Histoire du Luberon Jean Méhu
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HALLSTATT OU LE PREMIER ÂGE DU FER.

L’APPARITION DU FER : LE CONTEXTE GÉNÉRAL.

L’arrivée du fer allait une fois de plus tout chambouler, d’autant que la séquence climatique fraîche et pluvieuse que nous avons vu s’esquisser à la fin du XI° siècle devait perdurer plusieurs siècles.

La métallurgie du fer a certainement été inventée en Anatolie où les Hittites se livraient déjà au commerce de ce métal vers 1.500 avant notre ère.
Ce n'est qu'au IX° siècle qu'elle est apparue en Europe centrale, et notamment dans le village autrichien de Hallstatt qui a donné son nom à la période : on y exploitait activement le sel gemme, et c’était donc un point de chute important pour les différents trafics qui pouvaient se faire jour dans la région.
Le nouveau métal a pu alors emprunter les grands axes continentaux (fondamentaux, comme on l'a vu, tout au long de l'âge du bronze) pour se propager très rapidement à travers toute l'Europe occidentale.

Mais le fer était également connu à Chypre dès le XIV° siècle, et en Phénicie au X° siècle au moins. On sait l'importance occupée par les Chypriotes (puis les Phéniciens qui, entre-temps, s'étaient rendus maîtres d'une partie de la grande île)1, dans les relations avec l'Occident lointain : outre les axes continentaux le fer a donc pu être introduit en Tyrrhénienne tour à tour par les uns ou les autres, et de là gagner assez tardivement notre Midi méditerranéen (et spécialement le Languedoc) par un cheminement maritime.
En Sardaigne, où se trouvait une importante plate-forme du commerce levantin, l’apparition du fer remonte au XIII° siècle, si tôt que l'on s'est parfois demandé s'il n'y avait pas eu là invention locale - mais comme un fait exprès le plus ancien morceau de fer travaillé que l'on y a retrouvé voisinait avec un fragment de poterie chypriote.

Sur notre arc côtier, quelle que fût son origine, ce n'est pas avant le Bronze terminal que le fer a fait son apparition : on a en effet déjà trouvé quelques pièces de ce métal (notamment des coutelas à tout faire) parmi les tombes des grandes nécropoles à incinération du Bronze final IIIb languedocien, séquence qui a pris fin vers 675 avant notre ère.

Dans la continuité du Bronze final IIIb, le premier âge du fer (ou période de Hallstatt) qui lui a succédé se présente comme une période relativement calme sur le plan climatique : dans un contexte à nouveau dominé par la circulation atlantique, on a pu observer diverses petites avancées glaciaires dans les Alpes jusqu'au III° siècle avant notre ère. Sans doute étaient-elles le fruit de faibles oscillations négatives des températures, mais aussi de variations dans le régime des entrées d’air océanique qui, en fournissant plus ou moins de précipitations, alimentaient plus ou moins les glaciers à froid égal.
Dans le Midi méditerranéen, le climat a retrouvé un aspect sinon plus normal (ce qui ne signifie rien) tout au moins plus conforme à ce dont nous avons l'habitude, quoique peut-être un peu plus frais selon les périodes sinon plus froid dans son ensemble.

Paradoxalement, c'est l'époque où une remontée du niveau de la mer se dessine sur le littoral languedocien. Traditionnellement ces mouvements, ou transgressions, ont été liés à des séquences chaudes associées à la fonte des grands glaciers (continentaux ou polaires).
Pourtant ce n'est pas le cas ici, et il s'agit plus simplement d'un mouvement de l'écorce terrestre. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut garder à l'esprit en effet que celle-ci ne représente qu'une mince peau à la surface d'un océan de magma liquide, un peu comme celle formée par de la crème sur un bol de lait. Pendant les milliers d’années et même les dizaines de milliers d’années de la dernière glaciation2, le magma proche de la croûte terrestre, repoussé par l’énorme masse des glaciers, avait constitué une sorte de bourrelet circulaire autour de ceux-ci. La remontée des zones précédemment englacées a créé un appel. Le bourrelet circulaire s’est alors résorbé, mais pas d’une manière continue. Il a engendré dans les zones périglaciaires, sur plusieurs centaines de kilomètres, des ondes successives - plus ou moins concentriques selon la nature de l’écorce terrestre et la viscosité du magma, qui sont évidemment variables selon les régions3. Le phénomène rappellerait de loin les ondes propagées à la surface d'un lac par une pierre que l'on y jette, mais à l'envers - et il s'agit ici d'ondes très négatives pour les malheureux chercheurs qui ont cru jadis à des variations importantes du niveau de la mer là où il n'y avait que des variations… du niveau de la côte !
De tels mouvements ont donné lieu à des anomalies observables encore très récemment. Jusqu'en plein XIX° siècle, on a ainsi recueilli le long des côtes de l'Angleterre les témoignages de « forêts submergées » - et les légendaires cités marines, Ys en tête, n'ont pas d'autre origine que les troncs de chênes engloutis par ces mouvements de l’écorce terrestre et qui achevaient lentement de se désagréger dans la mer, nettement observables depuis la surface.

LA CULTURE MATÉRIELLE DU PREMIER ÂGE DU FER : MOBILIER MÉTALLIQUE ET CÉRAMIQUE INDIGÈNE.

Mais venons-en enfin à la culture matérielle. Aux débuts de l'âge du fer le poids de la tradition était toujours très fort : aux côtés de sites de plein air, en pleine expansion, l'homme fréquentait encore parfois les grottes ou les chaos rocheux, tandis que ses outils, ses armes et ses poteries restaient tout imprégnés des séquences passées.

