ses grands succès du VI° siècle et des débuts du V° siècle. Les liens avec la Grèce eux-mêmes semblent s’être distendus.
Mais en fait on ne sait pas s'il faut attribuer ce calme à une période de prospérité tranquille ou à de sérieux revers.
Certains points d'ancrage massaliotes en Provence ont été ébranlés : ainsi Saint-Blaise, le vieux comptoir des rives de l'étang de Berre, a été incendié vers 475. Et le site n'a retrouvé son importance que vers 200 avant notre ère, à l'époque hellénistique.
Il n'est donc pas exclu que dès le V° siècle l'arrivée de petits groupes d'aventuriers celtes bien décidés à se tailler une place au soleil ait semé le désordre dans l'arrière-pays. Entre la fin du VI° siècle et le début du V° siècle, les sites de Sainte-Colombe à Orpierre dans les Hautes-Alpes, de Malpas à Soyons près de Valence, du Pègue dans la Drôme ou encore de Bonpas à côté d'Avignon ont eu, eux aussi, à subir de violents incendies. Mais l’origine de ceux-ci, accidentelle ou guerrière, ne peut être clairement précisée. Dans le même temps en effet la culture matérielle des sites avoisinants témoigne d'une grande continuité qui interdit toute idée de migration massive.
Et a contrario de l’idée d'un recul du commerce grec, la diffusion des amphores de Marseille (qui ont commencé à se répandre dans l’arrière-pays entre la fin du VI° et le début du V° siècle) n'a pas connu de fléchissement sensible avant le II° siècle, pas plus d’ailleurs que celle des céramiques grecques d’Occident, en dehors de mouvements que l’on pourrait qualifier d’effets de mode.

Finalement les troubles dans la haute vallée du Rhône ont mis un terme aux trafics massaliotes vers la Bourgogne, mais rien de tel ne s'est produit en Provence à l’exception de cas ponctuels comme Saint-Blaise : bien au rebours, l'intérêt de Marseille pour la région semble s'être accru - peut-être la ville a-t-elle cherché là une compensation…
Sur la côte les premières agglomérations ont succédé aux simples échelles sur les sites de Monoïkos-Monaco, Nikaïa-Nice, Antipolis-Antibes, Olbia-Hyères, Taurœis-Le Brusc ou Kitharista-La Ciotat, dans le même temps que l'emprise de Marseille se renforçait sur le littoral de l'Estaque.
Dans l'arrière-pays, l’implantation grecque a sans doute été très précoce, au temps des dernières petites chefferies, où la population restait assez clairsemée et où il était relativement facile d’acheter la complaisance d’un dynaste avec quelques cadeaux qui rehaussaient son prestige. Ceci pourrait expliquer la production précoce de céramiques grecques d’Occident dans des ateliers situés parfois très en arrière des installations grecques du littoral : pour la céramique grise monochrome, le groupe 3 de C. Arcelin était produit dans la vallée du Rhône ou le centre du département du Vaucluse dès le deuxième quart du VI° siècle, le groupe 4 dans les Alpilles et le groupe 5 dans le nord du département du Var, tandis que pour la céramique pseudo-ionienne, les ateliers rhodaniens tournaient - c’est le cas de le dire - dès le deuxième quart du VI° siècle également...
Au deuxième âge du fer, vraisemblablement à la faveur d'accords passés avec les dynastes, ligures ou celto-ligures, des territoires plus vastes ont dû être alloués aux Grecs en échange de vin, d'objets précieux, de tissus de luxe ou d'huiles parfumées - et certainement, au fil du temps, de toujours plus de vin, d'objets précieux, de tissus de luxe et d'huiles parfumées…
Outre les rives de l'étang de Berre, c'est pratiquement toute la région comprise entre les Alpilles et les basses vallées de la Durance et du Rhône, de Theline-Arles à Glanon-Saint-Rémy, et même au-delà jusqu'à Kabellion-Cavaillon, que les Grecs en sont finalement venus à assujettir.
Sur de grands domaines ils ont pu faire travailler là leur main-d'œuvre servile - voire des indigènes plus ou moins réduits au rang d’esclaves avec la complicité de certains potentats locaux : au début du I° siècle avant notre ère, Poséidonios d’Apamée a conté l'épisode de cette femme ligure employée sur un domaine de son hôte grec Charmolaos et qui, « se sentant sur le point d'enfanter, quitta son travail sans aller bien loin, accoucha et revint aussitôt à sa tâche pour ne pas perdre sa journée »5. L'anecdote est devenue dès l'Antiquité un exemple de l'endurance des Ligures. Au-delà, on observera que même si le maître payait un salaire (ce qui n’est pas certain) l'histoire traduit surtout la sujétion dans laquelle les Grecs avaient réussi à placer une partie au moins de la population indigène.

Sans doute pourtant les dynastes ligures ou celto-ligures n'étaient-ils pas tous acquis aux Grecs. Ceux-ci ont dû parfois exagérer, même aux yeux des plus complaisants.
La Provence alors aurait connu des réactions épidermiques, comme le siège de Massalia dans les premières années du IV° siècle par le chef de guerre celte Catumandus - dont la ville ne se serait débarrassée qu'au prix d'un lourd tribut. Mais on peut douter de l'épisode de Catumandus : peut-être s'agit-il simplement d'un enjolivement d'historien (Justin) destiné à lier davantage l'histoire de Marseille à celle de Rome prise en 385 avant notre ère. Les deux villes en effet avaient signé des traités d'alliance au tout début du IV°. Peut-être aussi s’agissait-il seulement pour les indigènes de forcer Massalia à payer un peu plus cher la complaisance ou la complicité de certains chefs celto-ligures.
Cet épisode guerrier, s’il est authentique, ne paraît pas en tout cas avoir beaucoup contrarié la ville : dès le deuxième quart du IV° siècle en effet, dans la tradition d'Euthymènes, Marseille a armé l'expédition d’un autre explorateur, Pythéas, vers l'Atlantique nord cette fois-ci : savant tout autant que navigateur, il aurait atteint les Shetland, les Orcades et peut-être même l’Islande6. Massalia pouvait se le permettre : au milieu du siècle ses produits s'échangeaient jusqu'en Sicile et au Pirée.
C'est à cette époque que la cité a conquis au sein du monde grec une réputation de sagesse et de mesure inspirée par le gouvernement des Timouques, les chefs des familles dirigeantes qui siégeaient au sein d’une assemblée oligarchique.

