Histoire du Luberon Jean Méhu
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L’ÂGE DU BRONZE.

DES QUESTIONS LONGTEMPS RESTÉES SANS RÉPONSES PRÉCISES.

Ce premier véritable âge du métal s’est longtemps posé en terme d'énigmes. On constatait la disparition des grands habitats dans les zones qui les avaient accueillis au Néolithique final. En même temps on observait à certaines périodes un recours quasi-exclusif à l'habitat rupestre. Parallèlement, la rareté des vestiges imposait de considérer un véritable effondrement de la population. Enfin, loin d’apparaître comme un ensemble homogène, l’âge du bronze revêtait l’aspect d’une succession de séquences d’orientations très différentes. Cela faisait beaucoup !

Pour tenter de fournir des réponses à ces questions, divers arguments ont été tour à tour avancés. Les plus sérieux faisaient appel à la sociologie ou à l'épidémiologie.
Cependant les réponses soulevaient elles-mêmes de nombreuses questions - ou encore elles renvoyaient vers des causes lointaines qui demeuraient totalement floues.
L’argumentation sociologique, en effet, mettait tour à tour en cause l’aggravation des conflits inter-tribaux ou l’accentuation de certains courants migratoires. Ces phénomènes seraient allés de pair avec un éclatement des communautés du Néolithique final et un repli des groupes familiaux sur eux-mêmes. Mais cela ne pouvait suffire à expliquer l’ampleur des bouleversements.
L’épidémiologie fournissait pour sa part une réponse plausible et concrète à la baisse de la population, mais elle ne pouvait rendre compte de certains changements d’orientation : ainsi, même contraints d’abandonner un habitat devenu foyer de maladie - à supposer qu’ils eussent pris conscience de l’insalubrité des lieux, et quelle qu’en fût pour eux la cause - on voyait mal pourquoi les hommes n’auraient pas simplement reproduit un peu plus loin le cadre de vie dans lequel leurs ancêtres avaient vécu en paix avant que le malheur éclate.

Il devait donc y avoir davantage. Et une fois de plus c'était dans les variations du climat qu'il allait falloir rechercher l'explication.

LE CLIMAT, TOUJOURS.

A bien des égards, le Néolithique final a été l’été indien de l'âge d'or que l'humanité avait connu depuis le VII° millénaire.
Mais l’évolution des conditions naturelles avait commencé à saper les fondements de la prospérité, selon un processus qui s’est précipité dans la phase récente de cette période et qui a trouvé son aboutissement pendant l’âge du bronze.

On savait que sur le pourtour des Alpes l’âge du bronze était marqué par une série d'anomalies. Ainsi durant la séquence appelée Bronze ancien, puis à nouveau au Bronze final, on avait relevé que le lac Léman avait été privé d'exutoire1 : le faible volume d’eau qu’il recevait alors du Rhône était entièrement absorbé par l’évaporation - ce qui est quand même, pour le moins, très déconcertant !
Mais ces anomalies étaient souvent minimisées ou passées sous silence dans la mesure où elles n'avaient pas constitué une entrave pour le développement économique et culturel des populations de la région.
Dès 1979 une explication avait pourtant été tracée par M. Magny pour ce domaine subalpin2. Elle reposait essentiellement sur une modification des zones d'influences de l'air atlantique, de l'air polaire et de l'air tropical en Europe moyenne. Celle-ci sous-tendait évidemment une variation importante de la circulation atmosphérique générale : mais si cette idée ressortait clairement des schémas accompagnant l’étude de M. Magny, l’auteur toutefois ne l’avait pas développée.

Pour la zone méditerranéenne, aucune hypothèse n’avait été avancée. Là encore nombre de singularités avaient pourtant été relevées, lors de prospections ou d’études ponctuelles. C'était le cas de traces de ruissellement ou de coulées argileuses relevées dans nombre de grottes de la région, du lessivage des couches du Néolithique final sur certains sites (aux Lauzières à Lourmarin, notamment) ou encore de niveaux de crues dantesques découverts dans des abris situés à mi-falaise au-dessus de gorges encaissées : à la grotte de Peyroche II à Auriolles surplombant d'une dizaine de mètres la Beaume, paisible affluent de l'Ardèche, il fallait remonter aux dérèglements post-glaciaires pour trouver de tels niveaux !
Parallèlement, il était apparu de manière de plus en plus évidente ces dernières années que la crise majeure qui avait secoué le Proche-Orient et la Méditerranée orientale entre 1.300 et 1.200 avant notre ère avait une origine climatique - en l'occurrence une sécheresse terrifiante puisqu’elle avait couramment coûté la vie à 50 % de la population et même, localement, jusqu'à… 100 % 3 !

En 1994, j’ai donc repris le schéma de M. Magny en accordant une place prépondérante à un affaiblissement de la circulation générale d'ouest pendant le Bronze ancien et la première moitié du Bronze final4. D'une part cette hypothèse me paraissait à même d’expliquer l'insuffisance des précipitations en Méditerranée orientale. D'autre part elle laissait pleinement le champ libre en Méditerranée occidentale aux influences méridiennes, coulées polaires et remontées d'air tropical venant se heurter au-dessus de notre arc côtier - provoquant ça ou là des orages d'une violence inimaginable, susceptibles de ruiner les habitats comme d'engloutir les champs ou les troupeaux, et obligeant les hommes à chercher de nouveau le refuge des vieux abris naturels qui ne représentaient plus qu’un aspect secondaire de l’habitat au Néolithique final.Planche 048 - Circulations atmosphériques (2)
Il me semble plus satisfaisant aujourd’hui de parler simplement de limitation des entrées d’air océanique, quelle qu’en soit la raison précise. Sans doute des fluctuations dans les courants océaniques (notamment le Gulf Stream) se sont-elles révélées déterminantes. Mais au-delà de la description des phénomènes, il demeure très incertain de tenter d’expliquer ceux-ci : tout d’abord il reste malaisé d’isoler les différents paramètres qui sont susceptibles de jouer en climatologie, et de surcroît il est encore plus difficile de définir le seuil à partir duquel chacun de ces paramètres peut devenir un facteur déterminant du climat. Car tous sont interactifs et inter‑réactifs. Et en fonction de ces interactions ou de ces inter-réactions, les agents potentiels du climat n’ont pas la même force d’une époque à l’autre : tel facteur qui paraît fondamental à une période, par rapport à la situation des autres, ne l’est apparemment plus à une autre du fait de leur évolution synchrone…
Peut-être les choses seront-elles enfin plus claires avec le programme Earth Simulator, commandé en 1997 par l’agence japonaise des sciences et des technologies. Encore faut-il que le projet de cet « ultracalculateur » de quarante teraflops ne se solde pas en fin de compte par un autre… flop, justement - ce qui n’est malheureusement pas si rare en climatologie.

Tout ce que l’on peut ajouter pour le moment, c’est qu’il semble y avoir eu un mouvement de balancier entre des phases très sèches où les influences de l’air atlantique ont été peu vigoureuses, et des phases humides où les entrées d’air maritime, océanique (et accessoirement méditerranéen en fonction de la moyenne générale des températures), ont été parfois très puissantes. Aux premières il faudrait rattacher le Dryas récent, le Préboréal, le Boréal et deux séquences de l’âge du bronze (Bronze ancien et première partie du Bronze final). Aux deuxièmes l’Atlantique et dans une moindre mesure les autres séquences de l’âge du bronze, en attendant l’âge du fer.
Parallèlement, il semble que ces modifications intervenues dans la circulation atmosphérique aient été relativement indépendantes des variations générales de température. Pendant la dernière glaciation, le Dryas ancien et le Würmien III qui ont précédé le Grand Réchauffement (amorcé à partir de 14.500 avant J.-C.) ont connu un climat très sec qui pourrait les rattacher à la première des deux situations, tandis que certaines séquences du Wurmien II, très chargées en précipitations, évoquent la deuxième.

Quoi qu’il en soit, une fois reconnue l’importance du climat, une mise en parallèle des évènements survenus en Méditerranée orientale et des données recueillies en Méditerranée occidentale devenait possible. Elle devait aboutir à une remise en question de la chronologie classique adoptée pour l'âge du bronze.

UNE CHRONOLOGIE ASSEZ COMPLEXE.