Le mobilier métallique offre donc un grand nombre d'objets déjà connus et les nouveautés ont longtemps fait figure d'exception.
Pour les premiers, outre l'outillage qui demeure très traditionnel (couteaux et coutelas), les objets de parure restent bien représentés : épingles à tête simplement repliée ou aplatie et enroulée, boutons à bélière, bracelets ou anneaux de jambes creux (en tôle de bronze bombée en arc de cercle) ou encore pleins (de section souvent faible ou très aplatie). Mais ils sont moins variés, la panoplie en est moins riche et plus ordinaire qu’auparavant.
Pour les nouveautés on peut citer au VII° siècle, aux côtés de quelques bracelets pleins (à section quadrangulaire ou ovale) et de rasoirs en croissants (qui trouvent leurs modèles dans l'Est de la France, la Bourgogne ou les Alpes) de grandes épées en bronze du type de Gündlingen (0,75 m - 0,80 m) elles aussi importées du monde continental.
Il peut paraître paradoxal que le premier armement de l'âge du fer ait été… en bronze. Outre que son usage ne s'est pas encore largement répandu dans la région, c’est surtout que le fer à son origine était fragile, tout rempli d'impuretés, et à ce titre réservé à l'outillage - et plus spécialement semble-t-il aux outils agricoles : c'est en tout cas ce qui ressort clairement de l'Iliade, où la seule mention du fer vante son utilité pour le laboureur et le berger4 qui pouvaient en faire des instruments aratoires et des cisailles de tonte.

Ce n'est donc qu’à partir du deuxième quart du VI° siècle, dans la phase récente du premier âge du fer, que l'on a vu apparaître dans le Midi méditerranéen des épées en fer, à antennes (à la poignée ornée latéralement à son extrémité d'appendices souvent bouletés).
D'origine continentale également, il faut mentionner des cnémides (protège-tibias) en bronze, d'inspiration méditerranéenne mais de facture alpine ou rhénane (régions touchées plus tôt que la nôtre par l’axe danubien), ainsi que des éléments de harnachement en bronze (ou déjà, plus rarement, en fer), des bracelets massifs à boules terminales ou encore en forme de brassards.
A la même époque se sont répandues en Provence les premières fibules à ressort unilatéral ou bilatéral, arc cintré et pied relevé. Elles sont d'inspiration italique mais le petit bouton conique qui termine ce pied situe leur origine en Languedoc où elles sont connues depuis le Bronze terminal : on les rattache à un groupe appelé « Golfe du Lion ». Elles allaient remplacer peu à peu le vieux système d’agrafe composée d’une grande épingle plantée dans une fusaïole.Planche 061 - Matériel provençal du premier âge du fer. Poterie, industrie métallique
Originaires cette fois d'Etrurie, il faut également signaler des bassins en tôle de bronze, souvent ornés d'une guirlande de perles repoussées ou de cannelures concentriques sur leur large bord. C’est encore d’Etrurie que proviennent de rares pièces de prestige telle que la belle œnochoé en bronze, à bec trilobé, qui a été découverte en 1909 dans l'un des tumulus de l'Agnel à Pertuis. Elle a été utilisée comme urne cinéraire, ce qui l’a protégée des flammes du bûcher funéraire. Comme les autres exemplaires en bronze ou en céramique, cette cruche (haute de 29,6 cm à son anse pour un diamètre maximal de 18 cm) a dû servir avant ce dernier usage à puiser le vin dans les cratères où on le mêlait d'eau pour le rendre buvable. Mais celle de Pertuis a été datée de la fin du VII° siècle5, ce qui en fait un objet vraiment exceptionnel. On peut le lier à l’avènement de chefferies dont l’emprise a dû s’affirmer sur les territoires et les populations avec de plus en plus de force au fil des générations.

Pour la céramique certaines formes du Bronze final IIIb, ouvertes et faiblement galbées, étaient fort courantes durant la phase ancienne du premier âge du fer (675-575) - aux côtés de vases à panse haute et col large plus représentatifs de la séquence.
Passées les premières décennies, le trait dominant réside dans un phénomène d'évolution négative : perceptible dès la fin du VII° siècle, il se manifeste par un faible renouvellement des séries tombant en désuétude. A terme n'ont donc plus subsisté que quelques formes parmi les plus courantes : ce sont elles qui ont fourni la majorité du mobilier céramique indigène jusqu'au deuxième âge du fer.
Il y a là des urnes destinées essentiellement à la conservation des denrées ou des boissons, dont les parois internes faisaient parfois l'objet d'un soin tout particulier (engobage et polissage), des écuelles, parfois décorées, utilisées pour l'alimentation (usées intérieurement par le frottement de cuillers en bois), des jattes servant pour la cuisson des aliments, et enfin des coupes ou des urnes de petites dimensions faisant office de gobelets à boire.
En dépit de la diffusion du four à tirage variable dans la seconde moitié du VI° siècle, dans tous les cas il s'agit d'une poterie fruste dont le caractère utilitaire et bon marché est très affirmé. Les décors, séries d’impressions réalisées juste en dessous du contact col-panse, sont également peu soignés.
A partir du second quart du VI° siècle le rôle de la belle poterie est en effet tenu par d'autres céramiques, littéralement faites au tour…

L’ORIENT EN OCCIDENT.

Avant d'aborder celles-ci il nous faut cependant encore une fois revenir en arrière et élargir quelque peu notre horizon.

Dès la fin du XI° siècle, on a vu que les Phéniciens ont pris le contrôle des routes de Chypre vers l'Occident - en même temps que celui d'une partie de la grande île de la Méditerranée orientale. A l'aube de son règne, autour de 970 avant J.-C., Hiram de Tyr a dû mater une révolte dans sa colonie chypriote d'Itykaïa-Kition. Quelques années après, il a passé un traité avec le roi Salomon pour se partager les routes d'Ophir (sur la mer Rouge) et de Tarshish (Tartessos, en Espagne)6.

Dans le deuxième quart du VIII° siècle, mus par le même désir de se procurer l'étain d'Occident indispensable à la réalisation du bronze, des Grecs (venant de l’île d’Eubée) se sont à leur tour installés en mer Tyrrhénienne, à Ischia aux côtés des Phéniciens, puis à Cumes. De là ils ont commercé avec les Etrusques, déjà en relation depuis fort longtemps avec les Levantins.

Au départ il n'y avait donc pas de rivalité entre Phéniciens et Grecs : à la fin du VIII° ou dans le courant du VII° siècle un Samien, Colaïos, a même pu atteindre le royaume de Tartessos7, aux fabuleuses richesses minières, et s'en revenir impunément - ce qui aurait été impossible quelques décennies plus tard. Car la poussée grecque en Occident a vite amené les Phéniciens à interdire aux nouveaux-venus les routes traditionnelles de leur trafic - et principalement bien sûr celles de l'Espagne et du vaste Océan, sources de leur fortune…
Contrariés sur la mer, il n’allait plus rester aux Grecs qu’à tenter de gagner l'Extrême-Occident par la terre.