LES STRUCTURES POLITIQUES DU DEUXIÈME ÂGE DU FER

A la veille de la conquête romaine la Provence devait encore offrir des réalités fort diverses aux voyageurs - comme les Grecs Polybe et Poséidonios qui l'ont parcourue l'un vers 150, et l'autre entre 101 et 91 avant notre ère.Planche 065 - La Provence pré-romaine

A l'est, les tribus des Alpes-Maritimes restées farouchement hostiles à toute immixtion étrangère, farouchement ligures donc, et quelque peu arriérées aussi selon les témoignages des auteurs gréco-romains, faisaient peser une menace constante sur les voies terrestres aussi bien que maritimes qui longeaient ou prétendaient traverser leurs territoires.
Trouvant aisément refuge dans leurs nombreux nids d’aigles accrochées à la montagne, elles opposaient à l'embryon de centralisme des dynastes celto-ligures le visage d'un peuple inorganisé, mais âpre à la lutte et habile à la guérilla.
Au terme du deuxième âge du fer, il faudrait toute la pugnacité et l'endurance de Rome pour venir à bout de ces irréductibles Ligures : au temps d'Auguste, encore, quand la Provence recevrait son statut de province civile, les Alpes-Maritimes (Alpes Maritimae) constitueraient une zone d'exception.
A contrario, les vastes structures politiques nées peu à peu dans tout le reste de la Provence entre le V° et le III° siècle à l’occasion d'alliances ou d'annexions - et peut-être sous la poussée de chefs de guerre celtes - allaient s'écrouler, elles, par pans entiers à la fin du II° siècle avec les capitales qu’elles s’étaient données.

Au sud, selon Strabon reprenant Poséidonios (début du I° s. avant J.-C.), la confédération salyenne s'étendait entre le Rhône et les Alpes-Maritimes.
Fort d'une quinzaine de tribus regroupées autour de celle des Salyens (peut-être déjà citée au VI° siècle avant J.-C. par les sources du poète Aviénus qui écrivait, lui, au IV° siècle de notre ère) cet ensemble avait une capitale à Entremont, au-dessus d'Aix-en-Provence.
D'abord limitée au nord par la Durance7, il semble que la confédération salyenne se soit par la suite étendue jusqu'au Luberon8 en incluant la tribu des Dexivates9 qui occupait le futur pays d'Aigues, autour du Castellar de Cadenet.

A l'ouest, la confédération des Cavares s'allongeait au nord de la Durance entre le Rhône et les premiers contreforts montagneux, jusqu'à hauteur de l'Isère à peu près. En fait, elle débordait légèrement Rhône et Durance : Roquemaure et Orgon, tout comme Laudun, étaient ainsi en pays cavare.
Comptant quatre tribus10, apparemment assez fortement celtisé, c'était également un ensemble très pénétré par les influences massaliotes - dans sa partie méridionale tout au moins, où se trouvait la tribu dominante des Cavares.
Ses agglomérations principales, Avignon, Cavaillon et Ouindalion (le Mourre de Sève près de Courthézon), abritaient d'importantes colonies grecques.

Au centre enfin prenaient place deux autres groupes : au nord la confédération des Voconces de Vaison-la-Romaine regroupant cinq tribus, et au sud la tribu des Albiques.
Ceux-ci devaient peut-être à leur caractère belliqueux (dont la réputation n'était plus à faire au I° siècle) et à la situation privilégiée de leur territoire, pris entre les bastions naturels du Ventoux, de Lure et du Luberon d'avoir conservé leur indépendance. Montagneux dans sa majeure partie, sauvage et couvert d'une épaisse forêt de chênes propice aux embuscades, le pays des Albiques offrait en effet un grand nombre de sites perchés qui avaient été solidement fortifiés. Au sud, la piste qui le traversait (et qui deviendrait un jour la voie Domitienne) était elle-même également bien défendue, surtout dans sa partie orientale aux abords plus accidentés. S’y dressaient entre autres, pour citer les plus importants, les oppida de la Vache d’Or à Viens et des Blaques à Céreste qui verrouillaient la vallée du haut-Calavon, ainsi que le double oppidum de la Bégude à Lincel qui contrôlait celle du Largue.
On a vu que les tribus regroupées dans ces grandes confédérations, ou celle des Albiques qui avait su préserver son indépendance, étaient vraisemblablement nées de peuplades qui avaient réussi à prendre l’ascendant sur leurs voisines - parfois sans doute grâce à l’aide de chefs de guerre celtes. Pour la tribu des Albiques, trois de ces peuplades nous sont connues : il s'agit des Vordenses de Gordes, des Vulgienses ou Vulgientes occupant la citadelle de Perréal à Gargas11, et des Albienses que l’on situe plus difficilement - peut-être au Chastellard (à la limite des communes de Saumane, Lardiers et Banon) sur un oppidum qui allait devenir un grand complexe religieux dans la première moitié du I° siècle avant notre ère.
Le pays des Albiques était bordé au nord par les barres de Lure qui séparaient ceux-ci des Voconces. A l'ouest la limite de leur territoire se situait sur le rebord du plateau de Vaucluse, à l'est quelque part dans les collines bordant la Durance, vers Ganagobie - mais celles-ci appartenaient certainement déjà en partie aux Sogiontes de Sisteron, alliés ou vassaux des Voconces. Au sud enfin, c'est le Luberon qui séparait les Albiques des Dexivates.
Maîtres du futur pays d'Aigues, ceux-ci avaient leur capitale au Castellar de Cadenet où se trouvait également un grand sanctuaire. Fréquenté du III° siècle avant notre ère jusqu'au III° siècle de notre ère, il a livré plusieurs centaines de monnaies agglomérées par l'incendie qui a détruit le site, ainsi que des dédicaces gallo-romaines à la déesse Dexiva. On connaît par une inscription tardive le nom de la peuplade (les Caudellenses) qui occupait le lieu.

LOUERIONOS : LE LUBERON DES OPPIDA.

Pour la première fois, le Luberon apparaît alors dans l'Histoire : son nom, LouerionoV, Louerionos, Louerion, nous est révélé vers 18 après J.-C. par un Strabon tout imprégné de Polybe et de Poséidonios - tandis que la montagne de Lure est appelée Louriwna (Louriona) ou parfois encore elle aussi Louerion, comme pour souligner dès le début une étroite parenté et même une gémellité entre les deux massifs.
Les habitants du Luberon, eux, étaient entrés pour la première fois dans l'Histoire un peu auparavant : lors du siège de Marseille, en 49 avant notre ère, César a rapporté que seuls les Albiques, dont il a loué le courage en les comparant aux soldats romains, étaient descendus au secours de la ville parce qu’ils étaient alliés de longue date à la cité phocéenne12.

