Histoire du Luberon Jean Méhu
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NÉOLITHIQUE FINAL, CHALCOLITHIQUE.

ALEAS CLIMATIQUES, DIVERSIFICATION CULTURELLE ET… TERMINOLOGIE.

Un peu avant le milieu du IV° millénaire, entre 3.700 et 3.600 avant notre ère, certaines modifications de la végétation, décelables cette fois-ci jusqu'en montagne (où les tourbières constituent d'excellents réservoirs à témoins), attestent d'indéniables changements climatiques1. Tout d’abord les températures moyennes annuelles se sont sans doute légèrement abaissées pour se rapprocher de celles que nous connaissons aujourd'hui. En outre les pluies se sont faites moins régulières : en fait des séquences très diverses semblent s’être succédé. Et durant certaines d’entre elles on retrouve les traces d’orages, parfois assez violents, qui ont dû éclater localement.
Les essences méditerranéennes - les genévriers, la philaire, le nerprun, ou encore le thym, la lavande, le romarin et la baouque (brachypode) - ont profité de ces conditions et ont amorcé une reconquête de l'espace. Il serait vain pourtant de penser que le climat est devenu brutalement méditerranéen. La transformation a été très lente : plus d'un millénaire !
Dans les fonds de vallée les vastes retenues naturelles, nées durant la séquence climatique précédente de l'accumulation de débris végétaux de toutes tailles, ont résisté aux orages de cette séquence. Mais les vastes étendues marécageuses ou spongieuses qu'elles entretenaient ont commencé de temps en temps à s'assécher saisonnièrement.
Marqué par un nouvel affaiblissement des entrées d’air océanique, le nouvel ensemble a donc introduit plus de nuances. Le relief et la position géographique (latitude et longitude) ont pris plus de poids.

Ces modifications de l'environnement se sont accompagnées d'un véritable éclatement culturel. Le Chasséen déjà avait connu de nombreux faciès régionaux. Dans la seconde moitié du IV° millénaire il a cédé la place à une foule de groupes différents.
En Languedoc, dès 3.600-3.400 avant notre ère, sont apparus le Vérazien et le groupe de Ferrières.
En Provence occidentale il a fallu attendre quelque temps encore pour voir éclore entre 3.200 et 3.000 avant J.-C. un groupe du Nord-Vaucluse, un groupe du Fraischamp (ou Fraischampsien, centré sur le Comtat et le Ventoux), un groupe bas-provençal (ou Couronnien, du nom du village de la Couronne dans les Bouches-du-Rhône) et un groupe des Alpilles. La parenté est évidente entre groupe des Alpilles et Couronnien d’une part, entre Fraischampsien et groupe du Nord-Vaucluse d’autre part - mais tandis que le Couronnien et le groupe du Nord-Vaucluse les ignorent, les emprunts au groupe de Ferrières sont bien marqués dans le groupe du Fraischamp et dans les Alpilles. Tous ces ensembles admettaient en outre de nombreuses variantes locales et se sont volontiers mêlés…

Pour finir, on distingue deux séquences en Provence à la fin du Néolithique : une ancienne, assimilée à un Néolithique final - et une récente, dite Chalcolithique (du grec khalkhos « cuivre », et lithos « pierre », parce que cet âge associe un outillage encore lithique aux premiers objets en cuivre).
En fait, il s'agit bien plus d'une distinction fondée sur l'observation de la céramique que d'un Chalcolithique véritable. Il y manque en effet le plus souvent l'élément fondamental de celui-ci, le cuivre lui-même, du fait de l'extrême pauvreté de la région en ressources métalliques : dans tout le Luberon, on ne connaît pour ainsi dire que des anneaux ouverts (découverts à Maubec) et quelques perles cylindriques ou sphéroïdales retrouvées ici ou là, aux Lauzières à Lourmarin par exemple…
De surcroît le Couronnien s’étale sur les deux séquences, Néolithique final et Chalcolithique, que l’on a dû distinguer au sein de ce groupe par les qualilificatifs d’ancien et récent.
A quelques exceptions près on peut dire que le terme de Néolithique final employé lui aussi avec ces qualificatifs d'ancien et récent rend bien compte - avec plus de bonheur que les termes de Néolithique final et de Chalcolithique - des modes de vie comme du niveau de développement technique atteint dans la région : c’est donc celui que j’ai choisi d’adopter dans les pages qui suivent.

Néolithique final ancien et récent demeurent cependant assez difficiles à cerner du fait d’une évolution très continue, ainsi que de faciès secondaires et de particularismes locaux.
Dans l'ensemble bas-provençal, ces deux séquences revêtent, comme on vient de le voir, l’aspect du Couronnien ancien et du Couronnien récent.
Dans l'ensemble rhodano-provençal se succèdent le groupe du Fraischamp et le groupe Rhône-Ouvèze. Ce dernier trouve sa source vers 2.600-2.500 avant notre ère dans l’apparition dans le nord du Vaucluse d’influences languedociennes, jusque-là inconnues dans cette zone2. Un peu plus septentrional que le groupe du Fraischamp, le groupe Rhône-Ouvèze a très peu touché le Luberon. Planche 041 - Matériel provençal du Néolithique final ancien

Celui-ci appartenait en effet majoritairement à l’aire du groupe bas-provençal (ou Couronnien) qui semble s’être étendu pratiquement jusqu’à la vallée du Coulon, ce qui inclurait quasiment tout le massif. De fait il est représenté, quoique tardivement, à la Brémonde à Buoux et aux Lauzières à Lourmarin.
Mais on trouve également au Néolithique final ancien de nombreux éléments de décoration, à chevrons, qui s’apparentent au groupe du Fraischamp - et celui-ci est directement représenté à la grotte Saint-Gervais à Bonnieux (Baume Croupatière), de même qu’à Vidauque et dans la grotte des Enfers à Cheval-Blanc.
Le Luberon apparaît donc comme une zone tampon : les divers courants qui s’y font jour traduisent bien la vigueur des échanges ainsi que l’interpénétration des divers grands ensembles en présence, en même temps que leur affadissement par des faciès secondaires et leur métissage.

LA PREMIÈRE MÉTALLURGIE : LES CAMPANIFORMES.

C'est ainsi, dans le contexte du Néolithique final récent, que sont apparus les premiers objets réalisés en métal. Mais d’où celui-ci venait-il ?