En dépit de quelques percées, comme celle dont témoignent les stèles de Buoux au Bronze final II, il semble que les devanciers des marins orientaux avaient quelque peu négligé les rives du vaste golfe occidental et l'avaient en grande partie laissé aux mains de leurs relais liguriens ou tyrrhéniens.
Mais dans la deuxième moitié du VII° siècle les Phénico-puniques et les Etrusques eux-mêmes ont poussé leurs pions vers les côtes de Provence. C’est le cas pour les premiers au Mont-Garou près de Sanary, à Tamaris ou à l'Arquet. Et pour les seconds à Saint-Blaise, à Saint-Pierre-les-Martigues, à Tamaris, à l'Arquet encore, qui ont livré du bucchero nero. Le littoral pouvait fournir du corail, de la pourpre (extraite d'un joli coquillage, le murex) et aussi du sel : bien que ce sel de mer fût moins apprécié que le celui des sources continentales, plus pur, il constituait une denrée précieuse en Grèce où les côtes rocheuses se prêtent souvent fort mal à sa récolte, et à ce titre il a été l'un des enjeux de la Méditerranée antique.
Pendant cette deuxième moitié du VII° siècle, et à la suite du mouvement initié à la fin du VIII° siècle (œnochoé de Pertuis), les vieilles pistes qui suivaient les grands axes naturels de pénétration vers l’intérieur ont également été prospectées. On a retrouvé des témoins de cette exploration systématique à Cadarache, Serres ou Pertuis.Planche 062 - Matériel provençal du premier âge du fer. L'oenochoé en bronze de Pertuis
On s’est bien sûr demandé pourquoi ce soudain intérêt. En fait plusieurs explications s’offrent à nous. Peut-être tout d’abord l’expansion de leurs activités a-t-elle poussé les Phénico-puniques comme les Etrusques à ne rien négliger : après tout il y avait là, aussi, des ressources à exploiter - même si elles étaient secondaires - et des pistes à explorer pour gagner des contrées plus riches. Mais peut-être aussi, tout simplement, parce que des Grecs s’avançaient et que la concurrence commençait à poindre : dès la fin du VII° siècle, des céramiques grecques sont en effet également attestées sur les sites de Saint-Blaise, l'Arquet, Tamaris, Marseille, ainsi qu'à Sainte-Anne d'Evenos ou Baudinard dans l'arrière-pays.

Bien que leur présence pût être ressentie comme une menace par les Levantins et les Etrusques, pour les Grecs la situation était pourtant assez inconfortable, sinon franchement intenable. Tard venus, c’était là leur dernière chance, leur va-tout en Occident après l’aventure sans lendemain de Colaïos le Samien. Aussi ne leur suffisait-il pas d’être présent sur un marché où la concurrence, comme on vient de le voir, menaçait d’être rude. Il leur fallait à tout prix trouver de solides points d'ancrage.
Ce serait chose faite en 600 avant notre ère. Selon la légende en effet, qui semble assez précise quant à la datation de l’évènement, des Grecs de Phocée (une ville d'Asie Mineure située à l'embouchure du golfe de Smyrne-Izmir) ont alors fondé Marseille après que l'un de leurs chefs, nommé Protis, eut séduit la fille du roitelet régnant sur cette portion du littoral, la belle Gyptis.

Très rapidement alors, en l'espace d'un quart de siècle, les Grecs ont multiplié les avancées dans toutes les directions, déployant la même énergie qu'ils avaient manifestée quelque temps auparavant aux côtés des Phéniciens - et qui avait rapidement amené ceux-ci à les considérer comme des rivaux encombrants. Toutes les pistes s'enfonçant vers l’intérieur ont été de nouveau prospectées.
L'une d'entre elles, la vieille artère Rhône-Saône, s'est naturellement révélée comme la plus importante. Par elle, les Grecs ont pu atteindre Vix, sur les pentes du mont Lassois, en Côte-d’Or, où ils ont émulé un commerce de deuxième main vers les rives de l'Océan et ses richesses en étain. En 1953, l'archéologue René Jouffroy a mis au jour dans la tombe d'une princesse à Vix le plus gros vase de bronze jamais retrouvé, un grand cratère qui a dû être fabriqué à la fin du VI° siècle près de Tarente dans les Pouilles : haut de 1,64 mètre, il représentait une masse de 208 kilogrammes de bronze remarquablement ouvragé ! On imagine bien que pour payer avec un objet de ce prix, il devait falloir que la contrepartie fût énorme !
Par l'axe Rhône-Saône encore les Grecs ou leurs intermédiaires ont pu gagner le Jura et ses gisements salicoles - de ce sel « de source » dont on appréciait par-dessus tout la qualité dans l'Antiquité : une superbe amphore en bronze argenté d'origine étrusque, retrouvée à Conliège, à quelques kilomètres de Lons-le-Saunier, en témoigne de manière éclatante pour la fin du VI° siècle encore.
Au-delà du val de Saône, c'était l'Alsace qui s'ouvrait à eux avec ses gisements de soude (fort précieuse pour la fabrication du verre) et puis l'Allemagne, son or et ses fourrures, et encore la Baltique et son ambre - toutes régions qui constituaient déjà les objectifs du commerce naissant de l’Etrurie au Bronze final après avoir été plus ou moins ceux de Jason et de ses Argonautes au XIII° siècle…
A détailler ces richesses, auxquelles il faut ajouter avec l’historien et géographe Diodore de Sicile des esclaves par centaines, on comprend mieux l'importance des présents offerts à la princesse de Vix - même s'il existait des voies secondaires : vallées du Massif central (que l'on pouvait gagner par les affluents du Rhône ou les fleuves côtiers languedociens) et grand axe durancien qui pénètre jusqu'au cœur des Alpes, par exemple.