Le rôle de frontière dévolu au Luberon transparaît dans le nombre des oppida qui jalonnaient ses passages - et tout particulièrement, bien sûr, l'échancrure de l'Aiguebrun : les Crests, Saint-Pons, les Combettes, l'Illet, les Confines (ou Esconfines) et le Fort de Buoux verrouillaient parfaitement le lit de l'Aiguebrun comme les tombées des chemins de crête qui montaient par la « combe » des Cavaliers, les vallons de Gerbaud ou de Roumagoua.
Au débouché de ces derniers, on trouvait encore des sites secondaires au Fort de la Roche en surplomb de l’Aiguebrun, à Serres au-dessus du Fort de Buoux et à l’Ourillon près des crêtes.
Complétant enfin le système, le Castelas de Sivergues ainsi peut-être que le Castellas Verrin (mentionné sur la carte de Cassini en 1762 et dont on a perdu jusqu’à la trace depuis)13 contrôlaient plus à l'est les vieilles pistes rejoignant vers le sud les vallons de Vaunière, de la Figuière ou encore de Roque-Rousse14 : aucun passage qui soit donc laissé sans protection dans cette partie du Luberon !Planche 066- Le Luberon, verrou celto-ligure

Sur tous les sites énumérés ci-dessus on a relevé les témoins d’une occupation du deuxième âge du fer.
Parfois, comme aux Crests ou à Saint-Pons, leur importance se lit dans l'abondance du matériel. D'autres fois, alors que le substrat rocheux a été mis à nu par le temps, comme aux Confines, c'est le volume des murs effondrés davantage que le matériel, éparpillé alentour, qui se révèle éloquent.
Certains emplacements cependant semblent d'occupation assez tardive - comme si, le temps passant, l'augmentation de la population avait favorisé l'aménagement de nouveaux nids d'aigle.
Mais peut-être aussi faut-il envisager un accroissement de la pression exercée sur les Albiques. On a vu plus haut que la tribu méridionale des Dexivates, d'abord indépendante, avait dû rejoindre la confédération des Salyens à un moment relativement imprécis. Le renforcement du système de défense pourrait donc bien répondre à une volonté d'hégémonie de la part de ces voisins toujours plus puissants, ou à une exaspération des conflits au fil des générations : au sud de la « combe » de Lourmarin, l'oppidum de Castel-Sarrazin à Lourmarin (qui fait face sur la rive droite de l'Aiguebrun au vieux site des Lauzières) était semble-t-il aux mains des Dexivates.
L'alliance ancienne entre Marseille et les Albiques, assez surprenante au premier abord, pourrait alors trouver sa raison dans le besoin pour ces derniers de voir leur indépendance dans une certaine mesure garantie - et en tout cas respectée - par leurs autres voisins, Cavares et Voconces assez fortement hellénisés.

Presque tous les types d'ouvrages défensifs connus à cette époque sont représentés dans le Luberon.
Aux Confines un éperon rocheux a été barré, dans sa partie la plus étroite, par une formidable muraille de 4 mètres d'épaisseur (et, il y a quelques décennies encore, de 4 mètres de haut) que l'on a doublée par acquit de conscience d'une seconde muraille moins importante à 100 mètres en retrait de la première : c'est l'un des modèles d'enceinte les plus courants, mais aussi les plus anciens, que l'on connaisse en Provence : il est attesté au Camp de Laure au Rove, sur les rives de l’étang de Berre, dès le Bronze ancien - et peut-être dès le Néolithique final ici ou là, mais on a vu que l’on ne sait encore pas bien la signification qu’il faut donner aux murailles de cette époque.
Aux Crests une muraille en V pointé vers le sud-est, là encore de quelque 4 mètres de large, a été édifiée à 200 mètres en retrait de la falaise surplombant le Val du Loup.
A Castel-Sarrazin le plateau resserré adossé au nord-est à la falaise dominant l'Aiguebrun a été défendu, au sud et au sud-ouest, par un mur qui rejoint et surplombe la charmante et profonde « combe » du Bon-Dieu qui constituait l'accès naturel du site…
Quant au Fort de Buoux, il offre déjà la plus vertigineuse illustration qui se puisse rêver d'un oppidum bâti sur un sommet isolé.
Les murailles de ces oppida sont généralement formées de plusieurs épaisseurs de murs. Ceux-ci présentent toujours un côté de pierres parementées (bien équarries et ajustées) et ils sont bâtis l'un contre l'autre. On parle alors de murailles à parements multiples - et on distingue alors, outre les murs extérieurs et leurs parements externes-intérieurs et externes-extérieurs (ceux qui sont apparents, dedans comme dehors), des murs intérieurs, construits dans la muraille, et leurs parements internes-extérieurs (dont le côté parementé est tourné vers l’extérieur) ou internes-intérieurs (dont le côté parementé est tourné vers l’intérieur). Entre ces diverses épaisseurs de murs, adossés les uns aux autres à l’extérieur comme à l’intérieur, prend place un blocage grossier de moellons.
La construction de ces nombreux ouvrages défensifs, parfois très importants, a nécessité une somme de travail considérable : destinés à contrer toute tentative belliqueuse, voire dans une certaine mesure à la décourager, et par-dessus tout à affirmer la mainmise d’une population sur un territoire, il fallait vraiment qu’ils fussent d’une importance capitale pour ceux qui les ont bâtis - ou ceux qui ordonnèrent leur construction.

Tous n'abritaient pas des habitats. Certains n'étaient certainement que des refuges pour les populations voisines installées au fond du vallon, auprès du Fort de Buoux par exemple ou encore au pied des Confines. Les sites perchés ne constituent pas en effet le seul type d’habitat connu, même s’il est largement majoritaire : en pays d'Aigues, par exemple, chez les Dexivates, à côté de nombreux exemples bien ancrés sur le relief (au Castellar à Cadenet, à Trésémines au-dessus de Villelaure ou à Saint-Julien à La Bastidonne pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus importants) quelques sites de plaine ou de piémont ont également livré du matériel, tel le plateau de Sainte-Marguerite sur la terrasse alluviale de Puget. Sans doute étaient-ils plus nombreux, mais ils étaient plus exposés et se sont moins bien conservés.