Dès le XII° millénaire avant J.-C., bien avant les premiers signes d'une amorce de néolithisation, le métal a été utilisé au Moyen-Orient, sur le site de Shanidar en Irak où un pendentif en cuivre natif martelé pourrait être daté des environs de 11.500 avant notre ère3.
Au VI° millénaire (tandis que la Provence intérieure découvrait avec le cardial sa première grande culture néolithique) une métallurgie primitive s'est développée en Iran et en Irak. Elle se rattache sans doute aux progrès accomplis par les potiers en matière de maîtrise du feu : si la température minimale nécessaire à la cuisson de l'argile est de 500 °C environ, la réalisation de poteries de qualité réclame en effet des températures plus élevées, proches de 1000° C, peu éloignées des 1085° C requis pour la fusion du cuivre…

En France, on a retrouvé les traces d'une exploitation très limitée du cuivre cévenol dès l’aube du III° millénaire sinon l’extrême fin du IV° millénaire4 : il s’agit du complexe de Cabrières-Roquemengarde qui a vu le jour entre 3.000 et 2.900 au moins - et peut-être même un peu avant - et qui a perduré jusque vers 2.400 avant notre ère.
Mais c'est ailleurs qu’il faut rechercher les acteurs de l’expansion de la métallurgie archaïque, parmi les porteurs d'un faciès culturel que l'on a baptisé du nom de Campaniforme (de l'espagnol campana) en raison de la silhouette en forme de cloche renversée que présentent ses poteries les plus caractéristiques.
Ce Campaniforme demeure bien énigmatique5. Son origine elle-même fait question. Il pourrait être issu d'Europe centrale, mais il était également présent très tôt dans le sud-ouest de la péninsule ibérique… et aux Pays-Bas. Le Campaniforme demeure toujours en outre une culture associée : on ne connaît pas de région où il règne seul. Dans certaines zones, il a fortement imprégné la culture locale. C’est le cas dans le domaine rhodano-rhénan où il a eu sa propre dynamique : apparu vers 2.800 environ avant notre ère en tant que vecteur du cuivre, on allait le retrouver à l'origine de la propagation du bronze vers 2.300-2.2006. Mais ailleurs le Campaniforme n’a souvent laissé que des traces ponctuelles qui paraissent rendre compte de réalités fort diverses.

Dans le Midi méditerranéen, on connaît ainsi des habitats purement campaniformes (comme les Calades à Orgon) où l’on pourrait même être tenté d’entrevoir une architecture spécifique. Mais le plus souvent le Campaniforme paraît être resté le fait de petits groupes, voire d’individus isolés, qui se sont mêlés aux populations locales sans rien abandonner de leur individualité. Peut-être faut-il voir dans cette dualité le fait d’étrangers, susceptibles tout aussi bien de s’installer à part que de venir cohabiter avec les populations autochtones. Les hommes du Campaniforme en tout cas ont pu vivre souvent avec les indigènes, ils ont même parfois partagé avec eux les sépultures collectives de notre Néolithique final récent, sans pour autant renoncer jamais à leur identité culturelle - et, tout aussi étonnamment, sans transmettre à ces autochtones aucun des éléments spécifiques de leur culture : poteries, plaquettes en os perforées de quatre trous (dans lesquelles on a reconnu des brassards d'archers), flèches en silex à ailerons et pédoncule, ou encore boutons en os perforés en V (peut-être en fait des grains de collier). Seuls quelques objets en cuivre (petits poignards et pointes, épingles ou perçoirs) semblent parfois avoir changé de mains. Le Campaniforme paraît rester un monde clos.Planche 042 - Matériel provençal du Néolithique final récent. Industries lithique et osseuse, poterie
On note certes, dans le Midi méditerranéen comme dans les autres régions où il revêt un aspect ponctuel, une évolution dans la poterie du Campaniforme. Elle est passée d’un décor primitif (dit AOO-AOC) à un décor international - qui a lui-même débouché sur divers faciès régionaux du fait des céramiques locales qui s’y trouvaient associées. Mais jusque dans ce dernier cas, il s’agit d’un Campaniforme à céramique d’accompagnement, et c’est finalement d’un ressort interne que toute évolution paraît procéder. Même si les interpénétrations semblent parfois très fortes, comme à Nîmes - où une grande tranchée fouillée en novembre 2001 recelait un matériel campaniforme et fontbuxien7 - le Campaniforme se dilue parfois localement, mais ne se dissout pas. En Languedoc il a ainsi survécu au groupe de Fontbouisse, et il a continué d’évoluer.

Tout ceci appelle quelques remarques : au-delà du sentiment très fort de leur identité, au-delà encore de la reconnaissance par les groupes indigènes de l’originalité des Campaniformes, l'absence d'échanges culturels entre groupes cohabitant étroitement n'est pas sans évoquer un système de caste, avec tout ce que ce mot peut revêtir d'interdits.
De nombreuses hypothèses ont été avancées. Comme les vestiges qui leur ont été associés incluent souvent des plaquettes en os destinées à protéger l’avant-bras du frottement de la corde d’un arc, on a envisagé jadis que les hommes du Campaniforme avaient pu constituer une caste d’archers - sortes de seigneurs de la guerre susceptibles de maintenir des populations entières dans la sujétion. Mais la redécouverte de l’arc est bien plus ancienne et, un peu partout, il a dû y avoir des hommes n’ont pas attendu les Campaniformes pour passer maîtres dans son maniement. Dans notre région, on a également pensé qu’ils avaient pu participer à la réintroduction du cheval que l’on a vu réapparaître à la fin du III° millénaire (sur le site de la Balance à Avignon, par exemple, où l’on a retrouvé des témoins campaniformes). Cela aurait conféré un prestige supplémentaire aux archers. Mais les Campaniformes ont fréquenté la région dès le milieu du III° millénaire, et il existe de nombreux sites campaniformes d’où le cheval est absent.
Le sujet est loin d’être épuisé. On a en effet observé des traits culturels propres à d’autres groupes au sein des populations que les Campaniformes ont touchées. Cela peut refléter simplement l’accroissement des échanges au Néolithique final. Cela pourrait aussi traduire l’appartenance des Campaniformes aux groupes étrangers dont les traits semblent revenir avec insistance ici ou là. Se feraient alors jour en même temps la diversité de leurs origines ethniques et une identité ésotérique de la « culture » campaniforme jalousement préservée au contraire des cultures ordinaires. C’est pourquoi on tend parfois aujourd’hui à penser que les Campaniformes auxquels la diffusion du métal paraît liée pourraient avoir constitué une véritable caste de magiciens du métal - capables littéralement aux yeux des populations néolithiques de plier la pierre à leur volonté pour en modifier l’aspect, la nature et la forme selon leur choix8.