J’avais toutefois mésestimé en 1994 la portée de la calibration radiocarbone dont nous avons détaillé plus haut les tenants et les aboutissants. Celle-ci amène à réévaluer considérablement les dates que j’avais proposées, pour le Bronze ancien et le Bronze moyen tout au moins.Planche 049 - les âges des métaux en Provence

Voilà pour le cadre. Après l’avoir défini, il nous faut cependant revenir au début, c'est-à-dire au bronze-métal lui-même et à l'évolution matérielle que sa découverte et sa diffusion ont nourrie…

LE BRONZE-MÉTAL ET LA CULTURE MATÉRIELLE.

C'est dans le courant du V° millénaire que le bronze est apparu au Moyen-Orient mais ce n'est qu’assez tardivement, entre 2.500 et 2.300 avant notre ère, qu'il a gagné l'Europe occidentale.
Autour de 2.300 avant J.-C., il s’est répandu en Suisse - sous l’influence, encore une fois, des Campaniformes. Le groupe rhodano-rhénan semble avoir joué là un rôle capital. Il fait partie des rares ensembles dans lesquels le Campaniforme accède au rang de culture à part entière, dotée d’un espace qui semble lui appartenir en exclusivité : peut-être le prestige du nouveau métal a-t-il fait de ses maîtres, servants du mystère, les modèles de tout un peuple qui vivait encore au rythme de la vieille civilisation de la céramique cordée. C’est en tout cas ce groupe qui a donné naissance ultérieurement à la civilisation du Rhône. Et c’est lui, encore, que l’on trouve à la source des premiers apports de bronze vers le Midi.
Le changement climatique qui s'était amorcé dès l'aube du Néolithique final n'a certainement pas été étranger à l’expansion culturelle d’un groupe rhodano-rhénan. Dans le Midi méditerranéen nous avons vu déjà que les excès de cette nouvelle séquence ont précipité la ruine des cultures et des modes de vie néolithiques. En Suisse, toutefois, elle a pris l'aspect d'une séquence relativement pauvre en précipitations, mais riche en brumes et en brouillards, suffisants pour profiter aux activités agricoles comme au pâturage. A ce propos il faut encore noter que le terme de civilisation du Rhône qui qualifie la deuxième partie du Bronze ancien en Suisse est assez malheureux - puisqu’il semble fort que le fleuve, réduit à fort peu de chose, se perdait dans le lac Léman et que seuls ses affluents, eux-mêmes bien affaiblis, alimentaient son lit en aval…

La Provence n’avait pas de cuivre - encore moins d’étain. Ce n’est donc que par importation que le métal a pu lentement s’imposer dans la région. Cette dépendance à l'égard du bronze s'est doublée très tôt d'une puissante influence culturelle exercée par les régions riches en métal. Celle-ci démarque nettement l'âge du bronze des séquences précédentes - d'abord parce que les apports ont été avant tout continentaux ; et ensuite parce que du fait des répercussions des dérèglements climatiques sur les populations indigènes, la tradition et l'évolution régionales ont eu du mal à s’affirmer face à ces apports.
Il n’est donc pas aisé de tracer une vision d'ensemble de la culture matérielle de la Provence pendant l’âge du bronze : tout apparaît comme haché par une succession de séquences qui faisaient la part belle à l’une ou l’autre des grandes zones d’influences qui ont imprégné le pays. Et cela au gré des variations climatiques, jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution se fît jour au terme de l’âge du bronze.

LE BRONZE ANCIEN.

Comme pour nombre d’autres régions, l’implantation de Campaniformes au Néolithique final a joué un rôle déterminant dans la diffusion du bronze en Provence depuis le foyer rhodanien.
C'est en effet à partir du groupe campaniforme rhodano-rhénan, puis de la civilisation du Rhône qui en est issue, que le métal s'est pour la première fois répandu vers notre région - soit directement par l'axe Saône-Rhône ou les grandes vallées alpines, soit indirectement par l'Italie du Nord : pendant le Bronze ancien, on trouve donc de petites « alènes à tatouer » losangiques (en fait de simples perçoirs ou épingles)14, des haches allongées à faibles bords presque droits ou peu concaves (proches du type de Neyruz), des haches spatules (dérivées du type de Morges ou des Roseaux) ou des poignards à manche massif, en bronze, riveté sur la lame, puis des poignards à rivets (à la lame plate munie de trous destinés à accueillir des rivets d’un manche en bois, en corne, ou en os) qui témoignent de relations avec ces groupes.Planche 050 - Matériel provençal de l'âge du bronze ancien. Industrie métallique
En échange, peut-être la Provence fournissait-elle des colombelles, petits coquillages marins que les populations rhodaniennes prisaient particulièrement pour réaliser des parures - encore une fois, semble-t-il, à l'instigation des Campaniformes. On en a retrouvé quelques exemplaires, en compagnie de pendeloques en pâte de verre bleu-vert et d’une perle en ambre, dans la grotte de Fontblanco à Robion.

Aux côtés d’un outillage métallique qui en était encore à ses balbutiements, l’outillage lithique est demeuré bien représenté. Malheureusement il est peu caractéristique et le matériel de l’âge du bronze a rarement été isolé de celui du Néolithique final.
Ce matériel se partage toujours entre des outils soigneusement taillés et des lames ou éléments d’outils composites. Parmi les premiers on peut relever des grattoirs, des racloirs, une sorte de perçoir épais ressemblant à une tarière, ainsi que des flèches à ailerons et pédoncule rappelant certaines flèches du Néolithique final que l’on associait à cette époque aux Campaniformes. Les seconds comptent des pièces rectangulaires souvent dans lesquels on voit des éléments de faucilles ou des éclats laissés bruts, utilisés pour leur tranchant.
Naturellement haches et herminettes en pierre polie demeuraient bien représentées.

Le mobilier céramique mêlait des pièces encore très imprégnées du Néolithique final, une évolution régionale, et des nouveautés venues de l'extérieur.
On trouve ainsi des urnes (vases) ou des jarres à fond plat ou ombiliqué, d’une forme souvent biconique adoucie par le galbe de la panse conjuguée à la largeur de la base et du col - mais aussi des pichets ou des tasses à carène. Tandis que les urnes portent fréquemment quatre anses opposées placées au milieu de la panse, ces tasses sont quelquefois munies d'une anse à appendice. Elle paraît avoir été empruntée au groupe lombard de la Polada, très actif lui aussi, bien que des analogies puissent être trouvées jusque dans le nord-est de l'Espagne. En Provence comme en Italie, ces anses ont donné le jour à une tradition vivace qui a perduré jusqu'au Bronze final où elles ont parfois revêtu parfois des formes assez exubérantes.Planche 051 - Matériel provençal de l'âge du bronze ancien. Poterie, industrie métallique

Les parures sont très peu différentes de celles du Néolithique final : les épingles en métal qui servaient à attacher les vêtements sont assez nombreuses mais on rencontre ici des boutons en os, de petites perles en faïence ou en stéatite (une roche verdâtre, très tendre).
Les pendeloques en pâte de verre bleu-vert et la perle en ambre de la grotte de Fontblanco demeurent exceptionnelles. Ces deux matières auront fait couler beaucoup d’encre.
Il y a quelques années encore on pensait en effet que l’ambre pouvait être de provenance locale, car on en avait retrouvé le long des côtes du Languedoc. Mais des analyses de laboratoire ont montré qu’il s’agissait d’ambre balte. Ceci a redonné corps à la vieille tradition du commerce mycénien de ce produit (dont la légende de Jason, entre autres, décrirait la quête en direction des plaines d’Europe centrale). Aujourd’hui, on pense donc que l’ambre retrouvé dans le Midi méditerranéen venait, très probablement, de Méditerranée orientale… Il aurait été colporté de saut de puce en saut de puce le long des côtes à partir des bases mycéniennes de la mer Tyrrhénienne (îles Lipari, golfe de Naples, nord du Latium, sud de la Sardaigne)15, ou bien encore relayé au loin par les agents indigènes des aventuriers orientaux - même si l’exploration précoce de nos côtes par ceux-ci ne peut être totalement exclue. Selon le Pseudo-Apollodore, Apollonios de Rhodes faisait en effet emprunter à Jason le cours du Rhône - plus vraisemblablement en fait celui de la Durance - après celui du Pô. Il aurait ainsi longé les côtes de Provence où il aurait consacré un autel aux Dioscures dans les îles Stœchades (îles d'Hyères)16.
Quant à la pâte de verre bleu-vert, le kyanos de l'épopée homérique, au contraire de l’ambre les travaux menés en laboratoire ont rendu justice aux capacités techniques des hommes de la préhistoire récente en montrant que ce matériau a pu être produit très tôt en Europe occidentale17 : sa présence ne signalerait donc pas forcément de contacts - fussent-ils très indirects - avec la Méditerranée orientale, et encore moins avec l’Egypte comme on le pensait jadis.