Dans le Luberon même, sur les sites où la densité des vestiges permet d'envisager une installation à demeure, tels les Crests ou plus tardivement Saint-Pons, aucune organisation comparable à celle de la ville haute d’Entremont (que l’on appelle aujourd’hui habitat n° 1) ni même à celle, moins stricte, de la ville basse (habitat n° 2) n'a pu être décelée. Il ne semble pas qu'il y ait eu dans les parties montagneuses de l'arrière-pays de traces d'urbanisme concerté.
Il en allait apparemment tout autrement chez les Dexivates voisins, au moins sur leur oppidum-sanctuaire du Castellar à Cadenet occupé à partir du III° siècle avant notre ère : clivage nord-sud, déjà ? Il s'agirait plutôt sans doute d'un clivage montagne-plaine, si l'on songe que les Albiques, alliés des Massaliotes de longue date selon César, ne pouvaient ignorer le modèle offert par la cité grecque. Cette organisation ne serait d'ailleurs pas inconnue à Perréal.
Mais il faut certainement relativiser la portée de la volonté politique que l'on a souvent voulu placer à la source des cases quadrangulaires plus ou moins alignées le long des rues des grands oppida. En fait la construction à l'intérieur d'un espace circonscrit par une muraille ne peut s’accommoder de l'anarchie qui régnait jusque-là dans la disposition des cabanes. Point n'est besoin d'un urbanisme prédéfini par une quelconque autorité pour parvenir au schéma de rues bordées de cases quadrangulaires qui prévaut sur nombre d'oppida : il suffit de décider de s'installer nombreux à l'intérieur d'une enceinte. S'il y a eu évolution, c'est donc plutôt dans le fait de construire derrière des murailles… et à ce titre les zones montagneuses paraissent encore une fois très conservatrices, puisque la fortification n'y enferme pas systématiquement l'habitat. Parfois il n’y a certainement pas eu de choix délibéré : s’il est aisé de trouver dans les zones de montagne des points à fortifier, il est en effet plus difficile de disposer de l’espace suffisant pour y installer une ville. Mais parfois également on ne voit pas la nécessité de s’enfermer. Ce sont donc sans doute finalement les activités traditionnelles des zones de montagne, accordant une large place à l’élevage extensif aux côtés d’une agriculture de subsistance, qui dictent une forme d’habitat plus lâche et privilégient l’oppidum-refuge.
De fait la plupart des structures défensives qui ont ici accueilli des habitats paraissent relativement ouvertes, aux Crests ou à Saint-Pons par exemple, et ceci plaide en faveur de cabanes traditionnelles en matériaux légers, plus ou moins ovales, éparpillées sur le site, plutôt que de cases quadrangulaires et bien alignées, en pierres sèches. On rejoint alors les observations effectuées au Plan de la Tour à Gailhan, dans le Gard : aux V°-IV° siècles la construction en pierres sèches n'aurait pas dépassé une frange littorale d'une quarantaine de kilomètres, et cette situation aurait peu évolué à la fin du II° siècle en dehors des grandes voies de pénétration telle que la vallée du Rhône15, ou encore celles de la Durance et du Coulon-Calavon.
La tradition des cabanes en matériaux légers semble donc être demeurée vivace très longtemps dans les zones plus ou moins sauvages de l'arrière-pays, même là où la pierre sèche abondait à l’état naturel - et même si des cabanes quadrangulaires, en pierre sur le modèle grec, sont apparues en Basse-Provence littorale dès l'aube du deuxième âge du fer, voire à la fin du premier âge du fer.

C’est encore vers l’oppidum du Plan de la Tour qu’il nous faut nous tourner, avec les restrictions que l’on vient d’énoncer pour la diffusion des techniques de construction, pour trouver quelques détails d’habitat qui nous échappent complètement dans le Luberon.
Dans le contexte d'une case quadrangulaire en pierres sèches comme on peut imaginer qu’en connaissaient les oppida de Perréal ou du Castellar de Cadenet, d'intéressants vestiges ont en effet été mis au jour à Gailhan. Outre des aménagements qui plongent dans la tradition (telles les banquettes en pierre qui évoquent les ressauts de pierre des cabanes du Bronze final) cette habitation a révélé un intéressant système de fermeture : placée à l'extérieur, une crapaudine formée de trois pierres plantées verticalement devait recevoir l'axe d'une porte (qui devait être maintenu plus haut par une branche fourchue coincée entre les pierres du mur) tandis qu'une autre pierre placée dans l'ouverture servait de butée pour le battant16.
Même si les premières se prêtent plus à ce type d’aménagement on peut penser que ce système, ingénieux dans sa simplicité, s’est trouvé souvent mis en œuvre à cette époque aussi bien dans les cases en pierre que dans les cabanes mêlant clayonnages et torchis.

MONUMENTS ET RITES BARBARES AU DEUXIÈME ÂGE DU FER.

Si la tradition demeurait bien ancrée en ce qui concerne les habitations, il en allait autrement pour les premiers monuments publics, très influencés par l’architecture grecque. Même les tribus qui étaient les plus hostiles aux Massaliotes n’ont pas pu s'empêcher de leur envier la majesté de leurs villes.
Dès le début du IV° siècle on a donc vu apparaître ici ou là des tours monumentales, visibles à des kilomètres à la ronde et symbolisant l'emprise de la tribu sur son territoire, par exemple à Nîmes (tour Magne) ou à Saint-Côme (tour de Mauressip), dans le Gard. On les retrouve aux III°-II° siècles à Nages, dans le Gard encore (les Castels), mais aussi à Villetelle dans l'Hérault (Ambrussum, tour 18), à Cadenet dans le Vaucluse (Castellar, grande tour nord-est), ou à Vence dans les Alpes-Maritimes (Baou des Noirs), parfois habillées d'un parement à la mode hellénistique de gros blocs rectangulaires plus ou moins bien ajustés. Les plus anciennes d'entre elles, comme la tour Magne, ont généralement reçu un plan quadrangulaire considéré comme d'inspiration grecque : ce n'est que plus tard, au III° siècle sans doute, que le célèbre monument nîmois a adopté à l'occasion d'un remaniement un plan ovale susceptible de mieux résister aux assauts des engins de siège, tandis que sa hauteur était portée à quelque 18 mètres17.