Dans les régions où ils étaient assez nombreux pour avoir influencé les cultures locales, et parfois même participé à la genèse de certaines grandes entités culturelles (telle que la civilisation du Rhône), on pourrait certes envisager que les compétences techniques des Campaniformes aient pu être en quelque sorte banalisées - que leur magie finalement perde de sa puissance face à la vulgarisation de la technique… mais on pourrait tout au contraire supposer une véritable fascination pour cette magie, source de fructueux échanges et de prestige pour les populations qui accueillaient ses servants - ceux-ci pouvant toujours préserver l’intégrité de leur « culture » mais ne pouvant pas empêcher les autres d’en imiter les attributs.
Dans les régions au contraire où les traces des Campaniformes demeurent plus ponctuelles, leur savoir ésotérique les aurait placés dans la position d’éternels étrangers. Héphaïstos aussi, maître du métal aux pouvoirs extraordinaires9, était avant tout un être vivant en marge de ses semblables. Mais nos Campaniformes ne vivaient pas au milieu des dieux : les populations qu’ils côtoyaient demeuraient souvent très hostiles à l’étranger. Elles étaient même toujours suspectes, en Provence, de perpétuer accessoirement les traditions de leurs ancêtres de Fontbrégoua. C’est pourquoi peut-être ils se seraient attachés aussi au maniement de l'arc : cela aurait pu leur permettre de faire très physiquement la preuve le cas échéant de leur toute-puissance et, éventuellement, d’imposer le respect de leur vie. C’est en tout cas dans ces régions plus isolées, ou moins ouvertes, ou encore plus éloignées de ses grandes sources, que le Campaniforme dévoilerait le mieux sa nature : celle d’un faciès culturel lié à la magie du métal, transmis avec ses attributs de génération en génération, dont les plus remarquables seraient les gobelets en cloche - cratères, calices ou… Graal avant l’heure.

Sans surprise puisque ce sont les axes principaux de la diffusion de l’étain en Europe occidentale, les rivages atlantiques et l’axe Danube-Rhin-Rhône-Saône (ou Rhin-Saône-Rhône-Danube) ont constitué les voies privilégiées empruntées par les Campaniformes. Ils ont donc atteint la Provence assez précocement, vers 2.500 avant J.-C. (au temps de l’expansion du groupe Rhône-Ouvèze ou du Couronnien récent).
Dans le Luberon, on a retrouvé les traces des Campaniformes ici ou là - par exemple à la Brémonde à Buoux ou aux Lauzières à Lourmarin10 dans un contexte il est vrai relativement tardif (vers 2.300 avant notre ère, en données calibrées toujours). Mais il ne s'agit encore une fois que d'indices très ténus, une pointe de flèche en silex, quelques fragments de poterie : s’il est assez vraisemblable que nombre d'entre eux se sont égarés, la pénétration des magiciens du métal ne semble pas avoir été très forte au Néolithique Final récent. Il en sera tout autrement à l’âge du bronze.

LA POTERIE DU NÉOLITHIQUE FINAL.

Les poteries du Néolithique final étaient souvent assez frustes. Certaines surfaces ont été lissées, mais presque jamais polies : très rares étaient donc les vases susceptibles de rivaliser avec la perfection chasséenne, même quand leur réalisation était soignée.
La plupart des récipients affichent des formes en sac ou en bombe, à fond rond. Quelques jattes présentent un fond aplati. Il y a également quelques vases marquant une rupture anguleuse au niveau de leur panse, en forme de carène. Au fil des siècles, ces formes carénées, plus fréquentes dans le groupe Rhône-Ouvèze, se sont multipliées comme si l'influence rhodano-provençale s'était accrue : il est vrai que l'ensemble bas-rhodanien a bénéficié alors du dynamisme des groupes chalcolithiques du Languedoc avec lesquels il était en relation - à commencer par le groupe de Fontbouisse, célèbre pour ses vastes habitations de pierre sèche et ses enceintes monumentales, qui s’est épanoui dans le premier quart du III° millénaire.
La plupart des vases étaient encore de petites dimensions mais certains d'entre eux pouvaient atteindre exceptionnellement jusqu'à 50 cm de diamètre et plus de 60 cm de haut.
La cuisson a souvent été très inégale. Les teintes des céramiques de ces deux séquences varient généralement du rouge au brun grisâtre en passant par le brun-rouge. Les tons franchement beiges ou noirs sont rares.
Sans être foisonnant, le décor (à base de cordons rapportés sous le bord des vases et de mamelons circulaires ou allongés) était plus fréquent qu'au chasséen. Dans le Couronnien récent quelques cannelures rappelaient encore le groupe Rhône-Ouvèze. Les préhensions étaient en H assez largement ouvert, ou en demi-bobine.Planche 043 - Matériel provençal du Néolithique final récent. Des poteries d'origines diverses

Comme précédemment, la céramique a encore fourni divers accessoires, outils ou ustensiles, en sus de la poterie. C'est le cas de fusaïoles, très nombreuses, mais aussi de cuillères dont on ne retrouve souvent que les manches.

L’OUTILLAGE ET LA PARURE AU NÉOLITHIQUE FINAL.

L'outillage lithique poli est encore mieux représenté que par le passé. Au fil des siècles son importance s’est accrue. A la Brémonde à Buoux comme aux Lauzières à Lourmarin, la roche la plus utilisée demeure la glaucophanite provenant du lit de la Durance. On observe également toutefois la présence de quelques outils en éclogite, une roche que l'on ne trouve que sur le versant italien des Alpes ou dans l'Apennin ligure bien qu’on la classe dans les roches « duranciennes ».
Aux Lauzières, une partie au moins des haches était façonnée sur place et une aire de fabrication a pu être individualisée.
L'outillage de pierre polie se partage en plusieurs catégories : de petits outils (3 à 5 cm de long) de forme trapézoïdale parfaitement polis, des outils un peu plus grands (5,5 à 8,5 cm) de forme plus ou moins rectangulaire portant encore des traces de la préparation précédant le polissage, et enfin une série de haches de grande taille (plus de 13 cm) ayant reçu un polissage très partiel11. On y lit une trace de la diversité des taches dévolues à ces outils : bûcheronnage ou travail de la terre, ou encore travail fin du bois…