LE BRONZE MOYEN.

Au Bronze moyen la brillante civilisation du Rhône s’est éteinte lentement. Ce sont les influences italiques qui ont peu à peu pris le dessus et l'ont finalement emporté.
En témoignent des anses à appendice encore (dont la plupart il est vrai de tradition locale à cette époque) mais aussi un renouveau des faisselles en céramique qui renvoient vers la culture des Apennins.Planche 052 - Matériel provençal de l'âge du bronze moyen. Poterie, industrie lithique, industrie métallique

Dans le mobilier métallique, le petit poignard à lame triangulaire (renforcée cette fois-ci d'une crête médiane) et manche d’os, de corne ou de bois riveté, est devenu l'outil à tout faire aux côtés de diverses haches ou herminettes.Planche 053 - Matériel provençal de l'âge du bronze moyen. Iindustrie métallique
C'est dans le courant du Bronze moyen que l'outillage métallique est parvenu peu à peu à supplanter l'outillage lithique - même si des éclats de silex ont été utilisés jusqu'au deuxième âge du fer comme éléments de briquets, et aussi comme lames à bon marché.
Parallèlement, le Bronze moyen a encore vu la naissance des premiers ateliers régionaux de fondeurs, attestés par des moules en pierre. Nous aurons l'occasion d'y revenir plus loin.

Comme au Bronze ancien, il faut parfois signaler la présence exceptionnelle de pièces en ambre. Elles sont plus rares qu’en Languedoc, non s’agît d’ambre récolté localement sur les plages languedociennes, mais parce que ces plages semblent depuis toujours avoir été plus propices aux échanges que les côtes rocheuses de la Provence.

LE BRONZE FINAL I, LE BRONZE FINAL II.

Au Bronze final, on assiste en premier lieu à une renaissance des influences du Nord-Est, venues cette fois-ci du Jura, d'Alsace, de Rhénanie ou de Suisse.
On les a regroupées jadis sous le vocable de « Champs d'Urnes ». Mais parfois, comme dans le Midi, il s'est écoulé plusieurs siècles avant qu’apparaissent les grandes nécropoles à incinération auxquelles ce terme renvoie. Et leur origine, apport extérieur ou genèse locale, demeure alors même sujette à débat.
Plus récemment on a donc rassemblé ces influences sous le sigle RSFO (pour Rhin-Suisse-France Orientale). Dans notre région toutefois, elles sont encore assez souvent relayées par l'Italie du Nord, et le terme de RSFO peut être lui aussi source de confusion quand il y a combinaison des apports.

Alors que le Bronze final I est resté encore très attaché à la tradition du Bronze moyen, à partir du Bronze final II, ces apports se traduisent dans la céramique par l'adoption d'une pâte noire et lustrée ainsi que par des décors de larges cannelures formant quelquefois méplat sur le haut de la panse.
Des épées ou des couteaux à dos décoré d'origine helvéto-rhénane complètent le tableau.
Les influences plus purement italiques sont représentées sur certains vases par des anses en forme de petits tunnels connues dès le Bronze final I, et par des incrustations de matière blanche plus caractéristiques du Bronze final II.

Quelle que soit la vigueur de tous ces apports, on distingue encore une évolution d'ensemble de tout notre arc côtier, de source indigène. Elle s’est exprimée par exemple dans de grands vases ouverts, carénés, à col légèrement divergent et bord déjeté formant méplat à l'intérieur - ou encore de petits vases ouverts biconiques, à panse haute garnie de méplats sur l'épaulement et bord divergent.

A la vision d'une vague de nouveaux-venus submergeant les populations locales, il faut donc préférer celle de petits groupes s'infiltrant au sein de populations clairsemées par les rigueurs d'un climat redevenu excessif, mais conservant fortement ancrées des traditions séculaires.

LE BRONZE FINAL III.

Le retour au Bronze final III (et même dès la fin du Bronze final II) à des conditions climatiques proches de celles du Bronze moyen n'a pas modifié ces données comme on aurait pu s'y attendre.

En fait, la première partie du Bronze final III apparaît culturellement comme un prolongement du Bronze final II dont il est difficilement discernable.
Dans un contexte d'accalmie climatique engendrant une lente reprise, la tradition régionale, qui s’est enrichie des nombreux éléments étrangers absorbés durant les périodes précédentes, a conservé une place déterminante. En témoignent pour la céramique les larges cannelures formant parfois méplat sur le haut de la panse des vases, qui demeurent bien vivaces jusqu'au terme du Bronze final. On pourrait aussi mettre en avant certains vases ouverts et mollement galbés, à l'épaulement orné de méplats (qui semblent issus de cannelures), à fond plat ou garni d'un pied annulaire, et à col court, droit ou divergent : ici ou là leur origine pourrait remonter jusqu'au Bronze final I. Enfin on trouve de grands vases ovoïdes et à col droit ou divergent, très proches de certaines urnes du Bronze final II (si ce n'était la rupture plus accusée entre le col et le haut de la panse dont le galbe forme un épaulement souple) - ainsi que des coupes tronconiques à fond plat ou creux (venues en droite ligne là encore du Bronze final II) et des écuelles hémisphériques, sans âge…

Dans la deuxième partie du Bronze final III sont apparus en Provence de nouveaux motifs décoratifs, imprimés ou incisés (zigzags, chevrons, triangles), importés sans doute pour une part du Languedoc oriental et pour une autre des gisements lacustres suisses et savoyards relayant des influences helvéto-rhénanes.
Pourtant ces dernières sont alors allées en se réduisant. Elles ont été supplantées peu à peu par le rayonnement croissant des groupes alpins, notamment du Bourget.
Celui-ci se révèle sensible dans le matériel métallique de cette seconde partie du Bronze final III : haches à ailerons terminaux (parfois munies d'un anneau latéral) ou à douille ronde, épingles diverses, objets de toilette (pinces à épiler) ou de parure tels que bracelets ou anneaux de jambe que l’on trouve en grand nombre.Planche 054 - Matériel provençal de l'âge du bronze final. Poterie, industrie métallique
En fait des groupes secondaires, débordant le cadre initial des grands lacs savoyards, ont éclos durant le Bronze final IIIb jusque dans les Alpes méridionales. On ne sait dire encore s’ils ont été favorisés par une vigoureuse poussée démographique, ou bien contraints par une certaine rudesse du nouveau contexte climatique à occuper absolument tout l'espace disponible. Mais les hommes ont alors colonisé même des sites d'altitude, tels ceux de Dormillouse-en-Freissinières (1750 m) et de Saint-Véran (2000 m). Et les contacts avec notre région ont été étroits, par les grands cols comme par les vallées alpines (Buech, Durance).
Ils sont venus à point pour relayer les apports italiques. Ces derniers, qui avaient fortement contribué depuis l'aube de l'âge du bronze à l'évolution de la culture matérielle, soit directement soit indirectement, ont en effet, alors, quasiment disparu.
Que s’est-il donc passé ?

AU BRONZE TERMINAL, UNE RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE… EN ITALIE.