Etain, or, ambre, esclaves, sel, soude… Enjeux formidables dès lors qu'ils devinrent accessibles, et qui entraînèrent des combats acharnés.
C’est le cas des conflits qui opposèrent les flottes massaliotes et puniques dans le courant du VI° siècle (date et lieu inconnus, mais commémoration à Delphes) puis de nouveau à l'aube du V° siècle (peut-être près du cap de la Nao, l’Artémision d’Espagne)8 - et qui permirent à la cité grecque victorieuse de montrer qu'elle pouvait s'imposer à l'instar des Carthaginois comme une puissance de première grandeur dans le golfe du Lion.
C’est encore le cas de la terrible bataille qui vit s’affronter entre 540 et 535 (cinq ans après la prise de la ville par les Perses d’Harpage selon Hérodote) les Phocéens d’Asie qui s’étaient réfugiés à Alalia et les forces coalisées des Etrusques et des Carthaginois, victimes habituelles de leurs pratiques de piraterie. Malgré la légende grecque qui les crédita d'une victoire « à la Pyrrhus » (les deux adversaires étant censés s'être entre-détruits), les Phocéens furent défaits, leurs bateaux quasiment tous coulés ou gravement endommagés, et les survivants repêchés furent lapidés par les Etrusques d'Agylla-Caere - qui étaient pourtant assez hellénisés pour que leur fût reconnu le droit de consacrer un trésor à Delphes après cette bataille.
Massalia, la Phocée de l'ouest, ne prit pas part au combat. Gênée par les agissements de ses encombrants compatriotes, la ville laissa faire. Mais elle profita semble-t-il de l'affaiblissement des marines étrusque et punique dans la mer ligurienne, consécutif à la bataille, pour y renforcer sa présence.

Dans le dernier quart du VI° siècle le bucchero nero, la céramique sombre des Etrusques, avait quasiment disparu des sites provençaux. Seules ont subsisté leurs amphores vinaires - même si la représentation de celles-ci a fortement chuté tout au long du siècle. Il semble en effet que les Etrusques ont alors privilégié un commerce de deuxième main abandonné aux Grecs - et très naturellement ceux-ci en ont profité pour pousser leurs propres intérêts.Planche 063 - Matériel provençal du premier âge du fer. Céramique étrusque et grecque d'Occident

LA CÉRAMIQUE GRECQUE D’OCCIDENT.

Tandis que leurs marchands se livraient au commerce du vin, de l'huile et des poteries tournées, dès le deuxième quart du VI° siècle avant notre ère certains artisans grecs avaient en effet créé des ateliers pour produire localement celles-ci.

La première de ces céramiques grecques d'Occident à avoir vu le jour est la céramique grise monochrome, ou céramique grise archaïque9.
Elle a connu un franc succès : on a décompté en Provence jusqu'à sept centres de productions répartis entre le littoral (Marseille, étang de Berre) et l'arrière-pays (Alpilles, Comtat Venaissin et Var).
La réalisation de cette céramique requérait une assez grande technicité tant pour le façonnage au tour que pour la cuisson, et c'est bien pourquoi on peut l'attribuer sans hésiter à des potiers grecs - même si l'un des groupes reconnus en Provence s'est attaché à produire des vases sombres qui devaient chercher à rappeler le bucchero nero, la céramique très foncée des Etrusques10.
Cette céramique grise monochrome, ou archaïque, recevait fréquemment un décor incisé au peigne qui évoque, de loin, ses modèles : car le véritable trait de génie de ces artisans est d'avoir décliné des formes empruntées à la céramique indigène, en particulier à la vaisselle de table (coupes et gobelets à boire).

Poterie grecque d'importation, poterie grecque d'Occident imitant la poterie indigène… Pour occuper tous les créneaux, il manquait une imitation locale - adaptée au goût indigène - des vases tournés importés de Méditerranée orientale : c’est le rôle qui a été dévolu à la céramique à pâte claire et à la céramique pseudo-ionienne peinte (ainsi nommée parce qu'elle imitait les productions ioniennes).
Leurs formes de référence sont différentes. Plus courante, la céramique à pâte claire (jaune paille, jaune rosé, jaune ocre), sans décor peint, a privilégié des vases fermés, parmi lesquels on peut relever les cruches à embouchure ronde. La céramique pseudo-ionienne pour sa part a souvent reproduit une imitation de la très classique coupe B2, qui recevait un décor de bandes peintes.
Ces deux céramiques sont apparues dans la deuxième moitié du VI° siècle, un peu plus tôt sans doute pour la céramique à pâte claire que l'on peut créditer du milieu de ce siècle. Elles ont connu un décollage commercial moins rapide que la céramique grise monochrome - mais elles ont duré plus longtemps.
Comme pour l'autre céramique d'Occident du premier âge du fer, on soupçonne ici l'existence de nombreux ateliers. C'est le cas au Pègue dans la Drôme où s'est épanoui à la fin du VI° un style particulier, beaucoup plus libre, dit subgéométrique rhodanien, dont les motifs mêlent aux classiques bandes peintes d’autres éléments également peints, mais tirés du répertoire décoratif indigène de chevrons, de croisillons incisés ou d'impressions fusiformes.

Pour diffuser son produit phare, le vin, il restait enfin à Marseille à s'affranchir des productions grecques d’Orient ou étrusques et à créer son propre contenant, qui allait permettre aux indigènes d'identifier la Cité et ses marchands.
Dès la seconde moitié du VI° siècle sont donc apparues dans l'arrière-pays les premières amphores massaliètes, rejointes à la fin du siècle par une seconde forme plus trapue. A la fin du VI° siècle les amphores étrusques ne représentaient plus que le tiers environ du total des amphores retrouvées sur les sites de l’arrière-pays nîmois, les amphores massaliètes occupant les deux autres tiers.

Avec ces productions, céramique grise monochrome, céramique tournée claire et pseudo-ionienne, amphores, c'est dans la vie même des tribus de l'arrière-pays, à travers leur culture matérielle, les objets de leur quotidien, que les Grecs ont pris pied.
C'est là que l'hellénisation a commencé - et c’est même là, peut-être, qu’elle a trouvé ses plus sûrs appuis.

L’ÉMERGENCE DES CHEFFERIES AU PREMIER ÂGE DU FER.

Le mode de vie des populations s'est-il pour autant brutalement modifié à la faveur de la diffusion des poteries grecques d’Occident ? Naturellement non. On observe au contraire une grande continuité dans les modes de vie.