Comme auparavant, c'est quand même la pierre taillée qui a fourni le gros de l'outillage. D'immenses ateliers de taille en plein air ont vu le jour. Ils ont souvent succédé à ceux qui existaient déjà au Chasséen, entre Murs et Gordes et dans le bassin du Largue par exemple. Des productions issues de cette source ont été identifiées aux Fabrys à Bonnieux, dans l’hypogée des Crottes à Roaix, mais aussi en Italie du Nord, en Suisse et dans le Gers !
Toutes les ressources ont été exploitées : à la Brémonde ou aux Lauzières, on a déterminé que le matériau provenait tout aussi bien des ateliers de Murs-Gordes (silex blond), de la vallée du Largue (silex rubané et jaspé rouge), de la région de Vachères (silex gris clair à cortex verdâtre), du bassin d'Apt (silex brun très foncé) et des flancs même du Luberon (silex de qualité médiocre, chailles)… Au passage, c'est une véritable carte des zones avec lesquelles ces stations entretenaient des relations coutumières qui se dessine là.
Pour l'essentiel (plus de 90 % du total aux Lauzières) le matériel lithique taillé était formé d'éclats bruts. Les outils véritables, rares ou très rares, se partagent entre éclats retouchés, grattoirs, denticulés et burins.
Il y a aussi des lames retouchées dont certaines portent le lustré caractéristique des faucilles. Rompant avec la tradition d'outils composés, formés de plusieurs éléments assemblés sur un manche en bois, celles-ci se présentent alors souvent sous la forme de grandes lames de silex : c'est à cette catégorie qu'il faut rattacher l’extraordinaire « couteau » en silex (de 52 cm de long) découvert à la fin du XIX° siècle au pied du Fort de Buoux12.
Les pointes de flèches étaient assez nombreuses si l'on songe à la rareté des outils véritables : en rupture ici aussi avec la tradition des tranchets cardiaux et chasséens, toutes néanmoins sont des flèches perçantes.

L'industrie osseuse, qui faisait appel essentiellement aux os d'animaux domestiques (moutons, bœufs) ou de lapins, a fourni une fois encore des poinçons, des alènes, des ciseaux et des pointes mousses (émoussées).

Le métal, comme on l'a déjà vu, était exceptionnel dans le Luberon, et d'un usage limité à l'ornement : il s'agit d'anneaux ouverts trouvés à Maubec et de quelques perles cylindriques ou sphéroïdales.

D'autres perles, en calcaire, en quartz hyalin, ou en stéatite (une variété de roche verdâtre, très tendre puisqu’il s’agit de talc massif), ont été découvertes entre autres au Gest (avec une petite pendeloque verte en forme de hache percée au talon), à la Brémonde, à l'Ourillon (au sud et au-dessus de Chantebelle) ou encore aux Fabrys à Bonnieux (avec des cérithes et des coquilles Saint-Jacques percées). Elles confirment un goût pour la parure que l’on retrouve dans de petites pendeloques réalisées à partir de canines de chien, de renard ou de loup, ou encore avec des défenses de suidés, voire des serres de rapace comme à la grotte des Dentales dans les Gorges du Régalon.
A mi-chemin sans doute entre la parure et le sacré, à moins qu’il ne s’agisse de jouets préhistoriques, on trouve encore, outre les pendeloques en forme de hache polie miniature, de petites statuettes en argile à l’effigie de personnages parfois bissexués. Albert Carry en a trouvé une très belle en 1970 aux Fabrys à Bonnieux13 dans un contexte du Néolithique final. Ailleurs certaines d’entre elles pourraient remonter jusqu’au Chasséen.
Enfin on a encore repéré ici ou là des traces d'ocre, de bauxite ou d'hématite.
Tout ceci permet de dessiner un deuxième cercle de régions plus éloignées avec lesquelles le Luberon entretenait également des relations plus ou moins régulières. C’est notamment le cas du littoral qui avait déjà, on s’en souvient, joué un grand rôle dans la néolithisation de l'arrière-pays.

L’HABITAT AU NÉOLITHIQUE FINAL.

L'habitat, pris au sens le plus large, va nous fournir bien d'autres sujets d’observation et de réflexion.

Les grottes et les abris sous roche ont été délaissés, ou ils n'ont plus été fréquentés qu'épisodiquement, parfois à des fins funéraires : grotte Basse, grottes des Enfers et du Trou Puceu à Cheval-Blanc, abri Soubeyras à Ménerbes, grotte de la Combe Buisson à Lacoste, abris de Roquefure et du Bois Sauvage à Bonnieux, abri de Saint-Mitre et grotte de Carluc à Reillanne, grottes des Epingles et des Dentales dans les Gorges du Régalon, grotte Goulard (ou des Rochers de Onze Heures ou de Guinchon) au-dessus des Borrys, petits abris du vallon de l'Aiguebrun en amont des Seguins (grotte des Pigeons et baume de l'Eau), et enfin nécropole de la grotte Saint-Gervais (dite encore Baume Croupatière) à Bonnieux.