Pour le comprendre il faut retourner un peu en arrière. Aux Mycéniens, précisément, qui ont ouvert dès le Bronze moyen des routes maritimes vers l'Ouest lointain, le tout premier far-west en quelque sorte…
Autour de 1.300 avant J.-C., ces Mycéniens ont atteint les rives du Guadalquivir - juste avant que la grande crise climatique du XIII° siècle, en précipitant la ruine des capitales mycéniennes, ne mette un terme à l’aventure. Un terme ? Pas si sûr… Au XII° siècle des dynastes chypriotes semblent en effet s’être emparés de ces routes à la faveur de l’installation dans leur île des derniers princes mycéniens rescapés de l’expédition troyenne, Teucer et autre Agapénor18. Par la suite, à la fin du XI° siècle, les Phéniciens à leur tour s’en seraient rendus maîtres en conquérant une partie de Chypre : en tout cas au X° siècle les relations entre Méditerranée orientale et Tyrrhénienne ont été activées par des accords passés entre divers potentats orientaux, notamment entre le roi Hiram de Tyr (maître d’une partie de Chypre ainsi que des routes maritimes menant à l’ouest jusque vers Tartessos, la Tarshish du Livre des Rois) et le roi Salomon de Jérusalem, maître des routes de la mer Rouge.
Mais les marins orientaux de l’âge du bronze n'étaient plus poussés par le seul désir d'aller voir un peu plus loin le long de la côte, comme ça avait pu être le cas des aventuriers du Cardial. La démarche relevait ici d’un réel souci de profit. La Méditerranée orientale n’a pas de gisements d’étain, indispensable à la réalisation du bronze. Le trafic de ces deux métaux, l’étain et le bronze, y avait donc pris une importance capitale : il était devenu l’une des clés de la puissance économique et politique. Pratiques et soucieux d’efficacité, les aventuriers levantins lancés à la conquête de la Méditerranée occidentale ont vite compris la nécessité de recruter des agents indigènes susceptibles de multiplier leurs propres capacités d’échanges, d’aller plus loin également - et aussi d’atténuer les risques encourus… car on pratiquait encore occasionnellement l’anthropophagie rituelle sur les rivages des étangs languedociens au Bronze final : la terrible réputation des Lestrygons de l’Odyssée n’était pas que la transposition symbolique de quelque pêche au thon en madrague, comme l’a jadis imaginé le grand helléniste V. Bérard19 !
Les habitants primitifs des îles éoliennes, de la Sardaigne et des rivages de la Campanie, puis de Toscane, ont donc été mis très tôt à contribution. En échange, les Orientaux leur ont fourni les produits de prestige, qui leur permettaient de s’imposer auprès des autres populations indigènes ou de leurs dynastes. C’est en effet l’époque de l’émergence de chefferies, que la possession d’objets d’exception allait à la fois encourager et favoriser en tant que signes distinctifs de pouvoir20. Selon les époques, ont ainsi changé de mains des poteries, des étoffes, des onguents, des huiles parfumées, voire du vin - exceptionnellement des armes « barbares » que d’autres intermédiaires encore procuraient aux Orientaux depuis les lointains rivages du monde atlantique. Et très vite également, dans un souci de rendement, les indigènes ont appris à sérier les axes de prospection, ne pas gaspiller ses forces inutilement : c'est une nouvelle donnée, économique cette fois-ci, qui s'est imposée - on serait tenté de dire une logique21.
Au IX° siècle le monde étrusque en pleine gestation était l’un des interlocuteurs privilégiés des marins orientaux. Il était aux mains d’aristocraties marchandes qui trafiquaient les métaux22, mais aussi le sel que l'on pouvait récolter à certaines sources continentales. Ces aristocraties étrusques s’intéressaient principalement aux Alpes du Nord et à l'Allemagne moyenne par l'intermédiaire du plateau suisse. Leurs agents émulaient bon nombre d’intermédiaires parmi les populations locales et ceux-ci drainaient à leur tour tout ce qu’ils pouvaient.
Dans ce contexte, la Provence (dénuée de ressources métalliques et encore mal remise des effets catastrophiques de la crise climatique des XIII°-XI° siècles) ne pouvait constituer qu’un objectif très marginal pour le trafic italique. Au regard des populations acquises à la nouvelle donne économique - procédant d’une économie de marché déjà, fût-ce dans l’une de ses formes les plus primitives - elle n’était rien de plus qu’une région déshéritée et, bientôt, arriérée…

En fait, cette appréciation pouvait s’appliquer à tout l’arc côtier méditerranéen nord-occidental, probablement depuis sa découverte.Planche 055 - Des géographies différentes
Il y a tout lieu de croire en effet qu’au-delà de la Toscane et de la Sardaigne « civilisée » (correspondant en gros à l’aire des nuraghi, tours cyclopéennes que l’on trouve sur cette île) il était perçu depuis les Mycéniens comme un bras de mer profond, assez comparable à l'Adriatique, et unîment peuplé de sauvages. A ce titre on peut d’ailleurs se demander aujourd’hui si l’Odyssée n’a pas procédé pour le territoire des Lestrygons - fringants cannibales - à un amalgame entre les calanques du nord de la Sardaigne (où se trouve un cap de l’Ours déjà repéré par V. Bérard) et celles des côtes provençales qui abritent encore mieux les bateaux du Boros, le vent du Nord, notre mistral, lorsqu’il souffle… Comme en Adriatique encore, le fond du profond golfe occidental (notre Languedoc) offrait des zones basses et lagunaires faiblement peuplées, ou peuplées de manière intermittente, qui étaient assez propices au débarquement - et c’est de fait en Languedoc que l’on trouve au terme de l'âge du bronze des pièces d'importation méditerranéenne quasiment inconnues en Provence, telles que les premières fibules. En dépit de leurs rites sauvages, c'est effectivement avec les populations fréquentant les étangs littoraux à la belle saison (jusqu’à huit groupes différents recensés sur les rives de l’étang de Mauguio) que l'on pouvait occasionnellement faire du troc - davantage qu'avec les tribus des côtes rocheuses de la Provence dont les massifs montagneux, Alpes-Maritimes, Maures, Estérel, étaient autant de bastions dressés face à la mer… La difficulté de gagner la Provence intérieure depuis la côte, déjà entrevue à l'aube du Néolithique, ressort encore à l’âge du bronze si l’on considère la répartition de certaines poteries avec un motif en croix sur le fond, d'origine nord-italique, qui ont connu une diffusion maritime : hormis une ouverture au niveau de l'Argens, les seuls axes de pénétration demeurent en effet les vallées du Rhône, de la Durance et du Verdon. Bien des siècles - ou quelques millénaires - plus tard, Jean Giono, témoin d'une réalité géographique aujourd'hui gommée par les infrastructures, dira un jour « un endroit qui est détestable et qui n'est pas du tout la Provence, c'est cette côte, et cette mer perpétuellement bleue, et ces rochers rouges »23
Coupée de ses liens pluriséculaires avec l’Italie du Nord, peu accessible aux influences (au demeurant assez rares) qui auraient pu l’atteindre par la côte, en marge des évolutions de société qui se faisaient jour ici ou là, la Provence du Bronze final IIIb a donc vécu au seul rythme de ses contacts avec le Languedoc et les Alpes du Sud. Une fois de plus, un monde s’éteignait, un autre allait naître. Et il ne serait pas plus beau, ni meilleur - tout juste différent.

L’HABITAT PENDANT L’ÂGE DU BRONZE.

Mais il est temps de revenir au plein âge du bronze… et au Luberon, aussi. En fait le massif, dans un contexte de relative pauvreté archéologique, apparaît alors étonnamment comme une zone privilégiée.
Pourtant les crises climatiques ont contribué à brouiller les traces, voire à les effacer, et les structures d'habitat elles-mêmes demeurent cette fois-ci parfaitement inconnues.
On peut certes au terme de l'âge du bronze, au Bronze final IIIb encore une fois, les supposer très voisines de ce que l'on connaît en Languedoc oriental. On a retrouvé dans cette région de petites cabanes (7,5 m² à 16 m², moyenne 12,2 m²) en matériaux légers (branchages et torchis) parfois assises sur une rangée de pierre ou un ressaut rocheux. Elles demeurent par là même assez proches des abris les plus médiocres du Néolithique final. Les zones de dépotoirs étant toujours contiguës à l'habitat, la puanteur devait être épouvantable malgré la fumée qui les emplissait et écartait quelque peu les mouches. En été on devait beaucoup vivre dehors, en hiver on couchait dedans, mais les abords de ces modestes abris demeuraient à toutes saisons partie intégrante de la vie domestique : sans doute, compte tenu de l'exiguïté de ces cabanes, y entreposait-on du matériel, des outils, voire quelques provisions de faible durée de conservation…