Mais on voit apparaître et se multiplier à cette époque les témoins matériels d'une certaine inégalité sociale qui ne cessera plus de croître.
Des tombes de chefs, garnies en objet de luxe, trahissent un phénomène de différenciation connu depuis longtemps en Europe centrale - mais que le Midi méditerranéen avait semble-t-il ignoré jusque-là, probablement parce qu'il était maintenu dans une extrême pauvreté par les conditions climatiques et la rareté des produits clés.
On doit d'ailleurs se demander si réellement il n'y avait pas de distinction sociale, ou si celle-ci plus vraisemblablement n'avait pas le moyen de s'exprimer : les deux, certainement, car l'affirmation d'une supériorité renforce toujours celle-ci - et c'est même là l'origine de toutes les politiques de prestige.
L'activité intense des Etrusques puis des Grecs le long de notre arc côtier à partir du VII° siècle a donc vraiment été déterminante : en proposant des objets d'échanges inconnus des indigènes (et donc, littéralement, sans prix) elle a permis à ces chefferies de mieux s'affirmer matériellement et, partant, de mieux s’affirmer politiquement.
Mais cette évolution trouve ses sources bien auparavant, dès lors que la possession de biens purement matériels a été reconnue comme une marque et une source de puissance ou de pouvoir. A ce titre l'apparition des trésors métalliques de l'âge du bronze s’est sans aucun doute révélée décisive : même si leur fonction première demeurait liée à l’échange avec l’étranger, il est indubitable en effet que certains trésors servaient au prestige de la tribu ou de ses chefs. Comment expliquer sinon les deux roues de char avec leur moyeu en bronze trouvés au XVIII° siècle à Fa dans l’Aude ?
A ce titre aussi le « trésor » de Buoux, daté de l’extrême fin de l’âge du bronze, était bien annonciateur de temps nouveaux : en même temps qu’il affirme une certaine importance culturelle du site, qu’il s’agisse du magot d’un bronzier, du trésor d’un groupe tribal ou déjà de celui d’un chef l’ayant attaché à son prestige personnel, il traduit une véritable puissance en gestation.

Les tombes de chefs, que l'on qualifie rapidement de tombes princières car le même luxe est susceptible d'entourer femmes ou enfants, se sont donc signalées par leur richesse : on y trouve des bijoux, des armes qui trahissent l'assise guerrière de ces chefferies, ainsi que des vases en bronze le plus souvent d'origine étrusque, mais aussi parfois grecque, représentant des masses de métal d'un prix inouï. C’est dans ce cadre qu’il faut placer l’extraordinaire cratère de Vix déjà mentionné plus haut.
Dans la région, beaucoup plus modestement, on peut citer une tombe plate à inhumation de Saint-Saturnin-lès-Apt, datée du VII° siècle, (contenant notamment un bassin, une petite coupe martelée et divers bracelets ou anneaux de jambes en bronze, ainsi qu'une grande coupe en céramique indigène mais de facture soignée, ornée d'un riche décor géométrique incisé à cru). C’est encore dans ce contexte qu’il faut replacer le tumulus de l'œnochoé à Pertuis qui abritait les cendres d'un enfant de 7 à 12 ans (si l'on en croit les dents retrouvées) et qui a livré, outre la belle pièce qui lui a valu son nom, divers objets en bronze accompagnant une chaîne et un talon de lance en fer. Planche 064 - Matériel provençal du premier âge du fer. La tombe de Saint-Saturnin d'Apt

RITES FUNÉRAIRES DU PREMIER ÂGE DU FER.

A travers ces deux exemples, c'est la variété des rites funéraires qui transparaît (inhumation et incinération, tombes plates ou tumulus) en opposition avec la pérennité de ceux-ci durant la plus grande partie de l'âge du bronze.
En fait si l'on connaît quelques tombes plates depuis la fin de l'âge du bronze, ce sont les tumulus connus également depuis cette époque (aux Lauzières par exemple) qui semblent les plus nombreux : plus d’une dizaine rien qu'aux environs de celui de l'œnochoé à Pertuis !
La rupture n'est pas si brutale qu'il y paraît avec les formes traditionnelles de sépultures rupestres ou mégalithiques.
Comme les mégalithes en effet ne représenteraient qu'une forme domestiquée des grottes, il semble bien aujourd'hui que les tumulus (que l’on rattache encore par ailleurs aux mégalithes même s’ils sont dépourvus de structure monumentale interne) doivent être pris comme une interprétation, presqu'une schématisation, des deux premiers cadres de sépulture précédents - la grotte et le mégalithe.
Et on a conjecturé en Languedoc que la tombe « plate », recouverte fréquemment en réalité d'un petit tertre de terre ou d'une stèle, pouvait être un avatar des tumulus dans les zones dépourvues des pierres qui constituaient le matériau de base de ceux-ci.
Tout évolue, mais rien ne change vraiment…