Il y a eu, parallèlement, un accroissement extraordinaire du nombre des stations de plein air : on peut sans crainte parler alors d'explosion démographique - avec quelques réserves toutefois. Il est difficile en effet d'apprécier l'importance réelle de sites que nous ne connaissons que très partiellement. Tout d'abord leur occupation, qui a pu s'étaler sur plusieurs siècles, a dû s'accompagner de nombreux remaniements : en effet la durée de vie d'une cabane n'excède pas quelques années. En Vaunage, Michel Py a attribué à des cabanes du premier âge du fer (un peu moins évoluées semble-t-il que celles du Néolithique final qui nous occupent ici) une existence comprise entre 8 et 15 ans. Ce dernier chiffre, qui coïncide en gros avec une génération, pourrait fournir une base. Il y a donc eu nécessairement réaménagements et reconstructions dans le cas d'une occupation prolongée de chaque site. Or l'habitat est fréquemment discontinu (chaque cabane étant entourée d'une aire, plus ou moins large, souvent vierge de tout matériel archéologique), et il est de ce fait quasi-impossible, en l'absence d'une évolution nette du matériel à l'intérieur de l'une ou l'autre des deux grandes séquences du Néolithique final, de dire si deux cabanes séparées par un de ces « blancs » ont été contemporaines ou si elles ont été occupées successivement… Rares sont les sites comme celui des Fabrys à Bonnieux, où les vestiges permettent d’appréhender la succession de plusieurs villages parce qu’il y a eu nettement superposition de sols, au moins partielle.
C'est donc la durée de l'occupation des sites qui fait elle-même question : lorsqu’une station a été occupée durant les deux séquences évoquées plus haut, rien ne permet d'affirmer que cette occupation s'est faite sans interruption - qu'il n'y a pas eu abandon, puis réoccupation ultérieure du site.
Aux Lauzières à Lourmarin, où l’on a reconnu les deux séquences du Néolithique final (sans que cela présume une quelconque continuité de l’habitat) les analyses radiocarbone ont donné 3.250 et 2.300 environ avant notre ère pour les plus extrêmes d’entre elles, en données calibrées : cela représente quand même près de quarante-huit générations de 20 ans, ou soixante-trois générations de 15 ans… et ces deux dates ne constituent pas les bornes de l’occupation Néolithique final en Luberon ! Pour tenir compte de cette durée, on se trouve alors devant deux possibilités. Ou bien les sites ont été nombreux à coexister mais la population de chacun doit être relativisée du fait de la succession des habitats sur ces sites. Ou bien ils se sont déplacés assez rapidement au fur et à mesure de l’épuisement des sols : ils ont donc été moins nombreux à chaque génération mais ils ont pu abriter des groupes plus conséquents. Dans les deux cas, le peuplement du Néolithique final se révèle sans commune mesure avec celui du chasséen, mais pourtant en retrait par rapport à ce que certaines études par ailleurs fort intéressantes ont évoqué jadis14. Si la notion d’explosion démographique s’applique bien ici, il faut donc tempérer quelque peu l’ampleur de celle-ci. Une conscience aiguë de la réalité conduit souvent à exagérer celle-ci.
Il reste que les sites du Néolithique final sont légion. Toutes les stations n'ont pu être explorées à ce jour15, toutes (c’est sûr) n'ont même pas été repérées, et pourtant leur nombre laisse rêveur : entre Calavon-Coulon16 et Durance ce ne sont pas moins d’une cinquantaine de sites qu'il faut énumérer dans la seule zone centrale du Luberon !
En partant du nord, on rencontre tout d'abord la station de Meille, puis le grand habitat de plaine des Fabrys, ceux de l’Ouvière, du Boudaut, des Charbonniers, de la Baconnade, des Béguines, de la Gardiole, de Saint-Vincent à Bonnieux. Sur le plateau des Claparèdes, dans le vallon de l'Aiguebrun et sur les premières pentes du Luberon, les stations du Pointu, de Clermont, des Picatiers, de Rocsalière (encore une fois), de Combe Reybaude, de la Fontaine des Anes, des Fondons et de la plaine des Fondons, du plateau d'Auribeau, du Plan Neuf, de l'Escudelette, de Fenouillet, des Prés Blancs, de la Barre, de Chaix, des Grottes, des Aspres, de Salen, de la Brémonde, et encore les sites du Cros, de Chantebelle, du Clap, de l'Ourillon en plein Luberon et du Castelas de Sivergues, du village de Buoux, des Seguins, du Fort de Buoux, des Roches et de Serres. Surplombant les « combes » de Bonnieux et de Lourmarin17, on trouve les stations de l'Illet, de la Combette, du Gest, des Crests et, en face, de Massel, du Fort et du Château de la Roche. Au débouché de la « combe », Castel-Sarrazin, les Lauzières et les Cavaliers. En piémont enfin le Mont-Cenis, le Roucas et Collongues - tandis que les collines duranciennes de Pied-de-Loup, des Gardis, du Castellar de Cadenet et de Trésémines ont également livré du matériel. Plus à l'ouest il est impossible d'ignorer les fameuses stèles chalcolithiques qui ont été exhumées au quartier de la Lombarde à Puyvert : la localisation précise de la trouvaille fait encore question, mais on pourrait malgré tout les relier à d'autres habitats situés dans les environs, tel celui des « grilles » de Vachon à Lauris découvert au début du siècle18. Il faut cependant observer que certains vestiges gallo-romains, au nord-ouest de Puyvert, sont enfouis sous plus de deux mètres de sédiments : tous les sites du Néolithique final n'ont donc probablement pas été repérés dans cette zone. Planche 044a - Le Luberon au Néolithique final (carte)Planche 044b - Le Luberon au Néolithique final (légende)

Certains d'entre eux, peu éloignés les uns des autres, pourraient figurer les diverses facettes d'un même habitat polynucléaire. Il serait vain toutefois de chercher plus avant à définir des finages, les limites de chaque communauté, car il est impossible pour cette époque de déterminer avec précision la notion même de communauté. Mais on peut observer que la répartition de l'habitat paraît traduire le souci évident d'occuper au mieux l'espace et de s'assurer les ressources de terroirs variés. Tous les milieux en effet étaient concernés : plaines, bas de pente, coteaux, vallons, plateaux. Si certains sont moins bien représentés, la plaine par exemple, ce pourrait être encore une fois parce que l'alluvionnement y a été plus vigoureux, comme autour de Puyvert : les seuls grands habitats connus de ce type, les Martins à Roussillon et les Fabrys à Bonnieux, sont en effet placés sur une petite éminence près de l’Imergue ou juste en bordure de la zone alluviale19.
Tous les sites énumérés n'ont pas dû avoir non plus la même importance : déjà les travaux anciens réalisés sur le plateau des Claparèdes avaient fait la distinction entre les stations livrant en abondance de la poterie et des outils, et celles fournissant surtout ces derniers. Au-delà des aléas du ramassage de surface, on a pu proposer une partition entre des stations principales et des stations secondaires qui auraient été les satellites des premières. Les pratiques agricoles qui avaient peu progressé continuaient d'épuiser rapidement les sols : on peut imaginer qu'il a fallu mettre à profit toutes les ressources du sol - et jusqu'à exploiter des pièces un peu éloignées du centre habité, quitte à déléguer quelques membres de la communauté pour veiller à leur sécurité et à leur entretien. D'une part, en effet, faire pousser des plantes n'était plus aussi facile que par le passé compte tenu de l'évolution des conditions climatiques. Et d'autre part les sangliers (auxquels il faut peut-être rajouter ici des hardes de porcs retournés à la vie sauvage) ont souvent constitué dans le Luberon une menace pour les cultures. L’existence de stations secondaires, satellites des stations les plus importantes, paraît donc vraisemblable. A ce titre la taille qui a été reconnue aux deux grands habitats de plaine, les Martins et les Fabrys (respectivement cinq hectares et une vingtaine d’hectares, mais pour plusieurs villages successifs sur ce dernier site) en fait des établissements vraiment exceptionnels, même si certaines stations de hauteur (la Brémonde à Buoux) pouvaient rivaliser avec eux : contrairement à une idée tenace, il serait donc possible de considérer nombre de stations des plateaux ou des flancs du Luberon comme les satellites de grands établissements de plaine.