C'est autour du vallon de l'Aiguebrun que l'on a recueilli les témoignages les plus importants - mais on est bien loin alors du foisonnement du Néolithique final : seul le site des Roches (à l'ouest du Fort de Buoux) et ses abords, ainsi que les abris sous blocs des Seguins, paraissent avoir été fréquentés de manière quelque peu suivie.
Le Chaos des Roches est riche en petits abris naturels. Bien qu’il ait servi de nécropole depuis le Chasséen, ses ressauts ont facilement pu abriter, et soutenir aussi, des structures légères. A ce titre son occupation lors de séquences orageuses extrêmement violentes ne peut être exclue. La comparaison qui a été faite entre la grotte des Cendres dans le chaos des Roches et la Balme de Sollières-Sardières, en Haute-Maurienne, irait dans ce sens : outre une fonction de grotte sépulcrale, on a reconnu dans cette dernière d’importants niveaux de bergerie et des vases de stockage des provisions. On y a également retrouvé de petits foyers temporaires qui s’accommoderaient bien avec l’idée d’un habitat refuge.
Les environs du Fort de Buoux, et notamment la Baume du Fort, ont également été fréquentés lors de ces périodes difficiles, mais les réoccupations successives rendent toute estimation encore plus hasardeuse ici.
Il semble en tout cas que les autres séquences de l’âge du bronze ont emboîté le pas aux premières, soit à cause du poids de la tradition et de l'importance prise par le site, soit parce que l'embellie climatique, pour être bien réelle, n'en a pas moins laissé subsister de temps en temps de redoutables débordements : la grotte Ogivale comme la grotte des Epingles, fréquentées à cette époque, sont situées à bonne hauteur au-dessus du Régalon. Aux Seguins, d’énormes blocs de molasse détachés de la falaise ont créé les trois abris que les hommes du Bronze ont fréquentés après ceux du Néolithique final. Les premiers témoins récoltés là se rattachant au Bronze moyen, on pourrait envisager une extension du peuplement - et de l’habitat - à la faveur de l’accalmie climatique de cette séquence.
Le matériel récolté ici ou là aux environs du vallon de l’Aiguebrun (à l'Ourillon près des crêtes, à la Brémonde, à Salen, à Combe Reybaude, aux Agnels, dans le vallon du village de Buoux, à la Font Darrière, à la Grotte Saint-Gervais - Baume Croupatière - ou encore à la Roche d'Espeil pour ne citer que le Luberon central) indique que l’homme ne s’en tenait pas seulement aux chaos rocheux au bronze moyen et au début du Bronze final. Mais si l’on peut formuler certaines hypothèses à l’occasion de certaines trouvailles, les structures d’habitat, trop précaires, manquent toujours. Même au Bronze final IIIb, au temps de ces petites cabanes que l’on a découvertes en Languedoc et que l’on a brièvement décrites plus haut, il ne subsiste rien ici. Pourtant, comme au Bronze moyen, l’embellie climatique trouve un écho dans l’accroissement du nombre des sites : outre le Chaos des Roches et ses abords, encore une fois, de même que les abris sous blocs des Seguins, on peut en effet mentionner les abris rupestres de Vidauque (Baume des Enfers, Grande Grotte et Baume basse), la station des Martins à Roussillon, ainsi que celles des Cavaliers et de Castel-Sarrazin proches du site des Lauzières à Lourmarin, toutes sur des sites du Néolithique final ou à proximité immédiate de ces sites.
En fait la carte de répartition des sites dessine quelques zones de peuplement seulement : les sites de Buoux (les Roches, les Seguins, l’Ourillon, la Brémonde, Salen, Combe Reybaude, les Agnels, les environs du village, la Font-Darrière) durant un peu tout l’âge du bronze, les abris du Régalon (grotte Ogivale, grotte des Epingles) pendant le Bronze moyen, les abris de Vidauque (Baume des Enfers, Grande Grotte, Baume basse) ainsi que les stations de Lourmarin (les Cavaliers, Castel-Sarrazin, les Lauzières) et celle des Martins au Bronze final. Mais en l’absence de structures conservées, les foyers en demeurent imprécis, tant dans leur localisation que dans leur importance : jusqu’au Bronze final en effet, en dehors de certains abris que l’on peut interpréter comme des refuges, la plupart des sites recensés marquent des trouvailles de matériel isolé (parfois une simple pointe de flèche) qui témoignent davantage de fréquentation que d’occupation.Planche 056 - Le Luberon du Bronze

LE LUBERON PENDANT L’ÂGE DU BRONZE, UN FOYER DE CULTURE ?

Dans ce contexte les abords du site des Roches, où l’on a retrouvé des témoins concernant tout l’âge du bronze, s’affirment bien comme le foyer principal de peuplement.
Ce n’est pas tout : c’est encore là que l’on a découvert la première trace d'une métallurgie locale, au terme du Bronze moyen ou au début du Bronze final (deux séquences proches culturellement). Elle consiste en une valve de moule en grès destiné à produire une pointe de lance : même s'il ne s'agit ici que de refondre du matériel, et non pas sans doute de première fusion (de la réalisation de l'alliage cuivre-étain), le fait est d'importance.
On l’a vu avec les Campaniformes, il est indiscutable en effet que la métallurgie primitive devait s'entourer d'une formidable aura de magie : le Maître du Métal demeurait celui qui avait le pouvoir de fondre et de plier à sa volonté ce qui existait de plus dur ou de plus solide, la matière même de l'Arme ou de l'Outil24
Au gré de leurs déplacements s’ils étaient itinérants, ou du travail qu'on leur apportait, les bronziers, qui se payaient vraisemblablement en métal sur les pièces qu’ils fondaient, constituaient de véritables trésors formés de fragments d'objets usagés ou de pièces neuves qu'ils avaient fabriquées : ce serait là l’explication des cachettes retrouvées ici ou là à partir du Bronze final, riches de plusieurs kilogrammes et parfois même plusieurs dizaines de kilogrammes de métal.
Outre divers objets retrouvés isolés (une hache à douille et anneau latéral, des pointes de flèches), le vallon de l'Aiguebrun a justement livré l'un de ces « trésors » : il indique à nouveau la présence ou la persistance d'une activité métallurgique à l'extrême fin de l'âge du bronze ou au début de l'âge du fer. Découvert en 187325, il se composait de 9 bracelets ou fragments de bracelets (dont un filiforme et plusieurs à tampons terminaux), d'une plaque décorée de bosselures et de deux coupes (chacune percée en son centre d'un trou circulaire et ornée de 7 cercles de mamelons repoussés) probablement à l'origine reliées ensemble pour former une boîte sphéroïdale aplatie, ou sphéroïde, un objet bien connu au terme de l'âge du bronze mais d'un usage encore imprécis.
C'est encore selon toute vraisemblance dans ce contexte d’activité métallurgique qu'il faut placer la stèle qui accompagnait une tombe découverte à l'automne 1987 sur le site de Salen, au bord du plateau des Claparèdes. Il s'agit d'un bloc de molasse locale (1,53 m x 0,68 m x 0,18 m) gravé en creux de divers symboles dans lesquels on a reconnu un bouclier, un casque et une épée (ou un poignard). La partie centrale d'une autre stèle, trouvée en 1975 à la Brémonde et conservée dans cette ferme jusqu'à la découverte de 1987, se rattache à un modèle identique bien que le bouclier seul y soit visible26. Ces trouvailles renvoient vers la péninsule ibérique, où l'on connaît un important groupe de stèles semblables en Estrémadure.
Elles sont surprenantes à plus d'un titre. Tout d'abord par leur origine : en Espagne elles sont en effet associées aux contacts noués par les navigateurs levantins cherchant à se procurer des métaux, et surtout de l'étain, auprès du fabuleux royaume de Tartessos (la Tarshish du Livre des Rois). Mais encore et surtout par leur datation : en Estrémadure celle-ci hésite entre le X° et le VIII° siècle. Or le vase cinéraire, très fragmenté, qui accompagnait la stèle de Salen, serait très ancien. Il a fait cependant l’objet de plusieurs reconstitutions. La première, publiée en 1988, le rapprochait de modèles rhénans et de vases languedociens du Bronze final IIa (1.200-1.050 avant notre ère). Une autre, plus récente, le renvoie plutôt vers des modèles suisses et, en Languedoc oriental, vers des vases du bronze final IIb (1.050-950) bien que le décor paraisse alors un peu archaïque : même si on rejoint ici la fourchette chronologique des stèles espagnoles, il s’agirait quand même d’exemplaires précoces.Planche 057a - Stèles de l'âge du Bronze final...Planche 057b - ... et incertitutdes de l'archéologie
Les stèles du Luberon pourraient donc jalonner une nouvelle exploration de la Méditerranée occidentale effectuée autour de 1.000 avant J.-C. par des Chypriotes ou des Phéniciens - voire par certains agents occidentaux opérant pour le compte des uns ou des autres : le rôle des « passeurs » phéaciens dans l’Odyssée, non-grecs (c’est-à-dire alors non-mycéniens) et pourtant civilisés au long contact de ceux-ci, est assez révélateur des relations qui pouvaient se tisser entre les aventuriers-marchands orientaux et leurs contacts privilégiés en Occident - et révélateur aussi des activités ou commerces de seconde main que l’activité de ces Orientaux pouvait générer27.
On a vu plus haut que sensiblement à la même époque des poteries portant un motif en croix sur le fond, d'origine nord-italique et qui ont connu une diffusion maritime, se sont répandues vers l'arrière-pays en empruntant l'axe rhodanien. C'est donc tout naturellement que l'on songe ici à cet axe et à sa ramification vers la Durance pour atteindre le Luberon depuis les rivages lagunaires de la Camargue ou du Languedoc oriental. Mais pourquoi aller vers le Luberon ?