Ailleurs les propylées grecs ont inspiré des portiques de pierre ou de bois où s'étalait, brute, la puissance que leurs dieux conféraient aux maîtres de la cité barbare. Les plus célèbres sont sans aucun doute ceux de Roquepertuse et d'Entremont qui s'ornaient de têtes d’ennemis tranchées et embaumées, enfoncées dans des logettes de pierre ou encore clouées à même des piliers en bois18.
Cette pratique était fort répandue puisqu'aussi bien on en retrouve les traces à Saint-Blaise et à Glanon, pourtant fortement pénétrés d'influences massaliotes. Et elle est restée solidement ancrée dans les habitudes : elle est encore attestée sur l'oppidum de la Cloche, entre Marseille et l'étang de Berre, qui a été occupé dans la première moitié du I° siècle avant notre ère.
On s’est bien sûr interrogé depuis longtemps sur son origine. En fait on a des témoins de l'importance que les populations du Bronze final accordaient déjà aux têtes en Languedoc oriental : elles occupaient, semble-t-il, une place importante lors des cérémonies d’anthropophagie rituelle19. Mais au deuxième âge du fer le culte des têtes coupées paraît avoir été plus vraisemblablement en relation avec la venue et l’installation d’aventuriers celtes dans la région20 : pour ces derniers en effet, qui vivaient par et pour la guerre, le nombre de héros ennemis tués au combat était un moyen de s’affirmer parmi ses pairs - et ramener leur tête, puis les exposer, constituait un excellent moyen de prouver sa bravoure. Au-delà, peut-être les chefs de guerre celtes puisaient-ils dans ces manifestations une autorité accrue auprès des populations indigènes : d’une part ces étalages permettaient de justifier leur position, d’autre part ils devaient étouffer dans l’œuf tout esprit de révolte en montrant bien ce qui attendait les ennemis des nouveaux maîtres.

Les influences grecques et leurs associations ligures ou celto-ligures sont peu attestées dans le Luberon. L'esprit farouchement indépendant des Albiques de même que leur conservatisme ne plaide certainement pas en faveur d'infiltrations celtiques très importantes. Mais on ne peut exclure que le site de Perréal ait abrité une tour symbole comme le Castellar de Cadenet, ou un portique comme ceux de Glanon ou d’Entremont : simplement la destruction de l'ancienne capitale des Albiques par les troupes de César, après l'aide apportée à Marseille en 49 avant notre ère, en aurait effacé toutes traces.
Une stèle à alvéoles, destinée à recevoir une tête, a été trouvée sur le site du Castellar à Cadenet, passé on s’en souvient sous le contrôle des Salyens. Par ailleurs, une tête en pierre sculptée, très proche de celles d'Entremont ou de Roquepertuse, a été exhumée sur l'oppidum de la Roche-Amère. Situé au-dessus du confluent du Largue et de la Durance à Villeneuve (Alpes-de-Haute-Provence), il se trouvait en limite du territoire des Albiques.
Il y a d’autres indications de cultes communs des deux côtés du Luberon : à Cadenet en effet, on a trouvé une stèle portant des caractères grecs qui était en outre ornée de deux pieds gravés en creux21. On connaît une autre stèle figurant des pieds à Cucuron, au mausolée de Pourrière (I° siècle avant notre ère). Or ce symbole, très répandu autour de la Méditerranée et destiné semble-t-il à prévenir le mauvais sort (le mauvais œil), se retrouve aussi sur des stèles à Perréal et Saint-Saturnin-lès-Apt (également associé à une inscription grecque), ainsi qu'aux Tourettes et au Camp de Barras22, tous en plein territoire albique.

L’ÉVOLUTION DES ACTIVITÉS AU DEUXIÈME ÂGE DU FER.

Il reste donc fort peu de témoins d'habitats dans le Luberon ou sur ses marges. Heureusement on en sait un peu plus sur la vie des sociétés provençales du deuxième âge du fer et sur leur économie.

L'une des clés de celle-ci demeure le développement de la métallurgie du fer. Probablement lié pour une part à la percée des Celtes, remarquables forgerons, il a en effet ouvert des horizons que l'homme a souvent mis bien longtemps à élargir.
Entre le V° et le I° siècle, et surtout dans la deuxième moitié de cette période, apparaît tout un outillage en fer : couteaux à soie puis à rivets, serpes, haches, scies, marteaux, burins, pioches et socs d'araires, pinces de forgerons, mais aussi chaînes et chaînettes, candélabres ou encore éléments de parure tels que broches, fibules ou bracelets.
Comme pour le matériel en bronze, les objets de parure ou de toilette sont très variés et puisent à de nombreuses sources quoiqu’ils soient souvent de facture locale. Pour mémoire, on peut citer les bracelets à nodosités saillantes et spirales d'inspiration celtique, dont on a retrouvé des exemplaires en bronze sur les oppida de la Courtine près de Toulon, de la Cloche et de Teste-Nègre aux Pennes près de Marseille, ainsi qu'un exemplaire en argent dans la région nîmoise : deux bracelets semblables figurent en outre sur des fragments de statues d'Entremont23.

Les armes bien sûr ont fait l'objet de soins tout particuliers : Grandes épées de la Tène (0,75 m - 0,85 m), mais aussi poignards, coutelas, pointes de lances et de flèches… Presque toutes ces armes étaient alors en fer.
Certaines statues d'Entremont offrent un aperçu intéressant de la tenue du guerrier : vêtu du cou jusqu'à mi-cuisse d'un justaucorps de cuir souvent orné d'appliques en tôle de bronze, coiffé d'un casque également en cuir, il était équipé de la grande épée celtique et d'un bouclier lui permettant de s'abriter des coups de ses ennemis. Complétant l'ensemble, certains, notamment les cavaliers, portaient une lance effilée - tandis que d'autres étaient munis d'une fronde avec laquelle ils projetaient de petits galets et des balles en terre cuite que l'on a parfois retrouvées par centaines.
Mais la guerre, ou la rapine, même s’ils étaient partie intégrante de la vie des Celto-Ligures, n’en constituaient pas l’essentiel.