L’HABITAT AU PREMIER ÂGE DU FER…

Mais assez pour l'au-delà ! Nous avons vu poindre une aristocratie tribale, maîtresse de certains symboles matériels et forte d'un pouvoir guerrier. Qu'en est-il du cadre de vie ? Les données perceptibles dans le mobilier funéraire ont-elles connu une traduction dans l'habitat ?
Il semble bien que non. Là encore on observe une évolution sans changement radical. Certes des études réalisées par Michel Py dans la région nîmoise ont révélé que les habitats de plein air tendaient alors à devenir la règle générale. Mais les cabanes qu'ils abritaient, de très petites dimensions, toujours, pour la plupart d’entre elles, ne différaient en rien des abris connus ici ou là à la fin de l'âge du bronze, voire des structures d’habitat les plus rudimentaires du Néolithique.
Bâties autour d’un pilier central, ou de deux piliers reliés par une poutre tranversale pour les plus grandes, les cabanes étudiées par Michel Py adoptaient diverses formes du fait de leur étroite dépendance vis-à-vis du substrat rocheux. Leurs parois de matériaux légers (torchis et clayonnages) étaient généralement appuyées sur un ressaut du sol que l'on a quelquefois créé de toutes pièces quand il ne s'en trouvait pas naturellement. Au VI° siècle, à la suite de l'exhaussement des sols par accumulation de débris au-dessus du substrat rocheux précédemment utilisé, on rencontre fréquemment de petits murets venant en remplacement des ressauts entaillés dans le substrat, ainsi que des pavements en pierre11. On a parfois retrouvé la trace de trous de poteaux contre ces ressauts ou murets : ils indiquent que les parois avaient une certaine élévation et que la toiture, en matériaux légers également, ne partait pas directement du sol - ce qui eût réduit encore les faibles dimensions utiles des cabanes. Même si l’on note dans le courant du premier âge du fer une augmentation de leur surface, celle-ci demeure en effet très limitée : en Vaunage, près de Nîmes, elles se situent au Bronze terminal entre 7,5 m² et 16 m² ; au VII° s., entre 10 m² et 16 m² encore ; au VI° s. entre 9 m² et 25 m². A cette image il faut rajouter des conditions d'hygiène abominables, les déchets étant simplement jetés contre les cabanes12.
Rien qui distinguait nettement en tout cas une cabane des autres. A la Liquière pourtant (à Calvisson, dans le Gard), quatre trous de poteaux entourant un foyer situé au milieu d’une habitation conféraient à celle-ci un air de majesté primitive. Mais c’est surtout la référence implicite à l’Antiquité classique et à ses salles hypostyles (au plafond soutenu par des colonnes) qui crée ce sentiment. Les poteaux de la cabane de la Liquière dégageaient sans doute une ouverture dans le toit pour permettre l’évacuation de la fumée du foyer, et cela n’a peut-être pas été plus loin. En tout cas on ne connaît pas de lendemain à cette structure originale.

Il convient donc au regard des structures retrouvées de relativiser l'importance des aristocraties du premier âge du fer dans l'arrière-pays : si le mobilier funéraire de leur tombe distinguait nettement certains individus du commun des mortels, leur cadre de vie était en effet en tout point semblable à celui des autres indigènes. Et il restait encore très proche de celui de leurs aïeux de l'âge du bronze - c’est-à-dire misérable…

En fait dans la région nîmoise la pérennité des habitats se retrouve jusque dans leur situation : sur vingt-cinq d'entre eux datés entre le VII° et le VI° siècle, 44 % occupaient carrément l'emplacement d'un habitat du Bronze final, 9 % s'en trouvaient à proximité immédiate, et les autres qui avaient été implantés sur des sites tout à fait comparables aux précédents ne reflétaient certainement qu’une légère augmentation de la population13 !
Il est bien difficile d’extrapoler à partir des rares habitats connus de l’âge du bronze. Si l’on songe toutefois à la fréquentation du site des Roches à Buoux et de ses abords immédiats tout au long de cet âge du bronze, on serait encore tenté de dire ici que la tradition est demeurée vivace.

... ET DANS LE LUBERON.

Mais dans le Luberon justement, où l'âge du bronze était relativement bien représenté, les vestiges sont alors très discrets - quand ce n'est pas inexistants.
Au cœur du massif, le site des Roches et les abords du Fort de Buoux ont encore été fréquentés : cette zone exceptionnelle offre donc des traces d'occupation continue depuis le Néolithique final jusqu'au Moyen Âge.
Ainsi le fameux trésor découvert dans le vallon en 1873, s'il recélait du matériel appartenant au Bronze final, peut être rattaché à la transition Bronze / Fer14. Et on a trouvé du matériel du premier âge du fer dans les réduits funéraires du Chaos des Roches, notamment une coupe à profil arrondi et un vase à pied annulaire dans la « Grotte Sépulcrale »15.
A quelques kilomètres de là, il est également représenté à la Grotte Saint-Gervais (ou Baume Croupatière) à Bonnieux, elle aussi jadis utilisée comme grotte funéraire.

La poursuite de l’occupation du Chaos des Roches et de ses environs pendant le deuxième âge du fer pourrait plaider pour une implantation précoce sur une partie au moins des sites de cette dernière époque. Mais les traces demeurent ténues, et les structures d'habitat sont encore une fois totalement inconnues.
Peut-être le temps a-t-il eu raison des vestiges. Le rocher affleure là presque partout et la plupart de ces sites n'offrent finalement pas davantage de structures du deuxième âge du fer, à l'exception des enceintes que l’on veut bien lui attribuer par analogie avec d’autres sites ayant livré du matériel. Les dérèglements climatiques des temps historiques, notamment de l’époque carolingienne, ne sont sans doute pas pour rien dans l’érosion de ces sites perchés installés à même le substrat rocheux.
Il paraît difficile à première vue d'imaginer que l'occupation de l'époque de Hallstatt ait ignoré la totalité des grands sites perchés que nous retrouverons au deuxième âge du fer, et surtout les plus formidablement défendus d'entre eux, le Fort de Buoux et les Confines ou Esconfines (situés de plus de part et d’autre du chaos des Roches) de même que Castel-Sarrazin surplombant l'Aiguebrun au débouché de la « combe » de Lourmarin, juste en face du vieux site des Lauzières.
Cependant les centres d’intérêts économiques et politiques s’étaient déplacés vers les vallées qui accueillaient les axes de circulation - et ce sont en fait les limites des tribus du premier âge du fer, et le besoin de défendre ces limites, que l’on peut évoquer ici. Or même si les sites ont été un peu plus nombreux à la fin de l’âge du bronze, c’est encore un espace en voie de repeuplement que nous devons considérer au premier âge du fer - et malgré l’amélioration des conditions climatiques, ce repeuplement a dû prendre du temps, et même beaucoup de temps. Les conditions d’hygiène relevées autour des habitats ne sont peut-être pas étrangères à cette pauvreté en hommes.
En tout cas les vallées elles-mêmes ne se révèlent pas plus riches en traces d’occupation. On connaît les tombes de Saint-Saturnin-lès-Apt et de Pertuis, mais on ne connaît pas les habitats qui s’y rapportaient. Tout au plus peut-on mentionner à Pertuis, au sud-est du tumulus de l’œnochoé, la colline des Pécouillons où les tessons de toutes les époques sont assez nombreux.
Pourquoi alors ces grands changements d’orientation, que l’on peut percevoir à travers la localisation des tombes « princières » ?