En fait le vallon de l’Aiguebrun comptait parmi les rares sites de la métallurgie régionale à la fin du Bronze moyen ou au Bronze final I : ce n’est donc probablement pas un hasard si des aventuriers à la recherche de métal se sont dirigés vers lui. La réputation des maîtres-bronziers du Luberon s’étendait certainement jusqu’à la côte - à moins que ceux-ci ne descendissent en été vers les étangs littoraux du Languedoc. La représentation des moules de fondeurs est en effet beaucoup plus importante dans les habitats temporaires des rives de l’étang de Mauguio que sur les sites de l’intérieur. Et l’on sait par ailleurs que plusieurs tribus fréquentaient ces rivages en été : huit groupes au moins ont été identifiés, dont l’un étranger à l’immédiat arrière-pays. Sans doute les maîtres du métal trouvaient-ils là, en terrain neutre, l’occasion de fructueux échanges. Certains des moules retrouvés, en pierre des Alpes, suggèrent même que des bronziers venaient de fort loin - à moins d’envisager qu’il y ait eu dans les Alpes des « écoles » où se seraient transmis les secrets de la fusion du Roc.
Cette notion d’écoles ou de centres de la métallurgie rayonnant leur savoir s’accorde fort bien avec les styles régionaux que l’on peut repérer ici ou là, dans le Médoc par exemple. Elle pourrait plaider encore pour l’importance du site de Buoux, même si aucun particularisme n’est discernable dans les quelques pièces retrouvées.
C’est en tout cas un processus de déploiement très « ciblé » des Orientaux ou de leurs agents qui apparaît là, pour adopter une terminologie moderne.

Mais ce n’est encore pas tout. La datation des stèles de Buoux place celles-ci entre les deux témoins d’activité métallurgique dont on dispose dans le vallon de l’Aiguebrun, le moule de fondeur du Bronze récent (Bronze moyen / Bronze final I) et le « trésor » du Bronze final IIIb. Si c’est l’activité correspondant aux moules du Bronze récent qui a amené là les aventuriers orientaux ou leurs agents, ne pourrait-on considérer le dépôt métallique daté du Bronze terminal comme le résultat, même indirect, de cette prospection ?
Il ne faut certes pas perdre de vue que plusieurs siècles séparent les deux évènements, l’érection des stèles et la constitution du trésor. De surcroît au Bronze final II la présence orientale paraît être demeurée très ponctuelle si l’on compare ses témoins à ceux d’Estrémadure : rien n’indique en effet qu’il y a eu poursuite des relations, même occasionnelle, après le contact dont témoignent ces stèles.
D’un autre côté pourtant, quelle que soit la renommée des bronziers du Luberon, celui-ci ne recelait aucune ressource en métal, sinon à travers la récupération liée à leur activité. Quelle que soit l’importance de l’atelier métallurgique du Luberon, celle-ci doit s’apprécier dans le contexte d’une région pauvre en métal. Pour les Levantins, ou leurs agents, le Luberon ne constituait donc peut-être qu’un lieu à visiter de loin en loin, ce qui n’a pas forcément laissé beaucoup de traces.
L’hypothèse reste donc assez tentante de considérer le trésor du Bronze terminal comme un fonds métallique amassé dans le cadre d’une tradition - vieille de deux ou trois siècles si elle avait été initiée par les premiers trafiquants orientaux qui ont fréquenté le Luberon et érigé les fameuses stèles. A la même époque on connaît d’autres exemples d’une émulation créée par des agents orientaux à la suite de contacts noués bien plus tôt et entretenus au fil des générations : c’est entre autres le cas du célèbre site de Vénat (Saint-Yriex près d’Angoulème, Charente) où un riche matériel en provenance du monde atlantique, de l’aire centre-européenne et de la zone méditerranéenne a été retrouvé caché dans une jarre.
Fantastique perspective, même si elle demeure fragile ! Mais pas si vaine, peut-être, quand on sait encore que les restes d’une étonnante épée en bronze ont été retrouvés à la Font Darrière au-dessus de la Combette à Bonnieux. Exceptionnelle, cette pièce a été rattachée traditionnellement au Hallstatt B de l’Allemand P. Reinecke, vers 900-800 avant notre ère, même si une rumeur tenace et récurrente a voulu en faire une pièce orientale, et même parfois… mycénienne. Quelle que soit son origine, centreuropéenne ou méditerranéenne, sa présence en tout cas traduit l’intérêt que le vallon de l’Aiguebrun et ses abords immédiats pouvaient susciter au Bronze final. On pourrait encore la relier aux diverses implantations dont les traces ont été retrouvées sur le flanc sud du Luberon, au débouché de la « combe » de Lourmarin, tant aux Cavaliers qu’à Castel-Sarrazin et aux Lauzières. La présence aux Cavaliers de matériel attribué au Bronze final II, celle sur les Lauzières d’un lot de bracelets trouvant des équivalents exacts à Orgon (jusque dans leur composition métallique, ce qui paraît indiquer un arrivage massif ou une production locale), ou encore d’épingles connues seulement en Europe Centrale et sur les rives du lac du Bourget (ainsi que dans le Chaos des Roches) ne seraient donc pas anodines.

LES SITES FUNÉRAIRES, LES CROYANCES ET LEURS ENSEIGNEMENTS.

Comme dans tout le Midi, les sites funéraires revêtent ici une importance particulière. En l’absence souvent de structures d’habitat, ce sont eux qui fournissent en effet de nombreuses indications sur la culture de l’âge du bronze. Dans le Luberon ils ne manquent pas : outre certains diverticules du Chaos des Roches tout au long de l’âge du bronze, on doit encore citer la grotte de Fontblanco pour le Bronze ancien et le riche ensemble funéraire des Lauzières au Bronze final.

Les petites grottes sépulcrales du site des Roches (découvert en 1948) ont livré de la céramique, du matériel lithique et des vestiges humains, notamment des crânes posés sur une saillie rocheuse dans l’une d’entre elles. Tout ceci rappelle certaines pratiques funéraires du Néolithique final connues dans le Luberon - notamment à la Baume Croupatière (ou grotte Saint-Gervais) à Bonnieux, d’ailleurs fugitivement réoccupée au Bronze récent. Au-dela de la pérennité des coutumes, c’est clairement la pérennité du peuplement qui transparaît là.
Longtemps, elle n’a semblé pouvoir être mise en question. Les grandes nécropoles à incinération (appelées champs d'urnes) ne sont pas connues dans le Midi méditerranéen avant le Bronze final IIIb - et encore principalement en Languedoc, toujours plus ouvert aux apports extérieurs.
Mais les fouilles du site des Lauzières à Lourmarin, menées entre 1976 et 1982 par René Coutel et son équipe, ont nuancé l’image d’un peuplement entièrement stable et finalement refermé sur lui-même jusqu’au terme de l’âge du bronze. En partie adossées à la vieille muraille néolithique, on a retrouvé là pas moins de onze amas de vestiges humains et de matériel qui définissent les limites d’une nécropole de l’âge du bronze final. Sans doute y en avait-il davantage (douze ou treize) mais le défonçage du site au bulldozer, lors d’un reboisement, a malheureusement complètement bouleversé le site. On ne saura donc jamais si les tombes qui ont pu être localisées étaient des tombes « plates », en fosse, ou si elles étaient creusées à la périphérie de grands tumulus.Planche 058 - Les Lauzières (Lourmarin) au Bronze final
Après l’âge des mégalithes, les tumulus qui recouvraient les tables de pierre des dolmens ont en effet parfois remplacé ceux-ci. Ce n’était pas le seul mode d’inhumation : sur le site des Mauffrines à Mérindol, on a reconnu une tombe en fosse du bronze final II parmi plusieurs autres datées du Néolithique final. Aux Lauzières les tombes recelaient en tout cas un riche matériel - épingles, bagues (ou anneaux à cheveux) et bracelets en bronze, en plus de divers vases d’accompagnement. Le tout situerait cet ensemble au Bronze final II-III, un peu après la tombe de Salen, donc… Tout proche, le site des Cavaliers a lui aussi été daté du Bronze final II, tandis que celui de Castel-Sarrazin a été rattaché à un Bronze final indéterminé. Les bracelets renvoient vers d’autres dépôts provençaux, notamment celui d’Orgon dont les exemplaires semblent avoir exactement la même origine (analyse paléométallurgique à l’appui), et au-delà vers les Alpes. Les bagues ou anneaux de cheveux évoquent également les Alpes, tout comme les épingles. Certaines de celles-ci, on l’a vu plus haut, peuvent toutefois revendiquer des modèles centre-européens, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie.