Plus significatifs pour la vie quotidienne des populations du deuxième âge du fer, les outils agricoles également ont connu des progrès significatifs.Planche 067 - Matériel provençal du deuxième âge du fer. Industrie métallique
En fait, hormis peut-être la faux (cependant représentée sur les figures rupestres du mont Bégo au Bronze ancien), pratiquement tous les outils traditionnels, ceux de nos arrière-grands-parents, étaient alors connus - même si certains d'entre eux étaient peu répandus. Socs d'araires (et certaines déjà à avant-train, au moins en Languedoc), faucilles (à soie ou à douille, parfois de forme très moderne), pioches et houes ont été retrouvés sur de nombreux sites. Ces derniers témoins viennent à point pour nous rappeler qu'à cette époque, et malgré l’invention du labour attelé à l'âge du bronze, celui-ci se complétait encore la plupart du temps d'éreintants travaux à la main.
Mais d’indéniables progrès ont été accomplis. La meule rotative, vraisemblablement importée d'Italie, a pris place aux côtés de la vieille meule à va-et-vient plusieurs fois millénaire. A Entremont, où une grande aire de pressage a été découverte, on devait également extraire l'huile d'olive dès la seconde moitié du II° siècle, bien que la large expansion de l'olivier (comme celle de la vigne) ne date que du I° siècle, postérieurement à la conquête romaine, les Romains ayant trouvé là un moyen de saper ce qui restait de la puissance économique de Marseille.

Quoi qu'il en soit les vesces, les glands, les blés, les orges, mais aussi les plantes textiles sont partout bien attestés. Témoignant d'un essor des cultures et d'un progrès des façons culturales, la famille des vases de stockage (jusque-là en torchis) s'est élargie dès le V° siècle d'un grand vaisseau contenant 150 à 450 litres de grain, de fabrication locale en terre modelée et cuite : le dolium. Parents des pithoï grecs, mais plus ouverts, les dolia à la panse souvent peignée avant cuisson n'ont cessé de se répandre. Au II° siècle il n'était guère de site qui les ignorait.
Parallèlement l'élevage lui aussi a continué à se développer, même si l’on chassait toujours sangliers et lapins. Il s'est enrichi de la volaille, apparemment ignorée jusque-là.

Les hommes du deuxième âge du fer disposaient ainsi en Provence des éléments d'une alimentation diversifiée : ils consommaient de nombreuses céréales en bouillies comme en galettes, et la viande pouvait être grillée à la broche ou cuite dans de grands chaudrons dont on a retrouvé les restes dans les Alpilles. Fromages et laitages s'étaient diversifiés. Selon les saisons leurs vergers et les bois fournissaient divers fruits que l'on pouvait apprécier frais ou encore faire sécher sur des dalles chauffées quand le soleil n’y suffisait pas : pommes, pérusses, merises, amélanches, cormes, raisin, cornouilles par exemple. Noix et noisettes se conservaient naturellement dans leur coquille. Dans les puits sacrés de Cavaillon, datés de la seconde moitié du I° siècle, on a retrouvé parmi les offrandes les restes de noix, de pois-chiches, de figues et d'olives. Il n'est pas exclu que les pruniers, dont on attribue souvent la diffusion en Europe aux légions romaines bien qu’ils fussent déjà présents dans la région pendant l’oscillation d’Alleröd, aient déjà été acclimatés à cette époque.
Dès le II° siècle, en tout cas, la salaison, devenue méthode courante de conservation des aliments, permettait d'expédier coquillages et poisson vers l'arrière-pays, tandis que les charcuteries gauloises (et même plus spécialement celles des Cavares, renommées du temps de César)24 avaient acquis leurs lettres de noblesse.

En fait, ce sont toutes les activités qui ont progressé avec l’outillage : à côté des ateliers des forgerons et des potiers se sont multipliés ceux où l'on tissait le lin et la laine, où l'on travaillait le bois ou le cuir.
Au-delà, c'est une spécialisation plus nette des métiers qui s'est dessinée. Les Massaliotes et leurs agents, en proposant des produits divers (au premier rang desquels le vin et les poteries, mais aussi l'huile ou les parfums) susceptibles de créer et de développer des besoins inconnus jusqu'alors, ont sans doute joué le rôle d'initiateurs d'une véritable économie de marché : sous leur influence, on a abandonné le cadre étroit de l'économie vivrière ou de subsistance pour s'orienter vers une économie productive visant les échanges - même si ceux-ci sont restés la plupart du temps limités. Ce passage s'est certes effectué de manière progressive et échelonnée suivant les zones considérées : sur un site de l'arrière-pays immédiat comme le mont Garou au-dessus de Sanary, le processus s'est engagé dès la fin du VI° siècle pour devenir très sensible au milieu du V° siècle où l'on note un accroissement très net du nombre des vaisseaux à grains (alors en torchis) qui correspond au stockage du surplus destiné aux échanges. Dans le Luberon il est impossible faute de données aussi précises qu'à Sanary de définir à quel moment un changement a pu s'amorcer. Cependant, même plus tardivement, le vieux massif ne pouvait échapper au processus - et la présence de mortiers de Marseille sur un site comme Castel-Sarrazin, à l'entrée de la « combe » de Lourmarin, en est un bon témoin.

LA CÉRAMIQUE GRECQUE AU DEUXIÈME ÂGE DU FER : UNE STRATÉGIE QUI A TOURNÉ COURT.

Où que l'on se tourne on se heurte donc, au deuxième âge du fer, à la présence massaliote. Il est donc temps d'examiner ses éventuelles répercussions sur le témoin privilégié de la culture matérielle : la céramique.
Celle-ci offre alors plusieurs particularités.

Tout d'abord, alors que des aventuriers celtes semblent parvenus au sommet de la société indigène, ligure, les influences continentales et septentrionales demeurent très discrètes dans la poterie du deuxième âge du fer.
Surtout sensibles à partir du III° siècle avant notre ère, elles se limitent essentiellement à des assiettes à bord ourlé et à des vases « en balustre » : on est bien loin ici de l'importance traditionnelle des apports métalliques issus du monde continental - et plus loin encore des Celto-Ligures, et de l'adoption de divinités ou de coutumes celtes telles que les grands centres d'Entremont ou de Roquepertuse nous les laissent entrevoir !
C'est que la poterie offre un champ plus clos, on serait tenté de dire plus intime, que le métal - pour lequel la Provence a toujours été soumise à des importations. C'est encore que la poterie recueillie concerne avant tout, ne serait-ce que par un phénomène statistique, le peuple - et non ses chefs : ceci illustrerait donc bien la portée limitée de la percée celte, et le caractère aristocratique à fondement militaire - nobiliaire, donc - de celle-ci.