Avec l’avènement du fer, les vieilles modalités d’échange indigènes que les premiers trafics méditerranéens avaient utilisées ont dû être complètement débordées, tant géographiquement que matériellement. Et à partir du VI° siècle le commerce grec a doublé les trafics traditionnels, aux deux sens du terme.
D’une part ses produits se sont superposés aux articles troqués jusque-là : avec la céramique grecque d’Occident il a rendu possibles de nouveaux échanges, d’une valeur remarquablement située entre les objets courants du trafic indigène traditionnel et les produits de luxe précédemment acheminés par les Orientaux ou leurs agents.
D’autre part ce commerce actif et organisé s’est propagé très vite et très loin - bien plus vite et bien plus loin que ce que l’on avait connu jusqu’alors.
Au VI° siècle on peut donc dire que le commerce grec a produit une véritable fulguration de l'histoire16. Comme c’est le cas pour beaucoup de mouvements rapides, la portée du commerce grec est restée cantonnée dans un premier temps à un niveau superficiel. Mais très rapidement les autochtones ont pris l’habitude des produits courants qu’il proposait, telles que les céramiques grecques d’Occident, et un processus d’hellénisation a pu s’enclencher.

Au VI° siècle en tout cas, l’intérêt de la Haute-Provence ne résidait plus pour les Grecs dans ses médiocres ressources en métal, mais dans les passages ou l’assise territoriale qu’elle pouvait offrir aux comptoirs de la côte à la faveur d’un jeu subtil d’alliances et de clientélisme. Aussi, à la différence des dynastes de Vix, la fortune de ceux que l’on peut supposer avoir été les maîtres de notre arrière-pays - les bénéficiaires des tombes « princières » - ne trahit pas nécessairement de participation active à un essor des trafics. Plus que de pièces essentielles dans la gigantesque partie que les Grecs avaient engagée, il devait plutôt s’agir de roitelets dont il fallait acheter la neutralité pour pouvoir circuler en paix, voire pour s’installer ou s’étendre librement sur les terres encore vierges qui jouxtaient leurs propres territoires.
Mais le déplacement des centres politiques vers les vallées du Coulon ou de la Durance demeure certainement, en partie au moins, lié à l’avènement du commerce grec et au contrôle qui pouvait s’exercer sur les pistes que celui-ci empruntait. C’est que dans le contexte d’extrême pauvreté matérielle du début de l’âge du fer, les cadeaux des Grecs devaient conférer un grand prestige aux dynastes locaux - même si ces cadeaux étaient de bien moindre valeur que ce qui partait vers la Bourgogne, ou le Jura et ses zones salicoles.

Le Luberon a perdu ici le rôle principal qu’il avait tenu pendant l’âge du bronze. Finie la zone d’habitat privilégié qui offrait des refuges face au déchaînement des éléments - ceux-ci s’étant enfin apaisés… Finie aussi la montagne plus ou moins sacrée où s’exerçait la magie des maîtres du métal : avec les Grecs les métallurgistes n’étaient plus que des artisans plus ou moins habiles.
Isolé entre les grands axes de circulation représentés par les vallées du Coulon-Calavon et de la Durance, le vieux massif s’est donc trouvé à l'écart des grands courants du premier âge du fer. Dépourvu d’intérêt stratégique - l’espace n’étant pas encore assez bien rempli - il est devenu une simple zone tampon entre les tribus qui occupaient ces vallées, et en contrôlaient les passages.

L’ÉCONOMIE INDIGÈNE AU PREMIER ÂGE DU FER.

Le développement du commerce grec a donc contribué à modifier considérablement économie et société - en favorisant une certaine concentration du pouvoir politique, en précipitant l’avènement d’un système où les échanges occupaient une place bien plus importante qu’auparavant, ou encore en fournissant à la population indigène des produits nouveaux tout en drainant une partie du matériel ancien qu’elle utilisait.
Mais il n’a pas modifié les ressources et les moyens dont disposait cette population. Comme dans la culture matérielle (pour la part indigène de celle-ci, bien sûr) c’est une transformation progressive tout imprégnée du poids des traditions qui s’est dessinée ici.

On observe bien alors une présence accrue du cheval, attestée par le nombre croissant des éléments de harnachement, mais ce phénomène pourrait se rattacher à l'émergence d'aristocraties locales davantage qu'à son utilisation dans l'agriculture ou les transports. Pour ces derniers, on bénéficie cependant du témoignage du géographe et historien Diodore de Sicile qui a rapporté que l'étain des mystérieuses îles Cassitérides était acheminé en trente étapes à dos de cheval depuis les rivages de l'Atlantique17 : c’est un témoignage tardif (I° siècle av. J.-C.) et nous avons vu de toute façon que les flux commerciaux étaient sans commune mesure dans la vallée du Rhône et en Haute-Provence. Mais il indique avec certitude qu’au premier âge du fer (et même après si l’on songe justement qu’il s’agit d’un témoignage tardif) le char demeurait d’un usage exceptionnel en dehors de petits déplacements ou de manifestations de prestige : outre l’insécurité, on peut imaginer que le problème de l’entretien des pistes a longtemps fait obstacle à son usage sur les longues distances.

L'expansion des ovicapridés, pour sa part, trouve place dans des mouvements séculaires que l'on peut lier aux variations climatiques, avec la continuation d'une phase relativement humide et fraîche entrecoupée de petites crises plus sèches et plus instables : on observe en effet une augmentation sensible du buis, et encore des fluctuations dans l'activité du comptoir indigène de Saint-Blaise, sur les rives de l'étang de Berre, qui peuvent apparemment être mises en parallèle avec certaines traces de ruissellement observées sur ce site18.

Ceci pourtant n'a pas gêné l'agriculture : les légumineuses ont poursuivi une progression déjà bien entamée au Bronze final, tandis qu'une nouvelle variété de blé, qui allait connaître un grand succès à l'époque romaine, le turquet ou garagnon, a rejoint les céréales dans les vases de réserves - urnes engobées et polies à l'intérieur ou grands vases en torchis connus depuis le Bronze final.