Aux débuts de l’âge du bronze en tout cas, le remplacement de la population décimée par la crise climatique a été assez limité pour que les arrivants se plient aux traditions funéraires des indigènes plutôt que d’imposer les leurs.
Mais à la faveur de la crise climatique de la première partie du Bronze final, on voit apparaître des coutumes nouvelles. Les tombes renferment de surcroît un matériel qui admet parfois des modèles très éloignés, même si les influences RSFO sont pour lors absentes. Il y a donc là vraisemblablement un apport de population d’une tout autre ampleur. Celle-ci provient apparemment en majeure partie des Alpes du Sud où les hommes tendaient à occuper tout l’espace disponible. L’apparition de matériel d’origine alpine issu des mêmes moules et coulé dans le même bronze sur des sites parfois assez distants les uns des autres (Orgon, les Lauzières par exemple) paraît indiquer que le travail et peut-être la recherche du métal n’étaient pas étrangers aux préoccupations des nouveaux-venus.
Au Bronze final des groupes nouveaux se sont donc propagés le long de l’axe durancien (Lourmarin, Orgon). Certains de leurs représentants se sont installés parmi les populations traditionnelles ou auprès de celles-ci, apparemment sans heurts. Les échanges se sont intensifiés, de nouveaux sites ont été occupés. Si rien encore n’a vraiment changé, quelque chose a bougé, quelque chose a frémi, là…

Tout au long de ces pages est constamment revenue la mention du Chaos des Roches. C’est vraiment le site riche d’une période pauvre. Cela peut être trompeur. En dépit de cette richesse, il ne faut certainement pas lui prêter le chemin dallé, partiellement creusé dans le rocher, qui traverse la nécropole28. Jadis on avait laissé planer l'hypothèse d'un parcours rituel, une sorte de « voie sacrée » préhistorique. On doit aujourd’hui le replacer à l’époque romaine ou au Moyen Âge29. Il aurait alors tout simplement permis aux hommes installés au pied du Fort de gagner le plateau du Para.
Mais en archéologie comme ailleurs c’est volontiers au mystère, au sacré, que l'on renvoie les découvertes en mal d'explications…

GRAFFITI ET TEXTOGRAMMES PENDANT L’ÂGE DU BRONZE.

On retrouve le même problème de datation pour quelques graffitis rupestres qui ornent certains abris sous roche du Luberon. Leur attribution à une époque ou à une autre fait encore question, mais certains d’entre eux datent plus sûrement de l’époque moderne.
C’est le cas des spécimens qu’Abel Deflaux m'a fait voir au-dessus d'Oppède, après les avoir déjà montrés il y a quelques années à son cousin M. Magault. Qu’il s’agît là de l’œuvre de Vaudois réfugiés dans les grottes lors des persécutions menées contre eux en 1545, de témoins de rites de sorcellerie (attestée ici ou là en Provence jusqu’au XVIII° siècle), ou encore de la distraction d’un voyageur venant de Marseille et placé en quarantaine dans une grotte derrière Oppède en août-septembre 1720, on est assez loin des peintures rupestres des gorges du Verdon datées du Néolithique, comme des exemplaires de l’âge du bronze connus ailleurs en Provence.Planche 059 - Peintures rupestres, encore et toujours
Etudiés jadis par F. Benoît et plus récemment par Ph. Hameau30, ces derniers affichent un graphisme qui s’apparente aux anthropomorphes du mont Bégo datés du Bronze ancien et encore aux scènes de genre figurées sur certaines poteries du bronze final.

En Languedoc s'est en effet épanoui au Bronze final IIIb, presqu'au terme de l'âge du bronze, un style céramique original - dit Mailhacien I en raison du site de Mailhac dans l'Aude où il a été reconnu. Mêlant motifs géométriques et figurations humaines et animales, des processions de personnages, d'animaux ou de chars attelés ainsi que des scènes de labour se déroulent sur les flancs des vases ou le fond des coupes. Jadis on a voulu y voir les prémices d'une écriture. L'idée cependant semble aujourd'hui abandonnée, et l’on se contente d’essayer d'interpréter les scènes de genre que ces compositions suggèrent, déplacements saisonniers vers le littoral ou encore festivités. Il s’agirait de « textogrammes » ou figures plus ou moins codifiées servant à rapporter un évènement - une étape encore en deçà des idéogrammes qui constituent déjà, eux, une forme d’écriture…Planche 060 - Des gravures rupestres du mont Bégo aux graffiti du Mailhacien I...
L’intérêt pour notre étude est ailleurs. A la suite du Mailhacien I, quelques figurations schématisées d'hommes ou d'animaux sont en effet apparues ici ou là sur des vases dans les régions limitrophes de son aire d’expansion.
En Provence, c'est le long du littoral ou de l'axe Rhône-Durance encore une fois que l'on retrouve de telles manifestations - tardives et souvent dénaturées par rapport au Mailhacien I original s’il en est bien l’inspirateur.
Dans le Luberon même, on peut citer une coupe découverte dans le vallon de Vidauque, à Cheval-Blanc, et un fragment de poterie - trouvé sur le site des Roches, évidemment. Gravé à l’intérieur d’un vase à marli (large bord déjeté vers l’extérieur), ce dernier exemplaire est cependant peut-être plus récent que le Bronze final IIIb auquel on a coutume de le rattacher par analogie avec les représentations mailhaciennes dont il diffère par ailleurs sensiblement.

L’ÉCONOMIE DE L’ÂGE DU BRONZE : UNE QUESTION D’APPROCHE.

Ce n’est pas là l’essentiel pour l’âge du bronze. Il est vrai que quelques tessons retrouvés ici ou là prennent un relief particulier pour nous parce qu’ils nous fournissent des indications sur les relations nouées à cette époque avec d’autres régions et qu’ils peuvent ainsi nous expliquer l’origine d’un mouvement d’évolution. Mais pour les gens de l’âge du bronze, ils n’ont pas dû représenter grand-chose. Ce qui comptait avant tout, c’étaient les ressources, comment manger, vivre - et parfois, simplement, survivre…

A première vue, l'économie de l'âge du bronze peut paraître relativement stable. D’une part en effet la Provence se trouve en dehors des grandes transformations qui touchent certaines sociétés en contact avec la Méditerranée orientale, le monde étrusque primitif par exemple. D’autre part, les ressources paraissent avoir été sensiblement les mêmes que celles du Néolithique final : à la différence de l’habitat ou de la population, les crises climatiques successives les auraient donc peu touchées.
Sur les quelques sites du Midi méditerranéen où l'on a découvert des sols archéologiques (il s’agit essentiellement bien sûr de grottes) on retrouve en effet les témoins des mêmes activités que lors des périodes précédentes. Des éléments de faucilles, des meules, des molettes ainsi que des grains carbonisés attestent ici ou là la persistance d’une céréaliculture. Des restes d'animaux font encore la part belle au mouton ou au bœuf selon les sites et les séquences considérés.
Certains auteurs ont donc conclu à l’immutabilité des ressources économiques. Et ils ont été amenés à relativiser l’importance des dérèglements climatiques de l’âge du bronze, voire à les ignorer complètement. Mais dans une certaine mesure au moins les données peuvent être trompeuses et dans tous les cas elles demandent à être interprétées.