Pour la première fois aussi, le territoire de chaque groupe a dû se trouver confronté directement à ceux d'autres groupes, sans la présence de grands « blancs » ou de larges zones tampons : au nord du département, dans l'hypogée des Crottes à Roaix, ou dans celui du Capitaine à Grillon, datés tous deux de 2.850-2.750 avant J.-C. pour leurs niveaux inférieurs, on a retrouvé des couches de squelettes dont certains portaient des pointes de flèches fichées entre les vertèbres ou dans celles-ci. Elles trahissent de manière indiscutable l’explosion de la guerre20, conflit territorial par excellence. Même chose à la grotte de la Lave à Saint-Saturnin-lès-Apt - mais là, les hommes ne sont pas morts de leurs blessures osseuses qui ont eu le temps de cicatriser…

La répartition des sites est donc assez bien connue dans l’ensemble. Mais qu’en est-il de la structuration de ces sites ? Tous, les principaux comme les secondaires, étaient plantés de cabanes. Mais quelles formes, quelles dimensions et quelle organisation faut-il imaginer pour celles-ci ?

Il y a quelques années, on ne pouvait encore évoquer les habitats du Néolithique final sans faire référence aux brillants exemples languedociens du groupe de Fontbouisse.
En fait, si les échanges avec cet ensemble ont été bien réels et ont imprégné la culture matérielle du groupe rhodano-provençal, les grandes cabanes (20,50 m x 5,30 m pour la cabane 11 de Cambous à Viols-en-Laval) paraissent rares, sinon dans le couronnien littoral (une cabane de 20 m à la Couronne même) et elles sont souvent disproportionnées : 20 m x 3,50 m pour le cas que nous venons d'évoquer, et encore 13,30 m de longueur pour 3,50 m de largeur à Miouvin à Istres, voire 8 m de longueur pour… 1,50 m de largeur à la Citadelle à Vauvenargues !
En outre, tous ces exemples provençaux étaient construits en matériaux légers, branchages et torchis, alors que les grandes constructions fontbuxiennes s'appuyaient sur des murs épais (de 1,20 m à 1,40 m dans le cas de Cambous). Ici le recours à la pierre reste limité dans l’ensemble à des murets de faible épaisseur, voire de simples assises contre lesquelles s’appuyaient les cloisons.

Sur les sites des grandes stations de plaine, les Martins à Roussillon et les Fabrys à Bonnieux, on a retrouvé des dizaines de structures : aires d’activités (boucherie par exemple), zones de rejet, fosses-silos, fosses de combustion, cuvettes, foyers, trous de poteaux, vestiges de petits murs en pierre et de palissades ou de cloisons en torchis, dallages…
Elles nous racontent l’histoire de « villages » formés de petits groupements de cabanes de dimensions modestes (souvent 2 à 3 mètres de côté seulement). Correspondant peut-être à des clans familiaux, ils étaient séparés par des zones vouées aux diverses activités du groupe ou laissées aux animaux qui n’étaient pas nécessairement parqués dans des enclos, chiens ou cochons par exemple...

Dans le Luberon même, on a retrouvé aux Lauzières à Lourmarin les traces de structures orthogonales, d'environ 2 à 3 mètres de côté là aussi. Constituées de pierres posées de chant, elles se trouvaient dans un secteur riche en torchis : on a donc émis l'hypothèse de petites cabanes ou de cases en matériaux légers, à soubassement de pierre.
A la Brémonde, les traces de torchis allaient également de pair avec un alignement de petites dalles. Mais ici il y a eu en plus aménagement du sous-sol rocheux qui a été creusé, entaillé, pour favoriser l'assise de la construction et accueillir diverses structures (foyers et fosses-silos).
Ces observations sont intéressantes à plus d'un titre. Tout d’abord on n’observe pas de différence majeure entre les vestiges retrouvés dans la plaine ou sur les plateaux. Il n’y aurait donc pas eu localement d’adaptation particulière au milieu, pas de différenciation de l’habitat. On observe cependant que nombre de vestiges paraissent tardifs, et le Luberon semble avoir été très attaché à la tradition, ce qui pourrait fournir une autre explication au phénomène.
Ensuite, puisque le recours à la pierre est resté limité, il faut bien admettre que les grands tas de pierres ou clapiers, repérés de longue date sur le plateau des Claparèdes et classés parmi les vestiges de cabanes - parce qu'ils recouvraient assez souvent du matériel archéologique - ne témoignent en rien d'un quelconque habitat : pierraille sortie des champs dans l'anonymat des siècles21, ils ont simplement scellé pour la plupart d’entre eux les vestiges sur lesquels on les avait jetés en vrac, et protégé ceux-ci des atteintes des hommes et des éléments. C’est seulement l’occupation au Néolithique final de toutes les zones propices à l’installation qui transparaît là.
En tout cas l'occasion se présente ici de réfuter l'hypothèse de bories préhistoriques, jadis avancée sur la foi d'arguments architectoniques22 mais qui n'a reçu aucune confirmation de l'archéologie. La fausse voûte en encorbellement qui préside à la construction des bories est ancienne - très ancienne même puisqu'on la connaît dès le V° millénaire avant notre ère sur la façade atlantique et le III° millénaire en Languedoc (dans un contexte de Fontbouisse). Mais pas plus qu'elle n'a été importée de Méditerranée orientale, elle ne s'est alors largement répandue - et ce n'est vraisemblablement pas avant le Moyen Âge que les premiers bories ont vu le jour dans le Luberon.