Ensuite, à la différence du Languedoc occidental et du Roussillon, la céramique modelée a continué d'occuper en Provence et dans la vallée du Rhône une place considérable : au I° siècle les vases non tournés représentaient toujours quelque 70 % du total des vases retrouvés au Beaucet, et encore 50 % environ à Rognac ou aux Baux-de-Provence, contre seulement 10 à 15 % en Languedoc occidental et Roussillon.Planche 068 - Matériel provençal du deuxième âge du fer. Poterie indigène modelée
Est-ce à dire que la percée grecque a été plus efficace ou plus forte dans ces dernières régions ?
Sans doute. La grande voie naturelle Aude-Garonne, le futur isthme gaulois des écrivains classiques, a suscité beaucoup d'intérêt - et la fondation de la Narbo romaine au terme du II° siècle en est une preuve éclatante.
Mais ce n'est pas tout. Il faut également prendre en compte le conservatisme de la Provence. Car il a engendré des phénomènes qui, à terme, l'ont en quelque sorte nourri.
A partir de la seconde moitié du V° siècle en effet, des artisans (selon toute vraisemblance grecs et bien conscients du poids de la tradition dans la région) ont décidé de produire en série certains vases du répertoire indigène de la céramique modelée. Il s'agit principalement d'urnes à panse haute et faiblement galbée, qui présentent un col convergent et un bord éversé. Sur leurs flancs un léger épaulement accueille une rangée d'impressions fusiformes inclinées (et plus tard au II° siècle d'ondulations et de lignes brisées) qui accuse la différence entre le col (qui recevait une finition soignée mais dépouillé de toute ornementation) et la panse passée au peigne. La forme en est connue depuis la phase ancienne du premier âge du fer dans la basse vallée du Rhône, où l'on a justement situé les ateliers de production grecs25 : en fait c'est la qualité des vases réalisés, le soudain éclatement de leur répartition, ainsi que la présence de quelques exemplaires tournés de même forme et de même texture qui ont suggéré une intervention extérieure26.
Appartenant au registre de la céramique modelée, ces vases ont participé au mouvement d'évolution, amorcé dès le premier âge du fer, qui tendait à une diminution progressive du nombre des formes de celle-ci. Mais soutenus par une distribution plus active ou plus organisée, de type grec, ils se sont vite imposés et ils ont à leur tour… influencé la production indigène : à terme un nouveau style de céramique indigène modelée, dit rhodanien, a donc fait son apparition entre Languedoc oriental et Provence occidentale, qui privilégiait des formes jusqu'alors bien représentées seulement dans la basse vallée du Rhône. L'aspect fruste et grossier des séries du premier âge du fer a cédé la place à des réalisations plus soignées imitant les productions modelées des ateliers grecs - qui elles-mêmes, rappelons-le, reproduisaient les formes de certaines de ces séries du premier âge du Fer !
Le style rhodanien a imprégné plus ou moins fortement la Provence. Ainsi, on note presque partout durant cette séquence l'apparition et le développement du peignage, qui devient le décor ordinaire sur la panse de nombreuses urnes. Et il n’y a finalement que dans les montagnes de l'arrière-pays que l'influence du style rhodanien s’est révélée plus discrète et que les poteries ont conservé un aspect plus rustique.

Les céramiques grecques d'Occident, tournées, sont également moins fréquentes dans les montagnes de l'arrière-pays que dans la vallée du Rhône ou la Basse-Provence. Pourtant, même si elles n'ont pas atteint dans la région les taux de représentation connus en Languedoc, elles sont finalement très parlantes dans leur diversité.Planche 069 - Céramiques étrusques, grecques d'Orient, grecques d'Occident et italiques en Provence
La plus ancienne d'entre elles, la céramique grise monochrome, majoritaire parmi cette catégorie au VI° siècle, a fortement régressé au V° s. pour finalement disparaître quasi totalement au terme du IV° siècle.
Les céramiques à pâte claire et pseudo-ionienne ont connu une évolution semblable. La première apparue (céramique à pâte claire) s'est maintenue sans grands changements jusqu'au III° siècle avant notre ère avec les formes fermées qu'elle avait adoptées dès son origine. Quant aux styles primitifs de la céramique pseudo-ionienne peinte (bandes peintes, subgéométrique rhodanien) ils n'ont pas dépassé la première moitié du IV° siècle, le second survivant quelques décennies au premier. Alors que les vases à bandes peintes reproduisaient seulement des modèles grecs, le subgéométrique rhodanien toujours plus exubérant a cultivé des formes de création locale, telles que bols ou vases carénés munis d'une anse bifide. L'œnochoé à embouchure ronde offre toutefois un bon exemple de vase décliné dans les deux styles. Aux côtés de ces céramiques « classiques », de nouveaux vases entièrement peints ont fait leur apparition au V° siècle. On pourrait les suivre jusqu'au II° siècle avant notre ère. Se divisant en deux catégories selon qu'ils avaient une pâte claire ou une pâte grise, ils regroupaient des coupes à une ou deux anses, copiées sur des modèles attiques et plus tardivement d'inspiration italique.
Enfin, la céramique à proprement parler massaliote a, elle aussi, poursuivi son évolution : à la seconde génération des amphores trapues de la fin du VI° siècle en usage jusqu'au milieu du IV° siècle sont venues se rajouter une troisième génération plus élancée (V° s., début du II° s.) et une quatrième génération fuselée très inspirée de modèles italiques (III°-II° siècle). Dès la première moitié du V° siècle elles ont été rejointes par des mortiers, en fait des sortes de coupes ou larges plats à lèvre d'abord biseautée puis souvent tombante, réalisés souvent dans une pâte jaune ocrée à rougeâtre, assez micascée, semblable à celle des amphores. On en a dénombré pas moins d'une demi-douzaine de variétés jusqu'au II° siècle où ils se sont éteints peu à peu, remplacés par des modèles italiques.Planche 070 - Formes céramiques grecques, celtiques et italiques du deuxième âge du fer