Prenons la roue qui constitue un progrès technique considérable. Les représentations figurées sur les vases du Mailhacien I attestent la présence de chars à la fin de l’âge du bronze : elles traduisent donc l’apparition de la roue dans le Midi au Bronze final IIIb - ce que confirment quelques trouvailles réalisées ici ou là31.
Mais son usage demeure assez incertain. Car on ne connaît pas la signification des représentations figurées du Mailhacien I : on ne sait pas exactement s’il s’agissait de chars utilisés pour des déplacements saisonniers entre l’arrière-pays et le littoral ou seulement lors de processions rituelles vouées à la gloire de la tribu ou de ses figures emblématiques, qu’il s’agît de chefs ou de prêtres - voire de la conjugaison des deux.
Les vestiges du char d’apparat de Fa, dans l’Aude, trouvé au XVIII° siècle, et que l’on a rattaché à ce Bronze final IIIb, témoignent au moins pour la deuxième hypothèse : il s’agit de deux roues en bronze d’un diamètre de 0,55 m reliées par un moyeu également en bronze - char d’apparat, donc.
Mais l’on ne peut pour autant écarter la première solution : même si des témoignages plus tardifs, tel celui de l’historien Diodore de Sicile, font état pour le premier âge du fer de transports à longue distance réalisés à dos de cheval, même si l’usage de chars implique la réalisation et l’entretien de chemins carrossables, on ne peut exclure complètement que pour des déplacements limités en terrain peu accidenté les hommes aient eu recours à des chars en bois32.
Et au total on doit reconnaître que l’on ne sait rien - ou peu de choses.

Il en va de même pour les données de l’agriculture et de l’élevage que l’on peut appréhender de façons fort différentes.

Pour les ressources en viande, il faut pondérer encore une fois le nombre des animaux dont les restes ont été retrouvés avec le poids moyen de viande que l’on est en droit d’attendre de chaque espèce : un bœuf et un lapin ne fournissent pas la même quantité de viande.
Même ainsi, la bonne représentation des ovicapridés ou des bovidés ne doit pas dissimuler que le fait essentiel pour l’âge du bronze demeure une nette progression des suidés. Or on a vu déjà la difficulté à distinguer parmi ceux-ci les sangliers des porcs domestiques - sans parler des animaux retournés à la vie sauvage.
Si l'on retient donc pour les suidés l'hypothèse d'animaux sauvages, la chasse qui ne représentait que 3 à 12 % des animaux décomptés au Néolithique final (et 5 à 15 % des ressources en viande, du fait que l'on chassait plutôt des animaux assez gros) fournit couramment au Bronze final entre 25 et 45 % de ces dernières !

L'agriculture aussi appelle des commentaires. En considérant des rendements de 3 à 5 grains récoltés pour 1 grain semé, on peut envisager des agriculteurs heureux. Ces chiffres toutefois correspondent à ceux du XIV° s. en Haute-Provence. Les conditions de l’âge du bronze rapprocheraient plutôt celui-ci de l’époque carolingienne où l’on a fait couramment état de rendements moyens de 1,6 ou 1,7 grain récolté pour 1 grain semé. Les représentations figurées de la Vallée des Merveilles (qu'il convient vraisemblablement de rattacher au Bronze ancien) témoignent certes de l'apparition du labour attelé, qui constitue un progrès sensible, mais il ne s'agit que de travaux à l'araire nécessitant tout un travail complémentaire à la houe ou à l’herminette. Si l’on songe que les hommes ignoraient évidemment les possibilités offertes par l’outillage en fer, plus gros et plus lourd, mais aussi plus efficace, on condamne les cultivateurs du Bronze à devenir de véritables forçats de la terre pour subsister.
Il faut bien alors considérer que l'on a dû sous-estimer la part de la cueillette - d'autant que la diminution de la population avait rendu à la Nature un espace qu'elle avait perdu depuis longtemps : diverses graines, pépins ou noyaux (y compris alors des noyaux d'olives sauvages) sont d’ailleurs là pour en témoigner.
Meules et molettes ont donc pu servir à broyer des glands et des châtaignes tout aussi souvent que des céréales - et le lustré des faucilles lui-même a pu se former en coupant du foin pour un bétail qu'il était devenu plus prudent de ne pas laisser errer trop librement : on peut de fait envisager que la baisse de la population s’est accompagnée d’une forte montée en puissance des prédateurs des récoltes et des troupeaux, au premier rang desquels les sangliers et autres cochons sauvages mais peut-être aussi les loups…
Il ne faut certes pas exagérer dans un sens ou dans l'autre. On pratiquait toujours la céréaliculture à l'âge du bronze : bien que leur conservation tienne toujours du hasard, si l’on en croit les grains retrouvés il semble même que les orges ont alors eu la préférence des hommes.
Enfin la fréquence de certaines légumineuses (gesses, jarosses, pois) suggère à nouveau leur mise en culture : la question toutefois, qui s'était déjà posée au Chasséen sans qu'il fût possible de trancher, ne retrouve son acuité qu'à la fin de l'âge du bronze, au moment où les grands dérèglements climatiques ont fait place à une période plus fraîche mais aussi plus calme.

Toujours, il faut compter avec l’opportunisme de l’homme capable de mettre à profit toute amélioration des conditions naturelles auxquelles il se trouve confronté.
C’est en ce sens qu’il faut sans doute interpréter au Bronze moyen la réapparition et la multiplication des faisselles en céramique issues de modèles apenniniques, même si l’on ne peut exclure l’utilisation auparavant de vases en bois ou en vannerie serrée.
Il semble toutefois clair aujourd'hui que l'on a longtemps surestimé le poids de l'agriculture et de l'élevage face à la cueillette et à la chasse : peut-être parce que même inconsciemment tout le monde pensait que l'évolution des hommes se devait d'être linéaire et progressive - ce qui est faux dans la mesure où ceux-ci sont demeurés très longtemps dépendants de leur environnement, lui-même tributaire d'un climat encore loin d'être stabilisé si toutefois il l'est jamais…

Doit-on pour autant remettre en question la sédentarité des populations de l'âge du bronze ? On a déjà vu plus haut avec l’exemple de Mallaha (Eynan) en Palestine, au XII° millénaire, que celle-ci n’était pas toujours intimement liée à la pratique de l’agriculture33. Mais qu’en était-il au II° millénaire ?
On sait qu'en Languedoc oriental, au Bronze final, des groupes issus d'horizons très divers se retrouvaient à la belle saison sur les rives de l'étang de Mauguio pour y pratiquer la pêche, le ramassage des coquillages ou du sel, et pour procéder aussi à des échanges. On y célébrait également des cérémonies dont les figurations du Mailhacien I pourraient conserver le souvenir, et d’autres plus secrètes sans doute : ainsi qu’en témoignent des crânes humains brisés, on s’y adonnait encore parfois au cannibalisme.
Ces réunions (qui rappellent les rassemblements saisonniers fréquemment mis en scène par les romanciers pendant le Paléolithique)34 n'impliquent certes pas le déplacement de toute la tribu : il semble même plus logique d'envisager qu'une partie de celle-ci restait à garder un trésor constitué essentiellement de réserves (céréales, semences) qu'il eût été dangereux de risquer sur des pistes incertaines.
On peut donc parler d’un semi-nomadisme - ou, mieux, comme l’a fait Michel Py35, d’une semi-sédentarité qui met l’accent sur l’aspect pérenne de l’habitat de base.
Au terme de l'âge du bronze, celle-ci pourrait puiser ses racines dans une tradition née des contraintes qui avaient chassé les hommes des paisibles hameaux du Néolithique final vers les chaos rocheux, les abris sous roches et les cavités jadis fréquentés par leurs ancêtres - comme eux, encore une fois, pour s'y abriter…
Ils n’avaient certes pas oublié, au moins au début, les habitats de plein air du Néolithique final, mais ils n’avaient conservé de ceux-ci que l’aspect le plus misérable - peut-être parce que les conditions de vie, dictées par les conditions environnementales, étaient particulièrement misérables.
De la structure de l’A.D.N. à l’histoire des hommes, la vie s’inscrit dans des spirales - dont chacune toujours recoupe immanquablement les mêmes lignes, mais à des niveaux différents : on serait tenté de dire les mêmes verticales, mais cela tendrait à suggérer que la vie et au-delà tous les phénomènes de l’Univers connaissent un cours ascendant - ou au contraire, descendant - que tout a un sens en tout cas, alors que tout s’enchaîne naturellement, tout simplement, indépendamment de toute pensée, de toute volonté.

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