A défaut de bories primitifs, les sites du Néolithique final offrent pourtant un autre type de construction remarquable, qui se révèle beaucoup plus marquant même si leurs fonctions demeurent relativement incertaines : ce sont les enceintes.
La première d'entre elles a été découverte par l’équipe de R. Coutel aux Lauzières à Lourmarin. D'autres ensuite ont été reconnues à Istres (Miouvin), à Vauvenargues (la Citadelle), et peut-être à la Brémonde à Buoux (portion de mur) .
Leur interprétation est malaisée. On a vu que le Néolithique final avait le triste privilège d'abriter les premières traces de guerre. Mais la fonction défensive des enceintes est loin d'être évidente : aux Lauzières, la zone habitée (avec ses fameuses structures orthogonales) se trouve à l'extérieur de la zone délimitée par l'enceinte, et adossée à celle-ci…Planche 045 - Un site du Néolithique final, les Lauzières à Lourmarin
On a aussi évoqué la possibilité d'enclos destinés à regrouper le bétail. Pourtant, aux Lauzières encore, l'enceinte circonscrit une zone limitée au nord-ouest et au sud-ouest par un à-pic de plusieurs dizaines de mètres. On peut certes imaginer là une barrière de branchages destinée à protéger les animaux du vide : mais pourquoi alors avoir bâti en pierres de l'autre côté ?
Finalement, l'hypothèse la plus tentante, même si ces constructions ont pu avoir parallèlement une fonction utilitaire, serait de faire de ces vestiges les symboles de l'emprise d'une communauté sur un territoire, un peu comme certaines tours monumentales que nous rencontrerons à l'âge du fer. Il serait alors judicieux de délaisser ici le terme d’enceinte au profit de celui de mur ou de muraille, plus général et moins porteur de sens.

MÉGALITHES, FOSSES ET GROTTES SÉPULCRALES.

Il semble impossible encore d’aborder les constructions monumentales du Néolithique sans évoquer les mégalithes : c’est en effet l’époque où ces « grosses pierres », menhirs et dolmens à grandes tables ont fait leur apparition ici ou là en Europe, à commencer par le littoral atlantique. L'un des plus célèbres d'entre eux, le grand Mané Lud de Locmariaquer, est daté du V° millénaire.

Dans notre région cependant, on doit attendre les communautés du Néolithique final pour rencontrer les premières manifestations du mégalithisme. Il faut dire que les dolmens fournissaient généralement un substitut aux grottes, tant pour les pratiques magiques que funéraires : autant dire que nos massifs calcaires n’en avaient pas vraiment besoin.
Pour mieux figurer la grotte cachée au cœur d’une montagne, les dolmens étaient recouverts à l’origine d'un tumulus, ou tertre de terre et de pierres. La « table » ne représentait que la charpente du monument. Une fois encore se faisait jour une forme de domestication ou d’appropriation de la Nature. Pour les plus construits d'entre eux on peut même évoquer une recherche de perfectionnement de celle-ci.

Le Luberon est très bien pourvu en abris naturels : on n’y connaît donc guère que deux dolmens - et c’est déjà extraordinaire.
Le plus anciennement repéré est celui de la Pichouno à Ménerbes, en partie enterré sous la D 103. C'est un monument modeste mais beau, qui a servi de sépulture aux populations des environs, et sans doute d'abord à celles de la station de Briançonceu toute proche. Pendant longtemps c’est resté le seul dolmen reconnu en Vaucluse.
En 1994 cependant, un débordement du Coulon a permis la découverte d’un autre monument à Goult, au quartier de l’Ubac au sud-ouest de Notre-Dame-de-Lumières. Il s’agissait d’une construction en grandes dalles calcaires. Trois d’entre elles, très massives, formaient le toit de la chambre funéraire qui était recouverte d’un tumulus, amas de terre et de pierres. A la périphérie du monument, un double rang de dalles plantées verticalement contenait cette pierraille. Il n’est pas exclu toutefois que cette double rangée de dalles ait eu une signification symbolique tout autant qu’un rôle pratique.
On a retrouvé aux abords du dolmen, près du couloir d’entrée, des offrandes comportant des fragments de vases carénés, deux grandes lames de silex et une armature de flèche. Un peu plus loin reposait une stèle trapézoïdale en molasse, incomplète, polie sur toutes ses faces pour ce qu’il en restait. Ce dolmen de l’Ubac abritait nombre de sépultures s’étageant sur un temps sûrement assez long : à ses abords ont également été trouvés les restes d’un foyer de l’âge du bronze ancien daté de 2.000 environ avant notre ère.
Pour pouvoir réutiliser le monument, les hommes ont dû procéder à des remaniements en évacuant les ossements des sépultures précédentes. En outre le Coulon tout proche a été sujet à des crues violentes, et ses eaux ont régulièrement envahi la chambre funéraire, apportant de la terre et bousculant encore un peu plus les ossements. Pour s’en protéger les hommes ont disposé de grosses pierres à l’intérieur. Elles étaient censées canaliser les eaux.. Mais cela s’est révélé vain : finalement la chambre a été comblée par l’alluvionnement dû aux crues et le couloir d’accès s’est révélé impraticable. Les sépultures les plus récentes ont donc été aménagées dans l’amas de pierraille, au-dessus des grandes dalles massives formant le plafond de la chambre. On peut certainement lire dans cette volonté de réutiliser à tout prix le monument le pouvoir magique et rituel très fort qui a dû lui rester attaché par-delà les générations.

A ces monuments mégalithiques il faut encore rattacher les deux stèles anthropomorphes de Puyvert. Découvertes en 195924 dans des circonstances à jamais imprécises, elles auraient été trouvées en compagnie de grandes dalles calcaires et d’ossements humains.Planche 046 - StèleAnthropomorphe de Puyvert
La référence au mégalithisme n’a rien d’étonnant. Les premières stèles anthropomorphes connues en Provence, découvertes à Orgon et à Trets, ont également été rangées en leur temps parmi les monuments mégalithiques. Mais par rapport à ces premiers exemplaires, les stèles de Puyvert sont bien plus travaillées : le nez et les yeux sont figurés, tandis qu'un riche décor de chevrons imbriqués (les cheveux ?) entourent le visage. L’absence de bouche pourrait indiquer que l’on a figuré un mort.
Leur fonction demeure pourtant à ce jour assez énigmatique : tour à tour ont été proposés les rôles de stèles commémoratives (représentant un défunt), de gardiens d'une tombe, ou encore de divinités tutélaires protectrices d'un espace sacré comme ce peut être le cas des peintures rupestres du Verdon.Planche 047 - Peintures rupestres

Naturellement il n’y a pas que nos deux dolmens et ces stèles anthropomorphes pour nous permettre d’envisager les sites sépulcraux connus aux abords du Luberon.
On connaît également des inhumations en fosse. C’est le cas aux Martins à Roussillon, où l’on a retrouvé plusieurs sépultures faisant appel comme au Chasséen à des rites divers - ou bien procédant du hasard le plus complet, nul ne saurait le dire… La position la plus courante en Provence dans les sépultures collectives demeure celle du décubitus latéral (corps replié sur le côté), mais dans l’une de ces fosses le squelette se trouvait même en position assise, le dos bien calé contre la paroi de la fosse.
Enfin, dans le massif lui-même, les cavités naturelles ont souvent été utilisées pour abriter les sépultures. C'est le cas à la Baume Croupatière à Bonnieux, encore appelée grotte Saint-Gervais. Les crânes que l’on y a trouvés étaient groupés le long des parois, traduisant une série d'apports successifs, en compagnie d'outils et de fragments de poterie qui pourraient constituer les restes d'un mobilier funéraire. Ce matériel renvoyait majoritairement vers la phase ancienne du Néolithique final même si quelques indices peuvent se rattacher à la phase récente25.