C’est qu’à cette époque Marseille avait perdu son rôle de phare, selon un mouvement implacable qu'illustrent bien l'évolution des céramiques attiques importées et celle de leurs imitations occidentales.
Les poteries à figures noires (offrant comme leur nom le suggère un décor figuratif noir sur un fond clair, beige ou orangé) sont apparues avec la phase récente du premier âge du fer, vers 575 avant notre ère, mais elles n'ont guère dépassé le niveau de la curiosité (0,1 à 0,4 % des tessons de vases fins dans la région nîmoise selon Michel Py par exemple).
Un siècle plus tard elles ont été remplacées par les poteries à figures rouges (décor figuratif clair sur fond noir, en quelque sorte des « négatifs » des précédentes) et par les poteries à vernis noir (décor géométrique et floral réalisé par estampage du vernis). Ces dernières ont connu un démarrage difficile entre 475 et 425, au moment de « l'éclipse » de Marseille. Elles ont été mieux représentées ensuite.
Dès la fin du V° siècle ces poteries à vernis noir, très simples à produire en grande série, ont été copiées à Marseille, et un siècle plus tard en Italie : du III° au I° siècle, devenues séries à part entière sous le nom générique de céramique campanienne (parce qu'elles étaient pour l'essentiel produites en Campanie), ces dernières productions ont servi de support à la poussée commerciale italique dans le Midi. Dans le même temps on peut observer que les mortiers massaliètes, les céramiques à pâte claire et pseudo-ionienne ont fortement régressé ou disparu tandis que les amphores massaliètes adoptaient une forme imitée de l'Italie. Vers 100 avant notre ère, les céramiques campaniennes représentaient près de 15 % des céramiques fines en région nîmoise27.
Au II° siècle étaient en outre apparues des amphores italiques (aux formes élancées, au col long et épais agrémenté d'anses hautes et larges), des mortiers italiques ainsi que des céramiques communes à pâte claire, d’origine italique elles aussi28, qui privilégiaient les olpés : il s’agit de pichets à col généralement long mais de largeur très variable, surmontant une panse carénée ou très galbée, à l'épaulement haut, et à pied annulaire bas. Au terme de ce siècle, les céramiques communes italiques représentaient en région nîmoise près de 40 % des céramiques fines29. Que s'est-il donc passé ?

ROME : DE L’INTERVENTION À L’OCCUPATION.

Tout simplement, Rome est entrée en scène sur le territoire de Marseille, sa vieille alliée du temps de Brennus et de son « Vae victis ! »30

A la fin du III° siècle, l'expansion carthaginoise en Espagne inquiétait les colonies grecques qui y étaient installées.
Rome, qui s'intéressait aussi aux richesses de ce pays, a donc négocié en 226 pour le compte de Marseille un traité qui définissait les zones d'influence de chacun.
Mais en 219 Hannibal Barca a pris Sagonte qui le harcelait, soutenue par les Romains, et la deuxième guerre punique a éclaté. En 218 Hannibal est passé au nord de la Provence, prévenue contre lui par Marseille, avant de faire traverser les Alpes à ses troupes et à ses éléphants pour déferler dans la plaine du Pô. Durant tout l'été Massalia, tenue informée par ses agents, a rendu compte à Rome de la progression d'Hannibal. Après les premières victoires de celui-ci (La Trébie, Trasimène, Cannes), le succès, et l’aide de Carthage elle-même, lui ont fait défaut, et il a été défait. A partir de 209, les Romains ont donc entrepris la conquête de l'Espagne. Et après que Scipion eut écrasé les Carthaginois à Zama, en 202, le traité de Tunis a donné à Rome toutes les possessions de Carthage en Ibérie.
Dès lors, les marchands romains se rendant en Espagne ont dû longer les côtes ou emprunter les pistes de l'intérieur, la vieille voie « héracléenne » (que le demi-dieu Héraclès-Hercule aurait ouverte à son retour du jardin des Hespérides, situé en Espagne). Attirés vers le couchant, ils allaient très vite apprendre à exploiter les richesses des pays qu'ils traversaient : c’est dans ce contexte que le matériel italique s’est largement répandu dans la région
Curieusement, Marseille ne paraît pas avoir alors perçu la menace économique, et encore moins la menace politique sous-tendue. Pourtant la cité n'avait jamais disposé sur terre des moyens d'imposer brutalement ses volontés : son emprise sur l'arrière-pays, et par conséquent ses ressources, reposaient entièrement sur sa puissance économique qui, elle-même, dépendait de ses relations avec l’arrière-pays - cercle dangereusement vicieux, encore une fois !
En parallèle à la percée de matériel italique, on note bien au II° siècle une importation d'objets métalliques relativement luxueux sur les sites hellénisés de l'arrière-pays (lampes en bronze, louches ou passoires en bronze également au manche finement ouvragé). Mais celle-ci a pu être, encore, le fait des marchands italiques, comme pourrait le suggérer la présence de nombreuses strigiles (racloirs servant à se nettoyer la peau aux bains, en sortant du caldarium ou du sudarium)…
Peut-être Massalia, épuisée, n'avait-elle plus les moyens de réagir efficacement : elle a tenté d'imiter les céramiques à pâte claire italiques, mais sans succès semble-t-il.
Ou bien encore la vieille cité, enracinée dans des siècles de clientélisme et d'intrigues, a-t-elle imaginé qu'elle était à l'abri, qu'elle continuerait à mener le jeu.
Peut-être enfin a-t-elle pensé que les armes - de Rome - pourraient lui donner ce qu'elle désespérait d'obtenir : le contrôle d'un territoire sur lequel elle pourrait effectivement, politiquement, régner sans avoir à satisfaire pour cela la vanité et l'avidité sans limites de roitelets indigènes…

C'est en tout cas au nom de l'insécurité régnant le long des côtes, tant sur mer que sur terre, que la cité grecque a demandé l'aide de la ville romaine.
En 181, déjà, contre les Ingaunes, établis en Ligurie italienne, taxés de piraterie… En 154, encore, contre les Oxybiens et les Décéates que Massalia accusait de détrousser les voyageurs le long des routes des Alpes-Maritimes - bien que l'origine du conflit résidât plus vraisemblablement dans la domination de la côte très poissonneuse… En 125, enfin, contre les Salyens que l'extension considérable du domaine marseillais exaspérait et qui voulaient à ce titre, comme Catumandus, rejeter les « envahisseurs » à la mer…
Et chaque fois Rome est intervenue ! En 154, elle a même confié aux Massaliotes le littoral qu'ils convoitaient.
Mais en 125, la situation a changé : tentés d'établir un lien solide entre l'Italie et l'Espagne dont la pacification vient de s'achever avec la prise de Numance révoltée (133 av. J.-C.), les Romains étaient de surcroît alléchés par les terres du Midi et les débouchés exclusifs des commerçants massaliotes. Aussi l'expédition de police emmenée par Fulvius Flaccus en 125 allait-elle se transformer les années suivantes, sous les commandements de Sextius Calvinus et Domitius Ahenobarbus, en véritable conquête.

L'Histoire alors va vraiment commencer… Le rythme n’en sera plus donné par les éléments de la culture matérielle, témoins de la vie quotidienne - qu’au demeurant la différenciation sociale va très vite rendre abstrus - mais par des évènements, dûment notés et enregistrés.

Histoire du Luberon - Copyright © 2004-2008 Jean Méhu

Conception & réalisation : XP-Internet