Et la vigne, alors ? Il est indiscutable que le vin a été le fer de lance de la pénétration étrusque et grecque. Qu'il s'agisse d'amphores pour le transporter, de cratères pour le couper d'eau (en céramique ou en bronze, comme celui de Vix), d'œnochoés pour le puiser dans ces cratères (là encore en poterie ou en métal), de bassins en tôle de bronze pour poser ces œnochoés, ou de coupes pour le boire, le vin avec son cérémonial est omniprésent - et omnipotent, si l'on en croit Diodore qui au temps d'Auguste a rapporté qu'une amphore de vin achetait encore auprès des Gaulois l'esclave qui versait celui-ci19… Par-delà la belle légende de Gyptis tendant son gobelet à Protis, c'est selon toute vraisemblance le vin qui a acheté le territoire de Marseille - et peut-être aussi la jeune indigène, simple cerise sur le gâteau.
On a découvert, avec le développement des céramiques grecques d’Occident, un certain désir des Grecs de s'affranchir des importations orientales. Très tôt, dès qu'ils ont pu se rendre maîtres d'un territoire, dès la fondation de Massalia peut-être, il est donc probable qu’ils ont planté la vigne qui les rendrait un peu moins dépendants de la mère-patrie.
La plante de Dionysos20 a dû alors se répandre assez vite si l'on en croit les pépins de raisins retrouvés ici ou là. Mais vigne ne signifie pas forcément vin. Car le danger était grand de voir les barbares21 découvrir les mystères de la fabrication du vin, et ceux-ci devaient constituer un véritable secret d’Etat. Il demeurait en effet vital pour la cité - de par le pouvoir qu'il lui donnait sur des « sauvages » que l’on ne pouvait parer d’aucun mérite de bonté. Rousseau et les salons du siècle des Lumières étaient encore bien loin.
Et le secret est resté bien gardé : ce n'est vraisemblablement pas avant le I° siècle et la romanisation que la vigne est sortie du domaine grec !
Il est fort possible que ceci n'ait pas été aussi difficile qu'il y peut paraître : produire et conserver du vin était alors une chose fort complexe si l'on en croit le témoignage de Pline et de Columelle au I° siècle de notre ère22. Quant au résultat, il découragerait bon nombre d'amateurs modernes du divin nectar : si les Dieux seuls pouvaient consommer pur le vin antique, ce n'était certes pas seulement pour combattre l'intempérance !

LIGURES ET GRECS AU PREMIER ÂGE DU FER.

Au premier âge du fer, la Provence demeurait donc à quelques exceptions près un pays âpre et rude.
Les Grecs ont nommé ses habitants Ligures, du nom d'un peuple sauvage d'Asie Mineure qui occupait l’arrière-pays lointain de la Phocée d’Asie - selon un procédé qui consistait à attribuer à toute nouvelle peuplade que l'on abordait le nom d'un peuple déjà connu en Méditerranée orientale, en fonction de ses traits propres ou de critères géographiques de son territoire23 : ainsi la litanie des peuples barbares rencontrées au cours d'un périple fournissait de précieuses indications sur ce que le voyageur devait s'attendre à trouver.

Au I° siècle avant notre ère Poséidonios repris par Diodore de Sicile et Strabon24 décrivait encore les Ligures comme des êtres frustes et primitifs, maintenus dans la sauvagerie par la dureté de leur vie, et faisant preuve d’une endurance et d’une résistance extraordinaires.
Perfide, menteur, mais aussi très malin, le personnage du Ligure peut être considéré dans la littérature antique comme un véritable Ulysse barbare25 - et la comparaison vient à point pour rappeler que les Grecs n'étaient pas eux-mêmes des modèles de vertu : après la chute de la Phocée d'Orient aux mains des Perses d'Harpage, vers 545-540 avant notre ère, ses réfugiés installés à Alalia en Corse allaient se sont ainsi signalés pendant quelques années par leurs rapines et leurs raids contre tous leurs voisins26, y compris Etrusques et Puniques - ce qui a amené cinq ans plus tard ces derniers à s’unir pour mettre un terme à leurs agissements lors de la bataille d’Alalia, déjà évoquée.
Que cela fût le fait des uns ou des autres, les relations des Grecs d'Occident avec l'arrière-pays n'ont donc pas toujours été aussi faciles que le laisseraient supposer les traces de leurs trafics ou les implantations d’ateliers de céramique dans l’arrière-pays : la tradition littéraire rapporte ainsi qu'une génération environ après la fondation de Marseille par les Phocéens, les indigènes ont déjà tenté de les chasser27 !
En fait de nombreuses situations très différentes se sont juxtaposées selon l’époque et le caractère des tribus concernées. Mais d’une manière générale on peut dire au moins que la Provence est restée très fermée à la mer : les productions de l’un des ateliers de céramique grise archaïque28, qui semblent avoir connu une répartition exclusivement maritime, ne sont ainsi parvenues qu'exceptionnellement dans l'arrière-pays - exactement comme si en dehors de quelques vallées côtières, comme celle de l'Argens, la Provence demeurait hostile à la mer, ou n'était encore accessible qu'à revers, par le Rhône et l'axe durancien…

Cette hostilité des populations de l’intérieur vis-à-vis de la mer, à tout le moins le désintérêt pour celle-ci, a pu servir les Grecs - dans un autre domaine il est vrai : c'est en effet l'époque où les points de chute se sont multipliés le long du littoral, qu'il s'agît de simples échelles occupant le voisinage ou les emplacements mêmes de futurs établissements (Bessan, Agde) ou encore des premières véritables villes telles qu'Emporion-Ampurias fondée dès 575 dans la baie de Rosas.

Ce fut alors un premier âge d'or de la cité phocéenne : dans la seconde moitié du VI° siècle, la cité qui avait su s’imposer comme l’une des puissances de la Méditerranée occidentale a lancé sous le commandement du savant Euthymènes une expédition vers les côtes d'Afrique qui devait atteindre le fleuve Sénégal : abusé par les crocodiles qu'il y avait vus et qui étaient pour les Grecs des animaux exclusivement nilotiques, Euthymènes devait avancer l'idée, réfutée par Hérodote, que le grand fleuve d'Egypte venait de l'Atlantique29

A la fin du VI° siècle une autre cité cependant a réussi à faire reculer les Etrusques : s'ouvrant à la mer, elle allait rapidement s'y heurter, comme les Grecs, à la domination de Carthage, maîtresse des routes de l'Ouest et des bastions sardes et baléares. Et l'antagonisme irréductible qui devait naître de cette rencontre allait pousser cette ville, la Ville, Rome, à la conquête du Monde.

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