Il pourrait donc y avoir une certaine complémentarité dans le temps comme il y en a une dans l'espace entre ces grottes sépulcrales et les monuments mégalithiques ou les fosses funéraires. Un déplacement des centres de peuplement principaux vers la vallée, lié peut-être à l’assèchement du climat mentionné plus haut, pourrait se dessiner là… mais le mouvement allait trouver ses limites - et quelles limites - dans les orages qui se sont fait jour pendant le Néolithique final récent, et qui ont condamné l’usage du dolmen de l’Ubac.

L’AGRICULTURE AU NÉOLITHIQUE FINAL.

Au Néolithique final, les ressources n'ont pas connu la même progression qu'au Chasséen. Il faut dire que la nature a dû se révéler moins prodigue : le climat étant devenu beaucoup plus capricieux, sans doute n'était-il plus aussi facile d’y cultiver le sol.
Les rendements, même s'ils restaient intéressants, ont dû baisser dès lors que la période d'optimum climatique (plus humide et de surcroît plus chaude que de nos jours) a pris fin. Une prolifération des gros outils indique des travaux plus lourds - et plus pénibles… Finalement l'essor démographique du Néolithique final pourrait devoir beaucoup plus à la dynamique créée auparavant qu'aux conditions qui ont alors prévalu - à moins que les hommes et les femmes du Néolithique final n’aient cherché à se consoler dans l’amour de la dureté des temps.

Si les conditions ont changé, les plantes cultivées par contre étaient selon toute vraisemblance les mêmes qu'au Chasséen. Mais on peut discerner quelques progrès, dans les techniques de conservation par exemple. Sur le site de la Brémonde, à Buoux, on a repéré dans l'habitat deux fosses creusées dans le substrat qui pourraient correspondre à des silos primitifs parfaitement au point pour peu que l'on ait pu les fermer de manière convenable, en les lutant avec de l'argile par exemple : des expériences ont en effet montré que dans une fosse hermétiquement close la germination des grains placés près des parois produit un dégagement de gaz carbonique qui enraye rapidement le processus et garantit une conservation parfaite des autres grains.

On peut penser que les espaces de cueillette ont dû se rétrécir ou s'éloigner de foyers d'habitats devenus très nombreux. C'est certainement exact et faux tout à la fois. Car si certaines essences devaient être surexploitées et recherchées jusque fort loin (tels la plupart des fruitiers sauvages, pommiers, merisiers, sorbiers, cornouillers ou encore noisetiers et noyers…), les sols assez rapidement abandonnés au pacage ou les bords des sentiers ont pu se révéler favorables à la croissance d'autres plantes très généreuses, les mûres par exemple.

L’ÉLEVAGE ET LA CHASSE AU NÉOLITHIQUE FINAL.

A la fin du III° millénaire, et pour la première fois depuis bien longtemps, le cheval est réapparu dans certains échantillonnages de faune26. Le petit nombre des témoins retrouvés et des sites concernés plaide pour un animal domestique, introduit ici ou là à la faveur des contacts noués avec d'autres régions, plutôt que pour un animal sauvage que l’on aurait chassé.
La transformation du climat qui marque le passage au Néolithique final (moins chaud, mais surtout moins humide) ainsi que l’extension des zones cultivées puis abandonnées ont entraîné une progression des étendues herbacées qui aurait pu se révéler favorable aux équidés sauvages. Mais l’accroissement démographique et l’occupation de l’espace étaient tels que des animaux sauvages vivant dans des espaces découverts n’eussent pas résisté longtemps face à la chasse ou la capture.

A l’exception du cheval (au demeurant fort rare) l'élevage ne paraît pas avoir connu d’évolution notable.
Parmi les pratiques liées à l’élevage, il faut souligner que toute transhumance préhistorique demeure exclue - tout au moins sur de longues distances comme on l'entendra à l'époque romaine et plus tard au Moyen Âge27. Mais la présence de grands sites de plaines et d'autres stations assez haut dans la montagne permet cependant d'envisager très sûrement des mouvements de troupeaux à l'intérieur d'un même massif. Cela n’a rien d’étonnant ni de vraiment précoce : on a trouvé les traces de mouvements semblables dès le Cardial dans les Corbières occidentales, à l’abri Jean Cros près de Labastide-en-Val qu’un petit groupe fréquentait à la belle saison tandis qu’il gardait le troupeau de la tribu sur les hauteurs environnantes28.

La chasse ne représente plus que 3 à… 12 % environ du total par individus des animaux qui ont été consommés. On chassait le cerf, le chevreuil, le mouflon, le castor, le blaireau ainsi que le sanglier, mais une grande diversité de situations se fait jour selon les sites.
En outre ces résultats doivent être relativisés au regard des suidés que l'on assimile trop facilement aux seuls porcs dès lors qu'il n'y a pas moyen de déterminer s'il s'agit d'animaux sauvages ou domestiques - alors qu'il y a tout lieu de penser qu'une partie des restes comptabilisés peut provenir de sangliers ou encore de porcs retournés à l'état sauvage.
En fait l’augmentation de la population a certainement entraîné un recul des populations de prédateurs - qu’il s’agît de ceux des cultures (les sangliers ou les porcs sauvages) ou de ceux des troupeaux (les loups par exemple). Mais il leur restait suffisamment de zones écartées où se réfugier : la présence d'ours brun dans les gorges du Verdon, alors que les espaces avoisinants étaient bien peuplés, ou encore dans le massif du Ventoux, en offre un bon témoin. La Nature n’avait pas dit son dernier mot.
Dans le Luberon comme ailleurs, une ère en effet prenait fin. Une autre allait s'ouvrir qui, dans le Midi méditerranéen, serait beaucoup moins clémente pour les hommes.

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